LA NUIT SUR LES TOITS

La nuit sur les toits – Chapitre 1

Blog nouvelle version : je décide de partager mes romans avec vous, qui me suivez de près ou de loin ❤

Je posterai donc régulièrement un chapitre de livre, dans l’ordre où je les ai écrits.

C’est pourquoi je vous propose de découvrir le premier chapitre de « La nuit sur les toits », en espérant que vous aurez envie de lire la suite rapidement… je m’adapterai à vos souhaits s’il y en a 😉

Bonne lecture, faites-moi part de vos impressions!

Texte protégé par les droits d’auteur CopyrightDepot.com n°00064977-1

LA NUIT SUR LES TOITS

Chapitre 1

            Le regard noir et intense, charmeur, de cet homme que je connais pourtant peu me bouleverse.

       Nous ne sommes pas intimes, pas même proches, mais au fond de moi quelque chose vibre, se serre dès que je suis près de lui. Sa voix d’abord, son rire, chaud. Sa présence lumineuse, charismatique, son beau visage. J’aime tout.

       Grégoire fait partie du cercle de connaissances de ma meilleure amie. C’est un ancien copain de fac de Martin. Ils sont plus âgés que nous, déjà accomplis dans leur vie active, alors que nous y entrons à peine. Avocats tous les deux, sûrs d’eux, complices, ils travaillent ensemble et se disent comme des frères. Lucie a rencontré Martin alors qu’elle postulait comme stagiaire dans son cabinet il y a deux ans. Quinze jours plus tard elle emménageait chez lui. Depuis, elle a abandonné ses rêves d’avocate, déçue par ce milieu incompatible avec ses idéaux. Elle tente maintenant d’intégrer l’école nationale de la magistrature de Bordeaux, elle se sent prête à partir si elle est admise au concours. Ce départ hypothétique à plusieurs centaines de kilomètres occasionne des tensions entre elle et Martin, qui suivra l’autre ?

       Nous avons de longues conversations Lucie et moi, le soir chez elle, ou dans les cafés du coin, pour savoir lequel d’entre eux devra céder en cas de réussite. Lorsqu’elle finira ses études, si elle y parvient, Lucie n’aura probablement pas le choix de son poste, et Martin ne quittera pas non plus son cabinet. Ce sera à elle de s’adapter, ou pas.

       Les prémices d’une vie entière à deux nous font un peu peur. Les compromis, les renoncements, à vingt ans c’est juste impossible à envisager ! On est entières, unies, on se comprend, on rêve de ce fameux grand amour dont la société nous rebat les oreilles depuis l’âge de notre première Barbie, mais on sait aussi que tout n’est pas si simple. Lucides mais rêveuses, encore un peu idéalistes, Martin se moque parfois de nous. Je l’aime bien, je le trouve rassurant, égal à lui-même en toutes circonstances. Sauf depuis que Lucie a entamé sa reconversion. Je crois qu’il me soupçonne d’encourager mon amie à se séparer de lui pour vivre sa vie. Je ne me permets pas de lui donner de tels conseils pourtant. Je l’écoute simplement exprimer ses doutes, je compatis, mais je crois que Martin voudrait que je prenne ouvertement parti pour lui. Ce que je ne fais pas, il a raison.

       Moi qui viens à peine de décrocher mon premier boulot de juriste dans une petite société, je suis fière de pouvoir enfin toucher un vrai salaire, ma liberté ! Ce sentiment grisant de ne rien devoir à personne, je suis bien obligée de le partager avec Lucie, et malgré toute la sympathie que j’éprouve pour Martin j’encourage sans le vouloir mon amie à s’affranchir de lui, de son appartement confortable. A trente-cinq ans bientôt, il voudra l’épouser, fonder un foyer, tracer une route qui semble déjà écrite. Je sors troublée de nos conversations, car je n’arrive pas à saisir ce qu’elle souhaite réellement. Même si Martin laissait tomber son cabinet pour la suivre, je ne suis pas certaine qu’elle en serait vraiment heureuse. Elle aime aussi cet aspect de lui, elle ne veut pas qu’il se renie, qu’il s’oublie pour elle. Elle ne sait pas si elle pourrait l’aimer encore s’il se mettait à vivre réellement en fonction d’elle et de ses désirs. Et je la comprends dans ses contradictions. On en vient toutes les deux à se demander si la réussite professionnelle est compatible avec la vie de couple, mais on ne veut pas renoncer, on espère encore pouvoir tout concilier.

       De mon côté, je termine à bout de souffle une histoire compliquée avec un jeune homme immature, éternel étudiant, mais la solitude m’effraie, alors j’ai du mal à rompre définitivement. Jusqu’à ma rencontre avec Grégoire. Là, je n’ai plus aucun état d’âme, que des certitudes, en tous cas au moins une : être avec lui, et n’être qu’avec lui. Rien d’autre. Ni métier, ni couple, ni société, ni même amis, plus rien ne compte. Tout passe au second plan.

       Je bascule un soir d’été, quand au cours d’une énième soirée, nous décidons d’aller finir nos bouteilles d’alcool sur la plage, à quelques kilomètres de là. Nous sommes une dizaine, des amis de Martin et Lucie que je connais tous plus ou moins, certains mieux que d’autres. L’ambiance est bon enfant, nous nous répartissons en deux voitures, il fait doux, le ciel est ruisselant d’étoiles, la vie est belle.

       Depuis le début de la soirée je sens le regard de Grégoire sur moi, plus insistant que d’habitude. Je porte une petite robe rouge aux épaules dénudées, je suis bronzée, détendue, je me sens bien. Cela fait plusieurs semaines que l’on se croise un peu plus souvent, et chaque fois je ressens cette morsure délicieuse au creux de ma poitrine, de mes reins, de mon ventre.

       Un soir surtout, nous parlons de tout et de rien, quand il se penche sur moi et me regarde droit dans les yeux, au fond de l’âme. Je rougis comme une collégienne jusqu’à la racine de mes cheveux, il sourit mais ne fait pas de commentaires. Je sais qu’il perçoit mon trouble, et il en joue. Il aime provoquer ces vacillements en moi. D’un regard, d’un compliment il me fait chavirer, et malgré ma réserve, mon visage et mon corps me trahissent, j’en suis sûre. A ce moment précis, quand il plonge ses yeux dans les miens en souriant, j’ai la conviction profonde et intime, irrationnelle, qu’il va se passer quelque chose entre nous, de fort, de puissant. Pourtant Grégoire se redresse, sourit de nouveau, et comme à son habitude plaisante, volubile, joyeux, avant de me tourner le dos.

       Pourquoi me trouble-t-il autant ? Sa personnalité solaire m’attire comme un papillon vers la lumière, moi qui suis d’une nature discrète. Il me fascine. J’ignore s’il est en couple ou non, Grégoire entretient un mystère autour de ses relations amoureuses, et quand on évoque le sujet entre nous, Martin reste évasif. Je n’ose pas questionner Lucie non plus, elle me connaît si bien, j’ai trop peur qu’elle comprenne, peut-être parce que je pressens la suite.

       La veille déjà, un petit moment d’ambiguïté entre nous me ravit. Il fait très chaud, Martin et Lucie nous proposent une glace en terrasse, en bas de chez eux. Grégoire et moi nous asseyons l’un à côté de l’autre. Je recherche si naturellement sa présence que je ne me rends même pas compte à quel point je suis omniprésente à ses côtés. Il prend juste une bière, et s’amuse de voir arriver devant moi une énorme coupe remplie de chantilly. Gourmande, je le provoque un peu puis, surprise par la présence d’une cerise confite dans ma bouche, je la recrache discrètement, j’ai horreur de ça. Je la repose dans ma cuillère, et aussitôt Grégoire, en pleine conversation, la saisit et la fourre dans sa bouche. Cette intimité incongrue m’amuse, je ne crois pas qu’il s’en soit rendu compte, il continue de parler, sans me regarder. J’adore ce petit moment idiot partagé avec lui à l’insu de tous. Sous la table nos jambes se frôlent, mais je ne sais pas s’il en a conscience ou non. Il n’écarte pas son genou lorsque je rapproche un peu le mien, je me sens si bien à côté de lui, dans sa chaleur, son odeur, j’ai envie de rester là toute la soirée, sans parler, simplement à ressentir sa présence.

       Je reste la plus discrète possible, pour que les autres ne se rendent pas compte du petit jeu de séduction entre nous, même si ce n’est pas un jeu pour moi. Même à ce stade, celui de la découverte, du flirt, de la conquête de l’autre, je ne joue pas. Je n’ai jamais joué avec Grégoire, à quoi que ce soit. Avant même de recevoir le moindre signe tangible de sa part, de savoir si je lui plais ou non, je suis déjà authentique avec lui, je ressens déjà cet élan plein et entier, sans réserve, en confiance.

       Lorsque nous arrivons sur la plage, ce soir-là, c’est Grégoire qui lance le premier l’idée du bain de minuit. Les hommes rigolent, enlèvent rapidement leurs vêtements, se jettent à l’eau et bientôt on ne voit plus que leurs fesses claires dans la masse sombre de la mer. Les filles y vont plus doucement, mais l’idée séduit tout le monde. Je me sens partagée entre mon envie de m’amuser et ma pudeur habituelle. Mais bon, il fait nuit, j’ai bu quelques coupes, Grégoire est dans l’eau, alors ? On y va ! Entre fous rires et éclaboussures, je ressens le plaisir absolument délicieux de cette caresse des vagues douces sur mon corps nu, j’avais oublié à quel point se baigner sans maillot pouvait être sensuel et tellement excitant aussi ! Passées les premières vagues, et la sensation de fraîcheur intense lorsque j’immerge mon corps en entier dans l’eau, je me laisse aller doucement, sur le dos, comme un enfant bercé dans la nuit. Le ciel est si clair, j’en suis étourdie de beauté.

       Je m’éloigne un peu des autres, il semble que l’excitation première de la mise à l’eau soit passée, nous sommes tous à peu près tranquilles. J’effectue quelques brasses, doucement, en apesanteur, en suivant le mouvement de l’eau salée. Je ne sais même plus si j’avance ou si je fais du sur place. Je sens à peine le sable sous mes orteils lorsque j’essaie de vérifier si j’ai encore pied.

       A ce moment-là je sens une main sur mon ventre, comme une caresse, douce et ferme, puis une autre, qui se referme autour de moi. La voix basse et chaude de Grégoire m’enveloppe.

– Alors Elisa ? Tu te sauves ?

Je souris et me tourne vers lui, ses yeux brillent en fixant les miens. On y est. Enfin. Je me rapproche de lui, profitant d’une vague pour effleurer son corps, nu comme le mien. Cela me gêne un peu que notre premier contact soit si intime, mais il se rapproche encore et ses lèvres se posent doucement sur les miennes.

Tourbillon dans ma tête, sa bouche est chaude, salée, humide, et nos langues s’emmêlent.

Je ne pense plus à notre nudité, je me colle à lui, je n’ai envie que d’une chose, l’embrasser encore et encore. Le désir que j’ai eu de lui ces dernières semaines explose dans ce baiser, et me confirme à quel point ma peau reconnaît la sienne. Grégoire maintient le bas de mon dos avec sa main, de l’autre il caresse mon cou, mes épaules, et je l’encourage à continuer. Je me sens si bien, mon corps et mon âme sont en communion totale, pour une fois ! Il m’embrasse doucement sous l’oreille droite, à la racine des cheveux, puis suit une ligne imaginaire de petits baisers rapides jusqu’à mes seins. Lorsqu’il pose sa bouche, puis sa langue, sur cette peau si fine et réactive, je ressens comme une décharge jusqu’en bas de mon ventre. Il le sent, probablement, puisqu’il prolonge ses caresses, de plus en plus intimes. Je n’ai jamais connu un tel désir.

C’est lui qui se reprend en premier.

– Ils vont se demander ce qu’on fait, chuchote-t-il doucement à mon oreille.

Il sourit, s’éloigne, je suis seule dans l’eau noire. Perdue, sonnée, transie de bonheur et d’effroi aussi. Que vient-il de se passer ? Est-ce que j’ai rêvé ? Vu le bouillonnement encore présent entre mes jambes, c’était bien réel. Je me laisse flotter encore un peu, à la frontière d’un monde imaginaire, quand je réalise qu’ils sont presque tous sortis de l’eau. Je me dépêche de les rejoindre pour ne pas être la dernière, même s’il fait noir sur la plage c’est un peu gênant, l’excitation des débuts est retombée. Personne n’a de serviette après ce bain improvisé, on se sèche tant bien que mal, il fait froid, j’ai du sable partout.

J’entends la voix de Grégoire qui domine celle des autres. Il ne vient pas vers moi, ne me regarde pas. Je suis complètement perdue. Lucie n’a rien vu, rien compris. Elle prend Martin dans ses bras, réclame de l’alcool pour se réchauffer, elle est saoule je crois. Je fais comme les autres, je me rhabille à moitié, puis m’assied dans le sable, un peu au hasard. Je sens une présence chaude derrière moi. Grégoire s’est assis, il ouvre ses jambes pour que je m’adosse à lui, mon dos contre son torse.

– Appuie-toi, me dit-il, ça va te réchauffer.

Si tu savais à quel point !

Lorsque je me laisse aller contre lui, je retrouve des sensations primitives, un cocon de bien-être, comme un fœtus dans le ventre de sa mère. C’est trop fort, ça ne va pas. Ça ne devrait pas être aussi fort. Vertige, bonheur absolu, présence infiniment captive de cet instant magique, précieux. L’éternité n’est pas le futur, ni le passé, elle est dans ce moment partagé. L’infini c’est le présent. C’est mon présent sur cette plage, dans les bras d’un homme qui transcende tout ce que j’ai pu éprouver jusque-là en termes de désir. Se fondre en lui, vivre à travers lui.

Je vis ce moment entièrement, pleinement. Tous les instants partagés avec Grégoire seront de cet ordre-là, sans demi-mesure, à la hauteur d’un grand amour, d’une passion, d’un souffle brûlant qui dévaste tout sur son passage.

Les couples se retrouvent, les esseulés se rapprochent, et nous formons bientôt un joyeux méli-mélo de corps allongés ou assis, têtes reposant sur des ventres accueillants, en quinconce, les yeux perdus dans les étoiles. Les bouteilles d’alcool resurgissent, une odeur d’herbe me donne un peu la nausée, je repère le joint incandescent qui circule entre mes amis, et le refuse quand il arrive à moi. Grégoire n’en veut pas non plus. Il n’a pas dit grand-chose depuis que je me suis laissée aller contre lui. Je sens son souffle sur mes cheveux, léger, rapide. Ses avant-bras sont posés négligemment sur ses genoux, il a l’air bien, détendu. Personne ne fait de remarque sur notre rapprochement, je ne sais même pas s’ils se doutent de quoi que ce soit. Seule Lucie se penche vers moi et je sens dans le noir son regard inquisiteur, amusé. Je sais que demain vont arriver les questions, et je ne vais pas savoir quoi lui répondre.

Vous êtes ensemble ? Tu es amoureuse ?

Je crois que je ne suis même pas dans la liste de ses contacts. Il ne m’a jamais appelée en tous cas, et je suis à peu près certaine qu’il ne connaît même pas mon nom de famille. Il sait où je travaille, parce qu’on a fêté mon nouveau poste le mois dernier, au cours d’une autre soirée bien arrosée. Il sait aussi où j’habite, pour nous avoir ramenées en voiture une fois, Lucie et moi. Et c’est tout. Il ne m’a jamais posé de questions personnelles. Je ne sais pas non plus grand-chose de lui, hormis le fait qu’il est avocat associé avec Martin, et qu’il est brillant. Autant Martin est besogneux, acharné, rigoureux, autant Grégoire ne travaille que dans l’urgence, à l’instinct. Et dans l’urgence, c’est le meilleur de tous. Martin râle souvent contre son ami, sur ses nombreuses absences, son imprévisibilité, mais au fond il l’admire, il aimerait être un peu comme lui, avoir son aisance, sa désinvolture. Grégoire est comme habité, conquérant quand il plaide, tellement convainquant.

Il doit être maintenant trois ou quatre heures du matin sur cette plage, nous avons tous un peu sommeil. De petits rires, des blagues idiotes montent comme une fumée éphémère au-dessus de nos têtes, puis retombent. Polémiques, discussions s’ensuivent. Les points de vue s’échauffent, s’affrontent. Moi je ne dis presque rien, je continue de savourer l’instant, le souffle de Grégoire sur ma tête, ses genoux enserrant mes épaules, ses mains qui tout à coup se posent sur les miennes. J’arrête de respirer un court instant, j’attends. Puis je saisis ses doigts et les serre. Il répond à ma pression, se rapproche un peu de moi. La nuit est encore plus noire que tout à l’heure, des nuages ont envahi le ciel et atténuent la lumière pâle de la lune. Je tourne légèrement la tête vers son visage, mon nez dans son cou. Je le respire, ma bouche effleure sa peau. Il sent bon, c’est irrésistible. Je l’embrasse doucement en entrouvrant mes lèvres, et goûte avec ma langue le sel que la mer y a laissé. Aussitôt je le sens contre mes reins, tendu de désir, et je m’en amuse, je joue avec lui. Nos corps font connaissance avant nos âmes, c’est étrange et familier à la fois. Grégoire respire un peu plus vite contre mes cheveux. Il me caresse doucement les avant-bras, embrasse mon oreille. Je voudrais prendre cette tendresse comme une promesse, mais mon instinct me conseille de rester sage, prudente. J’ignore pourquoi avec lui rien n’est prévisible, sûr. Sables mouvants.

D’ailleurs lorsque nous décidons de partir, juste avant l’aube, Grégoire ne me regarde plus, ne me prend pas la main. Je refuse d’être dans la quête, soumise à son bon-vouloir, alors je fais comme lui. Je l’ignore, je ris, je ne monte pas dans sa voiture, volontairement. Je me sens idiote et triste. Tout d’un coup j’ai envie d’être seule, dans mon lit, de fermer les yeux et me reposer longtemps, ne plus penser à rien. Mais la nuit n’est pas finie, la petite bande se met en quête d’une boulangerie ouverte pour prendre un petit déjeuner. Certains d’entre nous travaillent et vont enchaîner leur journée sans avoir dormi. On rit, on les traite de fous, mais on s’en fiche un peu au fond, on a juste envie de prolonger l’ivresse, la magie de la nuit, ne pas s’endormir c’est ne pas mourir.

A huit heures du matin enfin, nous nous quittons tous. Grégoire s’en va le premier, son regard glisse sur moi, j’essaie de l’accrocher. Trop tard, il est passé. Il part, comme ça, sans un mot de plus, sans un sourire, comme si rien n’avait existé. Je me sens froide et grise comme de la cendre. J’ai envie de vomir. Lucie me regarde, un peu inquiète. On va te raccompagner, me dit-elle. Je refuse, ma voiture est garée juste en bas, je n’ai presque pas bu. Je l’embrasse, le regard fuyant. Son attention bienveillante, son inquiétude me pèsent. On verra demain.

Je rentre chez moi, écrasée de fatigue, et sombre dans un sommeil sans rêve, la tête au creux de l’oreiller. C’est la chaleur qui me réveille, et le soleil, fort, éclatant, insolent. Il est quinze heures, je me sens mal. Trois appels en absence de Lucie. Je n’ai pas envie de la rappeler. Je prends une douche, l’eau douce me fait du bien, me rafraîchit, me répare un peu.

Un coup de sonnette bref me fait sursauter, je me sens vraiment contrariée. J’ai déjà envie d’engueuler Lucie quand j’ouvre la porte, en peignoir mal fermé, encore humide de la douche. Je sais que c’est elle, j’ai perçu hier soir son attention soucieuse envers moi. Je l’aime comme on aime une amie à vingt ans, de façon exclusive, exigeante, et j’aimerais aussi que me connaissant si bien elle ressente un peu mieux ces moments où je dois être seule. Je ne peux pas tout partager, même avec elle.

Ce n’est pas Lucie, et ma bouche d’étonnement s’ouvre un peu.

C’est Grégoire, un sourire amusé aux lèvres, les yeux gentiment moqueurs, puis gourmands quand il aperçoit ma poitrine où perlent encore des gouttes d’eau.

– Je peux entrer ? Tu es seule ?

Je recule, ouvre grand la porte, et la referme doucement derrière lui. Mon corps est de nouveau en apesanteur, par sa seule présence. Inattendue, qui plus est. J’essaie de ne pas lui montrer mon trouble, mais je sais que mes yeux trahissent l’intensité de l’émotion que je ressens face à lui, tous les deux seuls dans mon petit appartement. Ça n’est encore jamais arrivé.

Mes joues rosissent, et quand il s’approche de moi ma respiration s’accélère encore, et encore. Il a des gestes de félin, sûr de lui et doux en même temps.

– C’était bien hier soir, me chuchote-t-il. J’ai envie de toi.

Une alarme me serre la gorge. C’est juste ça ? Est-ce que pour lui je suis une paire de seins, de jambes, une fille de plus qui a craqué pour lui ? C’est facile, c’est sympa. Mon désir pour la première fois retombe, il le sent et s’écarte aussitôt de moi.

– Ça ne va pas ? Dis-moi Elisa…

Je suis perdue, tellement troublée par sa présence, par mes sentiments confus qui s’emmêlent. Déception, joie de le retrouver, excitation, peur, vertige de cet abîme que je perçois, déjà.

Le désir fou de lui l’emporte finalement, je me détends à nouveau, je veux croire, je veux aimer, je veux vivre. Je décide de lui faire confiance. Animal, son désir se réveille aussi, et cela me rassure, il est branché sur moi, il ressent tout. Nous ne disons plus un mot. Grégoire m’emmène vers mon lit, m’allonge, ouvre complètement mon peignoir, et me regarde. Il prend son temps, promène ses yeux et ses doigts sur mon corps, il semble heureux, le regard un peu flouté, loin, d’une tendresse inouïe.

Il me parle alors, de la douceur de ma peau, de la beauté de mes courbes, de la finesse de mes jambes, de la rondeur de mes seins… Il me dit à quel point il est touché par ma réserve, la retenue que j’ai avec lui, la grâce des instants que nous avons échangés au cours de ces dernières semaines. Il me dit qu’il aime mon visage, ma bouche. Il me sent, me goûte, se perd en moi.

– Tu es magnifique, tu le sais au moins ?

Je ne réponds pas, à la fois gênée et émerveillée par toutes ces belles choses qu’il me donne comme une offrande. Je n’avais pas perçu à quel point il m’observait, me regardait, me ressentait. Je manque tellement de confiance en moi, comment aurais-je pu savoir ?

La fin d’après-midi et la nuit qui suivent font partie des plus belles heures de ma vie. Nous sommes en communion totale Grégoire et moi. Nous partageons l’intellect, la chair et l’émotion, les trois piliers fondamentaux, l’essence même du couple.

Nous parlons beaucoup après avoir fait l’amour, plusieurs fois, comme assoiffés de nous.

J’éprouve une reconnaissance, un apaisement profond à ses côtés. Je me sens reconnue, aimée, sacrée. Je me sens belle dans son regard, éternelle.

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