Roman feuilleton

La nuit sur les toits – Chapitres 25 et 26

Grégoire, Élisa, Guillaume sont dans l’œil du cyclone…

NB : pour les autres chapitres suivez les liens  1 2 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24  27 à 30

Texte protégé par les droits d’auteur CopyrightDepot.com n°00064977-1

LA NUIT SUR LES TOITS

Chapitre 25

Lorsque je rentre enfin chez moi, il fait nuit. Guillaume est fou d’inquiétude. Mon téléphone est en mode silencieux depuis des heures et dans mon état je n’ai même pas vu tous ses appels en absence. Cela ne me ressemble tellement pas de rentrer tard, de ne pas prévenir. Il sait toujours où je suis et ce que je fais normalement. Les enfants sont en pyjama, prêts à aller se coucher, et lorsqu’ils entendent la porte d’entrée se refermer c’est une joyeuse cavalcade qui m’accueille.

– Maman !!

Ils me sautent dessus, m’embrassent comme si j’avais réellement disparu depuis trois jours. Eux non plus ne sont pas habitués au manque ! Guillaume reste un peu en retrait, la mine sombre. Il me dévisage d’un air inquiet.

– Tu vas bien ?

– Oui, je suis désolée… je ne me suis pas du tout rendu compte qu’il était si tard…

– Tu étais où ?

Je suis prise de court, normalement j’étais sensée faire des courses et rentrer sagement en fin d’après-midi.

– J’ai rencontré un ami que je n’avais pas vu depuis très longtemps… et on a beaucoup parlé. Il vient d’apprendre qu’il a une leucémie, alors je n’ai pas pu faire autrement que de rester avec lui, et le temps est passé si vite ! Je suis vraiment désolée que tu te sois inquiété comme ça.

Guillaume me regarde avec insistance, il sent que quelque chose cloche. J’imagine que mon visage reflète mes tourments. J’ai beaucoup pleuré, mes yeux sont un peu gonflés, mes joues sûrement encore roses de nos étreintes, et puis il me connaît…

– Et qui est cet ami ?

– Tu ne le connais pas, c’est un copain que nous avions à la fac, Lucie et moi.

– Il s’appelle comment ?

– Martin.

Quitte à être dans le mensonge, autant y aller jusqu’au bout. Je ne me démonte pas et continue de l’affronter, au culot. Je me sens étrangement légitime dans cette trahison, comme si mon chagrin et cet amour démesuré que je ressens pour Grégoire pouvaient tout justifier. Puisque le temps nous est compté, je me sens forte pour affronter tous les obstacles, ceux-là même qui me semblaient infranchissables hier.

– Martin, ce n’est pas l’ex de Lucie ?

– Si, c’est ça.

– Tu vas lui dire ?

– Oui, bien sûr. Je l’appellerai dès demain.

– Élisa, réponds-moi sincèrement s’il te plaît. Est-ce que cette rencontre a quelque chose à voir avec ton comportement de ces dernières semaines ?

Je me fige. Il sait. Ou il se doute fortement.

– Comment ça ? Je viens de te dire que je l’avais retrouvé par hasard aujourd’hui. Et je ne vois pas ce que mon comportement a de bizarre, tu m’inquiètes avec tes questions, ça n’a pas de sens.

Je m’enfonce dans le mensonge avec détermination. Je ne compte pas lui laisser la moindre chance de s’immiscer dans mon drame intérieur. Cela m’appartient, exclusivement. Une petite voix en moi chuchote aussi que je suis libre, malgré les promesses de fidélité, notre engagement l’un envers l’autre, je ne lui appartiens pas. Il s’agit d’un choix que je renouvelle, et ce soir je choisis de rompre cet engagement, en toute conscience. Ce qui me paraissait insurmontable et impensable hier encore me semble tellement clair ce soir. Je ne veux pas le faire souffrir, je ne veux pas non plus le quitter, mais pourtant j’ai choisi. Ce sera Grégoire, tant qu’il m’est encore possible de l’aimer.

Guillaume ne lâche pas l’affaire, il sent que mon comportement s’est durci, il flaire probablement la présence d’un autre, et mon détachement considérable. Je suis obligée de me blinder ce soir, pour ne pas devenir folle. Je sais que je risque de perdre les deux hommes de ma vie en agissant comme cela, mais je n’ai pas fini mon histoire avec Grégoire, je ne veux pas qu’il parte avant que je sois prête à vivre sans lui. Une part de moi totalement incontrôlable me dicte une conduite dangereuse, juste au bord de l’abîme, guidée par une confiance improbable. Si je doute, je vacille. Alors je ne doute plus, au contraire je prends même de la vitesse pour ne pas tomber.

Guillaume ne m’interroge plus mais je le sens rôder autour de moi comme un félin qui guette sa proie, caché derrière les hautes herbes de la savane. Il renifle, il cherche. J’avais raison quand je le pensais sur le sentier de la guerre, son regard sombre ne me quitte pas lorsque j’accompagne les enfants dans leur chambre, que je les borde et leur lis une petite histoire. Il me suit, et m’observe. Je prie pour qu’il ne me fasse pas de scène ce soir, même si je me sens forte, j’ai déjà reçu tant de charges émotionnelles aujourd’hui …

De retour dans le salon, je lui dis simplement que je vais me doucher, espérant qu’il ne me suive pas. Il ne me répond pas et s’installe dans le canapé. Lorsque je reviens dans notre chambre, je le trouve allongé sur le lit. Je tressaille intérieurement. Il me teste … je n’en reviens pas de le considérer comme un adversaire, lui qui a été mon principal soutien durant toutes ces années. J’ai l’impression de m’engager dans une bataille tacite, sournoise, un enjeu de territoire où le prix à payer serait notre mariage, notre unité.

Lorsque je m’allonge à côté de lui, il se rapproche, m’embrasse l’épaule en me regardant droit dans les yeux. Je me détourne légèrement et cela suffit. Il se lève brusquement, sort de la chambre. La guerre est déclarée.

Le lendemain matin, j’appelle Lucie, en larmes. J’ai tenu bon jusqu’à ce que Guillaume parte travailler, j’ai réussi à faire semblant, comme si nous n’avions pas eu cet échange douloureux hier soir, comme s’il ne m’ignorait pas ce matin, comme s’il m’avait dit au revoir gentiment… Mon quotidien s’est fracturé, et je vais devoir assumer, préserver mes enfants, à tout prix.

– Calme-toi ma belle, je ne comprends rien à tout ce que tu me racontes… Pourquoi me parles-tu de Martin maintenant ?

La voix de Lucie est patiente, rassurante. Comme cela me fait du bien de l’entendre ! J’inspire profondément et suspend mes sanglots. Ça y est, je suis prête.

– Guillaume est au courant Lucie, j’en suis sûre. Enfin, il ne sait pas pour Grégoire, je ne crois pas, mais il est convaincu qu’il y a quelqu’un d’autre. Et je ne pourrai rien faire pour arranger les choses.

– Bien sûr que si, tu peux arranger les choses… si tu y tiens, c’est entre tes mains Élisa !

– Non, c’est trop tard. Écoute, je ne te demande pas de me comprendre, juste de m’écouter. J’ai revu Grégoire hier, et…

Ma voix se brise à nouveau, comme si énoncer à voix haute le cancer de Grégoire le rendait encore plus réel, plus dangereux.

– … et je ne sais pas combien de temps il va vivre, alors je veux profiter de lui ! Il a une leucémie, qui évolue très rapidement, je ne sais même pas s’il se soigne réellement… alors pour l’instant c’est lui ma priorité, tant pis, je prends le risque…

Lucie pour une fois ne trouve rien à répondre. Alors je continue.

– Hier soir je suis rentrée vraiment tard, sans explications, alors que je sortais de ses bras. J’ai été prise de court par Guillaume, j’ai menti en lui disant que j’avais rencontré par hasard un vieil ami qui venait d’apprendre sa maladie et avait besoin de mon soutien. Je ne pouvais pas lui dire qu’il s’agissait de Grégoire ! Et le premier prénom qui m’est venu est celui de Martin, je suis désolée.

– Martin est mort…

– Oui, je sais bien ! S’il te plaît Lucie…

Elle soupire profondément.

– Je ne sais plus où tu vas Élisa, je te soutiens mais tu me fais peur. Et je ne comprends rien ! Tu veux rester avec Grégoire, mais tu ne quittes pas Guillaume ? Tu sens bien qu’il y a un truc qui cloche quand même là, non ?

– Je veux appartenir à Grégoire pour le peu qu’on a encore ensemble, c’est tout. Et rien qu’à lui. Comme tu me l’avais dit une fois, je ne saurai pas aimer deux hommes en même temps, pas comme ça. Même si je les aime tous les deux.

– Mais Grégoire a une femme, aussi…

– Il ne veut pas que je reste s’il se dégrade, il m’a dit qu’il partirait. Je respecte sa volonté. S’il ne veut que le meilleur pour nous deux, que les beaux souvenirs, c’est ce qu’il aura, c’est ce qu’on aura tous les deux. Je veux lui donner ça.

– Et qu’est-ce que tu fais de Guillaume dans l’histoire ?

– Je te l’ai dit, je prends le risque.

– Et tes enfants ?

Je vacille. Eux, non, ils ne font pas partie de l’équation. Ils sont à part, je ne les sacrifierais pour rien au monde. Mais je sais aussi que quoi qu’il advienne je reste leur mère, je ne me renie pas dans ce rôle-là. Je ne les abandonne pas.

– Si c’est trop compliqué avec leur père, je m’éloignerai temporairement, ils n’ont pas à subir tout ça.

– Mais Élisa, si tu pars… tu crois vraiment que Guillaume te laissera revenir, comme si de rien n’était ?

– Je ne sais pas. On verra à ce moment-là.

Le ton de ma voix est plus dur, je retrouve ma détermination. Mon amour farouche pour Grégoire parle à nouveau à ma place. Lucie le sent, fait marche arrière.

– Écoute, je suis vraiment peinée pour Grégoire, vraiment … si tu sens que ta vérité est par là, alors vas-y, de toute manière vous deux ça n’a jamais été simple !

– Je ne veux pas avoir de regrets, tu comprends ?

Je chuchote, je me découvre en même temps que je lui parle.

– Oui, bien sûr que je te comprends… Bon, écoute, s’il faut temporiser avec Guillaume, si tu veux un alibi, un refuge, je ne sais pas, n’importe quoi, promets-moi de m’appeler, promets-moi que tu te tourneras vers moi !

Ma Lucie… Mon éternel soutien, mon amie.

– Je n’hésiterai pas, crois-moi. J’ai dû avoir un bon karma dans ma vie antérieure pour avoir mérité une amie pareille !

Nous sourions dans le téléphone, anxieuses mais soulagées par notre complicité.

– Oh, Élisa, j’ai ton mari en double appel, ne quitte pas !

Je patiente, mon angoisse à son comble, et me félicite d’avoir appelé Lucie si tôt, avant lui. Son appel confirme tous mes doutes, s’il en vient à contacter directement ma meilleure amie, c’est qu’il est au plus mal. De longues minutes s’écoulent, je suis comme suspendue à ce coup de fil. Que va-t-il lui demander ? J’espère que Lucie ne va pas faire de gaffe… J’ai très chaud lorsqu’elle reprend ma ligne.

– Bon, voilà. Tu m’en fais faire de belles !

Elle me gronde doucement mais sa voix est calme. Elle n’a pas craqué.

– Je lui ai bien sûr confirmé ta version des faits, je lui ai dit que tu m’avais appris ce matin ta rencontre avec Martin, et sa maladie, il a eu l’air tellement soulagé… Guillaume est si discret d’habitude, je ne l’ai jamais entendu comme ça ! Il m’a carrément demandé si tu avais un amant Élisa ! Il est mal tu sais…

– Tu penses qu’il est rassuré maintenant ?

– Il m’a fait promettre de ne pas te parler de son appel, je te jure vous allez me rendre dingue tous les deux ! Il est rassuré momentanément, si tu vois ce que je veux dire ! Je lui ai enlevé ses plus gros doutes, mais tant que ça ne viendra pas de toi…

– D’accord. Je te remercie infiniment tu sais ?

– J’entends mes monstres qui se réveillent, à bientôt Élisa, ne fais pas de bêtises, et …

Elle hésite un peu.

– Embrasse Grégoire pour moi.

Je souris, elle comprend tout.

Chapitre 26

L’armistice n’a pas été prononcé, mais il semblerait qu’un cessez-le-feu s’installe entre Guillaume et moi. Nous sommes en terrain neutre, miné, et nous essayons de ne pas marcher sur les bombes. Ni lui ni moi n’avons envie de déclencher la fin de notre monde.

Durant les jours qui suivent, il continue de m’observer en silence, nous sommes à nouveau partenaires du quotidien de nos enfants, de la maison, mais nous ne partageons plus rien. Envolés notre complicité et notre soutien mutuel, la méfiance règne. L’absence de contact physique pèse lourd et nous rend gauches, presque hostiles lorsque nous nous frôlons.

Je regrette infiniment de lui infliger cette crise, mais je ne peux pas faire autrement. L’élan qui motive mon attitude est encore plus grand que cette déchirure de faire mal à ceux que j’aime. Rose et Adrien n’expriment pas grand-chose, comme les animaux ils ressentent l’atmosphère pesante de la maison et se font presque oublier. Nous ne les laissons pourtant jamais livrés à eux-mêmes, mais c’est comme s’ils étaient prisonniers du mal-être environnant. Pour eux surtout, je me dis que cette situation ne pourra pas s’éterniser.

Je vis reliée à mon téléphone, dans l’attente suffocante des nouvelles de Grégoire, la peur fait maintenant partie de ma vie. Il m’envoie un petit message écrit pour m’annoncer qu’il est fatigué, il se retire à nouveau quelques jours. Tout devient gris, sans odeur, sans saveur. J’attends, encore et encore. Ce temps suspendu m’oblige à réfléchir en profondeur à tout ce qui est en train de m’arriver, j’ai tant besoin d’y mettre du sens !

Je savais au fond de moi, depuis toujours, que mon histoire avec Grégoire était inachevée, et ce ressenti s’est réactivé immédiatement lorsque je l’ai retrouvé. Pour lui, c’est un signe du destin. Me revoir après toutes ces années le jour même où il apprend sa probable condamnation… Je suis comme lui, je crois aux messages que la vie nous envoie, en tous cas j’ai envie de croire à celui-là. Nous devions nous recroiser, ré emmêler nos destins, pour aller enfin au bout de cette relation, au bout de nous-mêmes. L’élan ne serait pas si fort, de part et d’autre, si ce n’était pas le cas.

Sa maladie me fait de moins en moins peur paradoxalement. Je crois que je suis en train de l’accepter. Plus les jours passent, plus je me dis que même si le pire arrive, j’aurais eu l’essentiel. Cette certitude absolue d’être aimée, cette sensation d’éternité.

Je porte Grégoire en moi depuis tellement d’années… Le revoir est un grand bonheur, et les limites qui nous sont imposées ne sont rien par rapport à la force de nos sentiments. Une évidence, voilà ce que je ressens en pensant à lui. Et une grande ambivalence, car je dois accepter la non-normalité de notre histoire d’amour. L’exceptionnel, l’extraordinaire de ce que nous en avons fait me saute au visage. Nous avons choisi des sentiers de traverse, loin du quotidien et du partage de nos douleurs, nous sommes au firmament. Seules les étoiles comptent.

Au bout de quinze jours de solitude et d’incertitude, Grégoire me recontacte enfin. Il veut me voir dès que possible. Je suis au travail, il est 11h du matin. Je n’hésite pas une seconde, et prévient mon responsable que je dois poser ma journée en raison de problèmes familiaux. Il est un peu surpris, mais je ne lui laisse pas le choix. Je passe rapidement le relais de mes dossiers urgents à une collègue, et je file, je m’envole vers celui que j’aime.

Il m’attend en bas, dans sa voiture. Son visage me bouleverse. Il a encore maigri, il est de plus en plus pâle, et ses yeux de plus en plus intenses. Il me regarde avec une gravité attendrie.

– Tu as fait vite, je n’espérais pas obtenir une journée avec toi aussi facilement !

– Question de priorité ! Comment vas-tu ?

– Si je suis là, c’est que ça va. Je veux profiter de chaque instant avec toi. Tu es très jolie aujourd’hui… comme d’habitude, d’ailleurs.

Je souris légèrement, savoure ses paroles. Je prends ce qu’il me donne encore comme du bonus, un cadeau que la vie nous fait.

Le temps est plus clément que la dernière fois, nous décidons de retourner marcher sur la plage.

Arrivés sur place, nous sommes éblouis par le soleil de cette fin d’hiver qui se reflète sur l’eau. La mer est si calme, apaisante. Quelques vaguelettes viennent mourir sur le sable, nous marchons doucement en suivant leur va-et-vient, à droite, à gauche… Nos pas sont calés les uns dans les autres, nous suivons le même rythme, mon bras enserrant le sien. Nos respirations s’harmonisent, se complètent, nous sommes éternels.

– C’est si bon l’air de la mer… marcher à tes côtés, comme si rien n’était grave, comme si nous avions la vie devant nous… tu te souviens de la première fois où je t’ai embrassée ? Ce n’était pas très loin d’ici d’ailleurs, non ?

– Comment pourrais-je oublier ? Un premier baiser, nus dans la mer, sous les étoiles, c’est romantique ! Quoi que, tu avais d’autres idées en tête je pense…

Je le taquine, il réagit au quart de tour.

– Oui, j’avoue que je t’aurais bien fait l’amour dans l’eau ce soir-là ! Si on avait été seuls c’est ce qui se serait passé d’ailleurs, il me semble que tu n’aurais pas refusé… mais je te signale que j’étais déjà amoureux de toi, je ne t’ai pas juste sauté dessus parce que tu portais une jolie robe rouge !

– Tu t’en souviens ?

– Comme si c’était hier. Des petites bretelles, ta peau bronzée, ton sourire qui me rendait dingue ! Mais tu étais tellement réservée, je croyais que je ne t’intéressais pas en fait !

– Sérieusement ? Depuis des semaines je n’attendais que ça ! Et comme toi je me posais des questions… c’est drôle qu’on n’ait jamais parlé de tout ça avant.

– On revient à nos origines, on boucle la boucle ! En tous cas je me souviens du premier jour où je t’ai vue, et de ce que je me suis dit.

Je regarde Grégoire en souriant, mes yeux interrogateurs attendent la suite.

– Martin m’avait invité chez lui à prendre une bière, et tu étais là, avec Lucie. Tu étais au téléphone sur le balcon, en train d’engueuler ton ex je crois. Et j’ai adoré ce contraste entre ton allure sage, ton visage si doux, et la colère de ta voix. Je t’ai trouvée sexy, ma petite blonde, j’ai tout de suite eu envie de te prendre dans mes bras…

Je le regarde, éberluée.

– Mais je ne me souviens absolument pas de ça !

– Tu ne m’as pas vu, je suis reparti tout de suite parce que j’avais oublié mes clés de voiture, et puis je ne suis pas revenu, je ne sais plus trop à cause de quel contre-temps…

– Ça alors, c’est drôle… donc ton premier souvenir de moi s’est fait à mon insu !

– Eh oui… et pour toi, c’est quand la première fois ?

– Au même endroit, chez Lucie et Martin. J’étais arrivée un peu en retard à une de leurs soirées, il y avait du monde, de l’alcool, de la fumée, de la musique assez forte… je me suis servi un verre, et puis je t’ai vu, de dos. Je ne sais pas pourquoi mais j’étais certaine que tu étais très beau, et que tu allais me plaire…

Grégoire rit, cela me fait tellement de bien de le retrouver comme ça, jeune et insouciant.

– Et je me suis retourné ?

– Même pas ! J’ai dû faire le tour de la pièce pour satisfaire ma curiosité ! Tu blaguais, tu monopolisais l’attention, je me sentais complètement invisible à tes yeux, mais j’avais raison.

– Oui ?

– Tu étais très beau. Et je crois bien que je suis tombée amoureuse de toi instantanément. Ça m’a beaucoup agacée d’ailleurs !

Grégoire rit encore, veut savoir pourquoi.

– Parce que tu étais trop bien ! Le parfait cliché de l’homme séduisant, sûr de lui, qui tombe les minettes… j’avais juste peur en m’approchant de toi que tu ne m’ajoutes à ton tableau de chasse !

– C’est fou ce manque de confiance en toi que tu avais quand même…

– Que j’avais ?

– Oui, tu as bien changé. C’est pour ça aussi que j’ai adoré te retrouver, découvrir cette femme épanouie et sereine que tu es devenue.

– Sereine, enfin, ça dépend des jours…

– Oui, je sais. Mais quand même, tu vois ce que je veux dire. Tu as trouvé ta place dans la vie Élisa, tu es en harmonie avec toi-même, et c’est si séduisant.

– C’est vraiment gentil de me dire ça… j’aime tellement ce regard que tu poses sur moi.

Nous déambulons longtemps, en silence, pleins de la présence de l’autre. Sentir Grégoire contre moi est un bonheur indescriptible. Je grave ces moments en moi, ce partage, et ce sentiment si doux d’unité.

– Dis-moi, et cette cerise dans ma chantilly, tu t’en souviens ?

– Exquise… surtout sortant de ta bouche, humm…

J’éclate de rire, il l’avait fait exprès alors !

– Tu es vraiment un coquin, tu sais…

Nous nous arrêtons de marcher et nous tournons l’un vers l’autre, émus de remuer tant de jolis souvenirs, à la fois légers et fondateurs. Grégoire prend doucement mon visage entre ses mains, et se penche sur moi comme dans un rêve. Ses lèvres sont si douces. Il m’embrasse longuement, avec une tendresse infinie. Ce baiser au bord de la mer sera comme un joyau quand je repenserai à lui.

– Ça t’ennuie si on retourne à la voiture ? Je suis un peu fatigué.

Il me sourit tristement, presque en s’excusant.

– Mais non, allons-y… tu veux manger quelque chose ?

– Je n’ai pas très faim.

Il soupire.

– C’est devenu compliqué de m’alimenter ces derniers temps, j’y vais doucement.

Mon cœur se serre. Bien sûr, il est malade. Je veux l’oublier mais lui subit dans sa chair les désordres physiques que tout cela engendre. Il détourne mon attention en m’attirant vers lui.

– Souviens-toi, me chuchote-t-il, avec toi je ne veux que le meilleur… on a assez souffert comme ça tous les deux, on a droit à ce bonheur-là, ne le gâchons pas. Viens, tant qu’il me reste encore un peu de force.

Il m’emmène vers sa voiture, et sans nous concerter nous retournons vers la petite auberge des cygnes. Ils sont là, gracieux et silencieux. Ils évoluent majestueusement sur les eaux du petit lac et nous nous approchons du bord pour les regarder de loin. Grégoire me prend tendrement par l’épaule et me serre contre lui, encore un instant magique, une perle de plus à rajouter à mon collier de souvenirs de lui.

La patronne de l’auberge nous accueille chaleureusement, elle nous connait maintenant.

– Je vous donne la même chambre ?

– Oui, s’il vous plaît. Serait-il possible de monter un plateau ?

– Bien sûr. Je vous prépare quoi ? Nous avons un délicieux pain aux figues, accompagné de charcuterie et de fromages du terroir, un régal !

– Ça sera parfait, merci beaucoup.

Nous attendons qu’elle nous prépare le tout, assis l’un contre l’autre sur le petit canapé de l’entrée.

– Je pensais que tu n’avais pas faim ?

– C’est pour toi. Pour le plaisir de te voir manger et te régaler. Et puis je ferai un petit effort pour t’accompagner. Tu voudras du vin aussi ?

– Si tu en prends, oui.

– Non, je suis désolé mais avec les traitements, je ne peux pas.

– Grégoire, je sais que tu ne veux pas évoquer ça avec moi, mais j’ai besoin de savoir si tu te soignes vraiment. Est-ce que tu fais tout ton possible ?

Il soupire, passe une main dans ses cheveux, contrarié. Les mâchoires un peu serrées, il me répond à contre-cœur.

– Je me soigne mais… comme je te l’ai dit, les premières chimios que j’ai faites ont été un échec total, les médecins ne sont pas du tout optimistes. Ils me parlent plutôt d’une thérapie de confort tu vois, pas de curatif, alors pour moi c’est joué.

– Tu ne peux pas savoir, même eux ils ne savent pas ! Grégoire… c’est quoi tes traitements ?

– Des antalgiques. Forts.

– C’est tout ?

Je parle tout doucement, je ne peux pas croire qu’il ait renoncé à se battre.

– Je le sens dans mon corps, dans mes os… je sais qu’il est déjà trop tard de toute façon, alors je ne veux pas passer les derniers instants de ma vie en train d’agoniser en aplasie sur un lit d’hôpital. C’est ce qui est arrivé à Martin, pour rien au monde je ne veux vivre la même chose. Je veux rester digne, vivant, le plus longtemps possible, même si c’est une question d’heures. Au moins ces heures-là je les aurais passées avec toi.

– J’espère que ce n’est pas pour ça que …

– Non ! Ne te sens coupable de rien, par pitié. Permets-moi simplement de vivre heureux l’instant présent, comme maintenant. C’est tout ce que je demande, ces petits moments d’éternité qui me donnent tant de courage pour affronter tout le reste.

– D’accord. Tout ce que tu voudras Grégoire. Je suis à toi, rien qu’à toi en ce moment, tu comprends ?

Il sourit et me serre encore plus fort. C’est ma plus belle récompense.

– Et voilà pour vous ! Je vous ai mis aussi un dessert, une tarte aux pommes maison, vous m’en direz des nouvelles.

Grégoire s’empare du plateau chargé de victuailles et monte doucement l’escalier. Je le suis sagement, mais je n’ai pas plus faim que lui. Nous nous forçons un peu à manger pour ne pas vexer notre hôtesse, et puis aussi pour partager un de ces moments qui font l’intimité d’un couple. Assis sur le lit, Grégoire porte à ma bouche des petits morceaux de fromage, j’en profite pour attraper doucement le bout de ses doigts avec mes dents, avec ma langue, et nous jouons ainsi, en savourant chaque minute pleinement.

Une fois le plateau mis de côté, j’entreprends de le déshabiller. Je ne sais pas s’il aura la force de me faire l’amour, mais j’ai envie de sentir son corps nu contre le mien, sa peau sous la chaleur de l’édredon moelleux. Nous restons un long moment comme ça, enlacés sagement, et nous parlons de la vie et de nos souvenirs. Ce sont des heures tendres, apaisées.

Lorsqu’il se sent bien reposé, Grégoire commence à me caresser avec un peu plus d’insistance, le désir l’anime enfin. Je sais qu’il fait un effort considérable, je le lis dans ses yeux, mais j’y vois aussi tant d’amour que je le laisse faire, offerte à lui. Nous faisons l’amour lentement, avec délicatesse.

Son parfum m’enveloppe encore lorsque je reprends ma voiture pour rentrer chez moi, à la nuit tombée.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s