LA NUIT SUR LES TOITS

La nuit sur les toits – Chapitres 4, 5 et 6

Oups, je suis en retard sur la livraison ! Pour la peine, voilà 3 chapitres d’un coup 😉

NB : par ici pour la lecture des chapitres 1, 2 et 3

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LA NUIT SUR LES TOITS

Chapitre 4

Guillaume revient du travail tendu ce soir, fermé. Je le connais si bien que le moindre de ses changements d’humeur s’imprime en moi comme si je les vivais avec lui. Il me confirme que son équipe lui pose des soucis, mais il ne rentre pas trop dans le détail, alors j’insiste.

– Un regard extérieur, ça fait du bien aussi chéri, dis-moi !

Il est déçu en fait, insatisfait, lui qui met un point d’honneur depuis le début de sa carrière de cadre à toujours travailler en confiance, avec humanité, respect et bienveillance, une parole libre et des consignes claires, il se heurte depuis quelques temps à des murs plus forts que lui.

– Mais ils ont peur en fait, tu vois, pour eux je suis le type qui représente la hiérarchie, point ! Ils ne me font plus confiance, je le sens, je les ai perdus ! Faut dire aussi, ce qu’on nous demande d’imposer aux équipes… Franchement, c’est plus possible… Le problème, c’est que mes soignants ne comprennent pas que je suis obligé de suivre un peu le sens du vent pour obtenir plus et mieux, mais plus tard, c’est juste une question de timing !

Il me parle ensuite de sous-effectif, de non-paiement des heures supplémentaires, d’affectations de postes arbitraires, de conflits, du burn-out des infirmières… Il est encore passionné, il a cette fibre en lui, il y croit ! Alors je prie pour que le système ne l’écrase pas, lui aussi, fusible et cible facile au milieu de toutes ces exigences. Il me remercie de l’écouter, dit que j’ai raison, ça fait du bien de parler, même si tout ça doit me saouler ! Il se trompe, j’aime l’entendre parler de son travail, autant que je déteste parler du mien ! Je n’aime plus ma profession de juriste, je travaille à temps partiel pour contribuer à l’équilibre financier de la famille, c’est tout. Mes passions sont ailleurs.

Guillaume boit un peu de vin, ses joues rosissent, il se détend et me prend tendrement sur ses genoux. J’aime cette posture calée contre lui, un peu régressive. Il ne le fait pas souvent. Les enfants sont au lit, la maison est calme, tout va bien. Nous restons un long moment comme cela, l’un contre l’autre, jusqu’à ce que Guillaume se montre un peu plus entreprenant.

Je le laisse faire, câline, paresseuse. Il me porte dans ses bras, me dit que je suis toujours légère comme une jeune fille. Dans notre chambre, fermée à clé pour les enfants, je ris un peu et lui dis que la jeune fille a pris quelques rides quand même.

– Mais je les aime tes petites rides, et j’espère que tu en auras plein d’autres, ça veut dire qu’on aura tout partagé ensemble !

Je soupire. Oui, on a déjà partagé le pire en tous cas, lors de notre première rencontre. Guillaume n’est pas d’accord, se fâche presque.

– Le pire ? Mais pas du tout, on en a déjà tellement parlé en plus, c’est fou que tu restes sur cette impression, pour moi c’est du passé tout ça, tu étais jeune, tu as vécu une épreuve, et un côté impulsif qui t’a fait passer à l’acte ! Je suis bien placé pour savoir que tu es forte mon amour, arrête de douter de toi tout le temps…

Je cède, je n’ai pas envie de me lancer dans une discussion maintenant, et puis je sens ses mains, ses gestes précis, il me connaît tellement, nous savons tous les deux comment nos corps s’enchantent, et nous rejouons la partition, indéfiniment…

Je n’ai jamais vraiment douté de la fidélité de Guillaume, enfin une fois seulement, lors de nos premières années.

J’étais enceinte de Rose, et déjà pleine de cette maternité omniprésente. Si douce pour moi, probablement effrayante pour mon mari, qui d’un jour à l’autre a dû composer avec cette petite présence infime qui l’enchantait autant que mes exigences devaient l’insupporter. Je n’étais pas du genre à demander des fraises en pleine nuit, mais je pense que c’était pire ! Le monde est devenu une annexe de mon ventre. Dire que j’en étais le centre, du haut de ma grossesse flamboyante, n’est pas forcément exagéré. Je reprochais à Guillaume de ne pas donner autant d’importance que moi à ce petit être qui se développait au fond de mon utérus, cette fusion de nous deux pourtant, sans comprendre, ou sans vouloir comprendre, qu’il ne vivait pas cet évènement dans sa chair, lui, et que la sienne me devienne indifférente le confortait dans son éloignement.

Tout s’est fait en demi-teintes, pas de grands drames, pas de cris, juste des silences, des frustrations non exprimées, des regards lointains. Quelques absences injustifiées aussi, qui m’ont torturée sans que j’ose m’en ouvrir à Guillaume. Sans savoir pourquoi, je ne me sentais pas le droit de le questionner, le soupçonner, j’avais trop peur aussi du précipice qui s’ouvrirait sous mes pieds, encore une fois, si je lui laissais une possibilité de m’avouer que, oui, il m’avait trompée.

Je suis restée avec ce doute, encore aujourd’hui. Intuition, fausse certitude, un parfum inconnu, une attitude, un sous-entendu maladroit surtout, de la part d’une de ses collègues.

J’ai fermé les yeux, blessée, humiliée, angoissée aussi.

Cette famille que je commençais à peine à construire, ça n’allait pas finir comme ça ! Laissez-moi mes rêves de petite fille, quand je jouais au papa et à la maman, ils ne divorçaient pas eux, le papa ne trompait pas la maman avec une jolie fille croisée dans une formation…

L’ouragan de la naissance est passé par là, j’ai enfoui les démons du soupçon et du doute bien profondément sous des tonnes de layette, de bodys premier âge et de paquets de couches, et Guillaume ne m’a plus jamais donné l’occasion de douter de lui.

Alors je n’ai plus douté.

Je n’ai jamais trompé Guillaume non plus.

Je crois que durant toutes ces années j’envoyais aux hommes des signaux assez clairs, passez votre chemin, femme comblée. Vu mon passé, mon histoire, c’était bien plus simple comme cela. Je ne pouvais plus me poser de questions sur l’amour, sa finalité, le sens du couple.

La fidélité réciproque était pour moi une des fondations sans laquelle le bâtiment s’effondrerait, quoi qu’il advienne. Déjà que les fissures menaçaient l’œuvre, alors un mur porteur ! La jolie allumeuse de Guillaume a été une fissure, réelle ou imaginaire, et je l’ai colmatée comme j’ai pu avec du sable, avec des larmes retenues, avec une belle hypocrisie surtout. Mais une hypocrisie nécessaire sur le moment, salutaire, pour y survivre, pour continuer, pour garder la tête hors de l’eau et faire comme si tout allait bien.

Je m’amuse parfois à imaginer, à la sortie d’école, en soirée amicale, au marché, ce qu’il se passerait si tout le monde laissait tomber ce masque fait de courage et de lâcheté. Ça serait probablement invivable ! Les reproches, les insatisfactions, les petites mesquineries et les grandes trahisons se côtoieraient et ruineraient la belle harmonie de tous ces couples souriants, complices…

Comme ils ont l’air heureux, quelle jolie famille ils forment ! Et c’est vrai, aussi.

Cette touche-là, la touche d’harmonie, du bonheur visible, le phénotype de la relation, c’est l’impression en plusieurs teintes de ce que l’on aime montrer de nous aux autres, et qui finit parfois par déteindre en coloration positive sur notre quotidien. A force de lire dans leurs yeux ce que l’on aimerait y voir, la réalité se fond avec nos désirs et on y arrive presque… presque…

Et puis parfois c’est trop dur, ça craque de partout, c’est l’implosion. Et tout le monde s’étonne alors. C’est incompréhensible ! Ils s’entendaient si bien, ils formaient un si beau couple ! Vraiment, on n’a rien vu venir… Et peut-être qu’eux non plus, ils n’ont rien vu venir.

Ce qu’ils prenaient sincèrement pour de la roche était de l’argile, et ils en sont les premiers étourdis. Du coup on regarde son propre couple, et on se demande si, nous aussi, on est faits d’argile ?

Comment savoir ?

Alors on fait en sorte d’éviter de s’y confronter, on contourne soigneusement les obstacles, on ne prend pas de risque. On met en balance ce qu’on a, et ce que l’on risquerait de perdre. Et on n’y va pas. Sauf que prendre des risques, c’est vivre aussi.

Guillaume me caresse tendrement la nuque, le regard loin. Je sens qu’il a envie de parler, on est partis pour s’endormir très tard… J’aime ces heures volées dans la nuit, quand nous retrouvons notre complicité de jeunes amants que rien ni personne n’attend, avec une ferveur et une légèreté dans nos phrases qui nous feraient refaire le monde. On parle de tout et de rien, de nos envies, de nos amis, de nos futures vacances, on rêve de ce que l’on ferait si on gagnait au loto, on se trouve idiots et on en rit aussi…

– Je n’ai plus du tout envie de dormir ! me souffle Guillaume.

Il s’assoit au bord du lit, je distingue son dos large dans la pénombre. Il se lève doucement, pars boire un verre d’eau dans la cuisine, revient, tourne en rond dans la chambre.

– Mais recouche-toi ! On dirait un lion en cage ! Tu me donnes le tournis, allez viens.

J’aime cette impulsivité qu’il a encore, cette énergie. Il veut me masser le dos, en pleine nuit. J’éclate de rire, m’installe sur le ventre et je comprends vite sa réelle intention. Il me fait l’amour à nouveau, rapidement, avec une fougue de jeune homme, et s’endort brusquement juste après. Je garde au contraire longtemps les yeux ouverts, presque jusqu’au petit matin.

Je n’ai pas souvent ces longues insomnies, et je les vis mal d’habitude, mais pas cette fois-ci.

Je me sens bien, paisible auprès de mon mari.

Chapitre 5

Grégoire me pousse doucement vers l’intérieur et referme la porte derrière lui. Nous montons le vieil escalier de pierre en silence, je garde les yeux baissés, encore sonnée par ce qu’il vient de se passer. Lucie me prend dans ses bras, entre vite, assieds-toi, bravo Grégoire on t’a vu du balcon, tu lui as éclaté le nez non ? Le ton de sa voix est à la fois admiratif et effrayé.

– En tous cas on ne le reverra pas de sitôt celui-là, c’est déjà ça ! C’était qui ce mec Elisa ?

Elle me saoule de paroles, je comprends juste dans son discours que Grégoire fumait à la fenêtre quand il m’a vue arriver avec ce type, et qu’il est descendu en courant dès qu’il a compris.

Une onde de chaleur se répand dans ma poitrine, mon cœur s’accélère. Ce n’est pas un hasard en fait, il est vraiment venu me secourir, en mâle protecteur et jaloux ! Ce cliché me fait rire d’habitude, j’ai toujours ironisé sur le mythe du prince charmant qui vient sauver sa belle.

Pourtant je ne me sens ni ridicule ni humiliée ce soir, juste profondément heureuse.

Je me tourne vers Grégoire, il ne s’est pas rasé depuis deux jours. Son col de chemise est ouvert un peu bas sur son torse, ses cheveux bruns en bataille, son regard triste. Lui toujours impeccable me semble froissé, presque négligé dans son apparence. Il me regarde sans sourire.

Je soutiens ce regard, grave aussi, et l’intensité de notre échange me bouleverse.

       Lucie part dans la cuisine, Martin est au téléphone. Nous sommes à quelques mètres l’un de l’autre, Grégoire appuyé contre le mur du salon, moi toujours près de la porte d’entrée. Je me sens comme lui chiffonnée dans mes vêtements, ma jupe est mal ajustée depuis tout à l’heure, j’ai les cheveux dans les yeux. Je cale une mèche derrière mon oreille, doucement, et cela fait réagir Grégoire. Sans me quitter du regard, il se détache du mur, se rapproche de moi. Il est grand, je dois lever la tête pour continuer de le regarder en face. Maintenant qu’il est tout près je sens son odeur, sa chaleur, et je vacille. Je ferme les yeux, c’est trop fort. Il se rapproche encore et son torse me frôle, je pose alors ma tête dans le creux de son épaule. Il ne me prend pas dans ses bras, je sens simplement son souffle dans mes cheveux, et le poids léger de ses lèvres lorsqu’il embrasse doucement le haut de mon crâne, comme on le ferait avec un enfant fragile.

       Nous restons un long moment comme ça, à nous réchauffer dans la proximité l’un de l’autre. Pas de paroles ni de gestes superflus. Je perçois les battements de son cœur, et cela m’émeut. Alors je pose ma main sur sa chemise pour mieux sentir. Il l’attrape et la porte à ses lèvres rapidement, en embrasse la paume en fermant les yeux. Les miens brillent de larmes, alors il sourit enfin légèrement et me serre contre lui, fort, si fort que j’en ai presque du mal à respirer.

       Indescriptible bonheur. Ivresse de mes sens qui s’enflamment, je l’embrasse passionnément, profondément, et nous sommes seuls au monde. Je retrouve ma place au creux de son cou, il me respire, sa grande main enserrant ma nuque dans un geste protecteur si doux, si tendre.

       Lucie revient avec des bières, joyeuse. Elle rit, allume une cigarette, passe une main joueuse dans les cheveux de Martin à côté d’elle. Elle se sent beaucoup mieux depuis quelques temps, je retrouve avec bonheur mon amie du lycée qui me comprenait au premier regard, notre humour un peu décalé qui nous isolait parfois des autres mais nous a tant rapprochées !

       Ce regard de Lucie sur le monde, je ne sais pas comment j’aurais fait sans lui, à cette époque détestée de ma vie. Moi c’était l’inverse, j’avais l’impression de peser des tonnes, au sens figuré, je me sentais lourde de cette aisance que je n’avais pas, anxieuse, décalée oui, mais pas dans le bon sens me semblait-il ! Ce sentiment de ne pas être à ma place, de ne jamais pouvoir être moi-même, de ne pas savoir comment me comporter, parler, rire… Ce mal-être permanent que je ressentais à l’âge de quinze ans, avec Lucie il s’envolait comme par magie. Avec elle j’étais moi-même, j’étais drôle, intelligente, j’étais l’amie qui donne les bons conseils et qui rassure, celle qui fait rire, console et encourage.

       Elle m’a permis cet accès à l’autre, ce bonheur de la complicité et du partage d’émotions.

Elle me permettait de vivre, en fait ! Nous avons suivi nos études de droit ensemble, sans aucune rivalité. Nous nous sommes toujours entre aidées. Juste une bonne émulation à l’approche des partiels, et des résultats similaires en fin d’année qui nous permettaient de ne même pas penser à comparer nos parcours. Une année seulement, nous nous sommes un peu éloignées. Lucie sortait avec un garçon de notre promo, très élitiste, issu d’un milieu extrêmement fortuné, et forcément elle changeait un peu à son contact, et puis je n’aimais pas son nouveau groupe d’amis, je me sentais exclue, et j’ai fini par ne plus venir à leurs petites soirées privées. Ça n’a pas duré longtemps entre eux, mais cet éloignement m’avait profondément blessée. Tu es trop exclusive ! me reprochait Lucie. Mais au fond elle était touchée aussi, et par petites notes patientes, notre amitié s’en est finalement trouvée renforcée.

       Lucie va mieux depuis que Martin accepte enfin la situation. Il la laissera partir sans reproches faire son école à Bordeaux si elle est admise, et espère qu’elle finira suffisamment bien classée pour obtenir un poste proche de chez eux. Elle est brillante, dit-il, je suis sûr que ça va marcher. Il semble réellement confiant. Les longs mois d’absence ne l’effraient plus, puisque Lucie lui a promis qu’ils se marieraient l’été prochain. Elle en est la première surprise d’ailleurs. Je ne sais pas pourquoi c’est aussi important pour lui ! m’a-t-elle dit. A partir du moment où elle a accepté, il est redevenu lui-même, gentil, attentionné, compréhensif. J’ai plaisanté avec elle, c’est un vieux ton mec en fait, il lui fallait un engagement à l’ancienne, ad vitam ! Lucie m’a regardée bizarrement, oui Elisa, quand on se marie on espère tous que c’est pour la vie, non ? Je me suis retenue de poursuivre la conversation, elle qui brandissait son indépendance comme un étendard ! Mais elle a tellement hésité, tourné en rond ces dernières semaines que je la laisse tranquille, elle a besoin de stabilité, elle a besoin de Martin surtout. Et puis je suis mal placée pour lui faire la leçon.

Pour le moment, nous célébrons l’instant présent, une bière à la main. Je suis assise dans le canapé, contre Grégoire, et je frotte doucement ma joue contre la sienne, râpeuse.

– Je ne t’avais jamais vu mal rasé.

– Tu aimes ?

Il sourit, complètement détendu.

– C’est doux et piquant en même temps, oui j’aime assez en fait. Tu vas rester comme ça ?

– Je ne sais pas… Depuis l’autre jour, je suis un vrai zombie alors ma barbe, j’ai surtout oublié de la raser en fait.

Mon cœur saute. Lui aussi ? Il a si mal vécu que ça notre dispute ? J’y vais à petits pas prudents.

– Mais… je pensais que tu étais vraiment en colère contre moi, et je n’ai pas osé t’appeler tu vois ?

Il soupire, nous parlons à voix basse, en aparté, ce n’est pas forcément le moment d’avoir cette conversation.

– Elisa, pour le moment c’est compliqué pour moi tout ça. Je suis désolé, je sais que je ne suis pas juste avec toi, je te demande simplement de ne pas trop me poser de questions et d’accepter de me voir comme on le faisait depuis le début entre nous. S’il te plaît.

Le ton de sa voix, rauque et suppliante, me fait craquer, même si dans le fond je suis frustrée et stressée par ce qu’il me demande, et surtout ce qu’il ne me dit pas.

– Je suis d’accord Grégoire, mais j’espère que ça ne va pas non plus s’éterniser… J’ai envie d’avoir une vraie relation avec toi, tu le sais de toute façon. Partager des sorties, des journées, des week-ends ensemble, et venir chez toi aussi, un jour ?

 Je tremble un peu sur la dernière phrase, sujet sensible, mais Grégoire est si calme et doux que je me permets quand même l’allusion. Il ne répond pas tout de suite, les yeux au loin. Il resserre un peu son bras sur mon épaule, me dit juste on verra, ne t’inquiète pas. Et il se lève, dit qu’il doit se lever tôt demain. Embrasse Lucie et Martin, les remercie, se tourne vers moi, me dit de ne pas bouger, pose un baiser rapide sur ma bouche, aérien, presque inexistant en fait. La porte claque, il n’est plus là.

– Ça va ?

Lucie me scrute, ses antennes sont dressées, je la connais, on ne la lui fait pas.

Martin allume la télé, il sait. Il a vu nos regards, et s’éclipse, gentil, à son habitude. On s’installe toutes les deux sur leur petit balcon, cigarettes et bières à portée de main, Lucie me donne un gilet, il fait frais ce soir, la nuit est tombée, il est plus de 22h. Elle demande à Martin de commander des pizzas, s’installe confortablement sur son petit fauteuil, les pieds sur la table en plastique, et me regarde en silence, intensément.

Je lis toute son amitié dans ses yeux, et je baisse les miens. J’ai peur de sa réaction, je sais que si elle condamne ma relation avec Grégoire je n’aurais plus rien, plus personne à qui me raccrocher, et pourtant je suis prête à faire le sacrifice. Même d’elle !

J’entrevois l’abîme quand je pense à cela, au fait que je pourrais perdre Lucie. Mais je continue tout de même à me pencher au-dessus, la puissance d’attraction est trop forte. Grégoire, mon amour, je suis prête à tout donner pour toi.

Alors, je lui raconte. Notre relation toujours à sens unique, nos nuits partagées, ce lieu inconnu de moi où il vit et où je n’ai pas le droit d’aller. Notre dispute, ses mots, durs et froids, sa colère. Mon désespoir. Et ce soir la renaissance, ou presque. Puisqu’il ne me promet toujours rien.

Lucie ne dit pas un mot durant tout ce temps, elle m’écoute attentivement, sans m’interrompre ni me poser de questions. Je distingue à peine son visage dans l’obscurité, je devine ses yeux et je vois le bout incandescent de sa cigarette aller et venir de sa main à sa bouche, puis de sa main au cendrier. Ses longues jambes croisées sont toujours en appui sur la table. Elle ne bouge pas, semble réfléchir.

Au bout d’un moment qui me parait interminable, elle s’éclaircit la voix et me reproche de ne pas l’avoir appelée hier, quand j’étais au plus bas. Elle ne comprend pas non plus ce qu’il m’a pris d’aller toute seule dans ce café, alors qu’il aurait été si simple de venir directement chez elle, ou de l’appeler.

Je sens qu’elle tourne autour du vrai sujet, elle non plus ne veut pas risquer notre amitié. Elle prend une voix beaucoup plus douce pour me dire, comme si j’étais souffrante, ou diminuée, tout ce qu’elle pense de ma relation avec Grégoire.

– C’est le meilleur ami de Martin, donc je ne peux pas te dire que ce n’est pas quelqu’un de bien Elisa. Mais pas avec toi ! Avec toi il n’est pas correct, il ne te respecte pas ! Tu es trop amoureuse pour t’en rendre compte, mais il couche avec toi, c’est tout… Je suis désolée… Ne me déteste pas de te dire ça, parce que je t’aime et tu sais que je veux ton bonheur ! Mais tu mérites tellement un homme qui t’aimera à la hauteur de ce que tu ressens !

Je la coupe.

– Tu penses qu’il ne m’aime pas en fait ?

Elle acquiesce. Puis adoucit un peu sa réponse.

– Il t’aime bien, mais pas au sens où tu l’espères, pas comme tu le voudrais…

J’ai mal au fond de moi, tellement. Je lui décris nos moments partagés, les mots doux, les déclarations enflammées… Elle sourit tristement, sa compassion me fait horreur d’un seul coup. J’imagine qu’elle est jalouse, déjà endormie dans son petit quotidien sage et son avenir tout tracé avec Martin, jalouse de cette passion qu’elle voit flamboyer dans mes yeux, et dans ceux de Grégoire j’en suis convaincue !

Un voile de larmes passe dans ma gorge, que je retiens.

– Les pizzas sont livrées, mesdames !

Martin passe la tête sur le balcon, deux cartons chauds sur les bras. Il s’assied avec nous, libérant un peu la pression qui montait entre Lucie et moi. Je lui suis reconnaissante de ne pas savoir, de réintroduire de la légèreté, de me permettre de croire que ce n’est pas factice, ce que je vis, même juste le temps de manger une part de pizza. Il met les pieds dans le plat sans s’en rendre compte.

– Il est parti tôt, Grégoire, ça l’a fatigué de boxer son rival !

Il rit, c’est du second degré pour lui, il ne voit pas tout de suite le regard en coin de Lucie. Il continue sur sa lancée.

– Elisa, tu sais que je l’ai rarement vu aussi heureux qu’en ce moment ? Bon j’avoue, ce soir il n’était pas en forme, mais vous avez l’air vraiment bien tous les deux. Où est la sauce piquante ? Chérie, qu’est-ce qu’il y a, j’ai pris ta pizza préférée, tu n’y touches pas ?

Il finit par se rendre compte tout seul de l’atmosphère chargée, différente. D’habitude Lucie et moi sommes de vraies pipelettes, là on ne sait pas comment enchaîner, ni elle ni moi. Martin nous regarde, s’adosse contre son fauteuil, et continue de manger en silence.

– Bon, finit-il par dire, qu’est-ce qu’il y a ? C’est moi qui vous dérange ?

– Non, non, pas du tout… C’est juste que… C’est un peu compliqué avec Grégoire, alors…

Je m’embrouille dans ma phrase, ne sachant comment finir.

– Ah.

Il marque un temps d’arrêt.

– Mais tu sais, Grégoire, il est comme ça. Compliqué. Enfin, pas tordu hein, je l’adore c’est mon ami, c’est un mec bien ! Et j’ai toujours pu compter sur lui. Mais les relations amoureuses, pour lui ce n’est pas simple.

Je le regarde intensément, comme s’il allait me donner les clés de mon destin. Lucie enchaîne.

– Tu ne m’as jamais parlé de lui comme ça ? Ma meilleure amie sort avec lui depuis deux mois, elle s’en rend malade, et toi tu ne dis rien ? Je sais pas moi, il cache quoi ton copain ? Il est marié, il a des gosses, c’est quoi le problème avec lui ?

Même dans le noir, je vois Martin pâlir un peu. Il n’avait pas compris que j’étais si amoureuse, il pensait que j’étais d’accord aussi pour ne le voir que de temps en temps, qu’on avait convenu d’une liaison un peu libre, sans engagement de part ni d’autre.

– Ne t’attache pas trop à lui, Elisa, pas encore. Je ne peux rien te dire de plus, c’est mon ami.

– Mais c’est trop tard ! Tu le vois bien, non, que c’est trop tard ?

Je pleure, je suis à la fois triste et furieuse de lire une sorte de pitié dans leur regard.

– Parle avec lui, me dit Martin. Grégoire est sensible, intelligent, et vraiment j’étais sincère quand je t’ai dit tout à l’heure que je le trouvais en pleine forme depuis que vous êtes ensemble, peut-être qu’il a juste besoin de temps pour… pour mettre un peu d’ordre dans sa vie ?

– Ça veut dire quoi, ça ?

La voix de Lucie est tellement menaçante qu’elle me fait rire, et je me détends un peu.

– Bon, écoutez, je vais parler avec Grégoire, pour l’instant j’accepte ce qu’il me demande, mais ne te mets pas en porte-à-faux avec lui Martin, je suis d’accord avec toi, il a peut-être juste besoin de temps.

Je parviens à donner le change admirablement ! Ils croient tous les deux que je suis apaisée, presque sereine malgré les sous-entendus de Martin. Ils pensent surtout que je suis bien naïve, mais ça m’est égal. Je veux juste réfléchir seule, loin de leurs influences, et retrouver Grégoire. Chaque instant partagé avec lui me donne suffisamment de bonheur pour compenser le reste.

Je suis comme la cigale, je continue de chanter. Et je m’en fiche, complètement. Éperdument même.

 

 

Chapitre 6

 

       Je chante tout l’hiver avec Grégoire, je danse. Ma vie est rythmée comme une respiration accordée sur nos retrouvailles et nos séparations. Haletante, exténuante, euphorisante. Je n’ai jamais vécu aussi intensément que durant ces quelques mois partagés ensemble.

       Nous continuons de nous voir la nuit, chez moi exclusivement, et presque toujours en semaine. J’ai renoncé à obtenir plus de lui. Parfois cela m’étouffe, me serre la gorge au point de m’empêcher de respirer, je le déteste, je me sens minable d’accepter cela, de n’avoir pas plus. Et puis nous nous voyons, il m’électrise, me vampirise, et ça repart.

       Je ne sais toujours pas pourquoi on ne se voit que comme ça, presque à la sauvette, la seule vie sociale que nous partageons sont les moments que nous passons tous les deux chez Martin. Je supporte de plus en plus mal tous ces moments où je dois faire semblant d’être célibataire, lui faire la bise en soirée comme si de rien n’était, alors que le matin même nous faisions l’amour chez moi.

       Un soir, notamment, je n’ai pas supporté. J’ai failli tout gâcher, tout remettre à nouveau en question. Lucie m’avait suppliée de l’accompagner à un vernissage où Martin et ses associés devaient se rendre, c’étaient de gros clients, il fallait faire bonne impression, elle serait présentée comme la fiancée du patron et ce rôle l’insupportait.

– Faire des ronds de jambe c’est pas mon truc Elisa, tu le sais ! Je vais faire la conversation cinq minutes et je vais m’emmerder toute la soirée, allez viens, s’il te plaît, s’il te plaît….

Elle me fait ses yeux de cocker, elle sait que je ne résisterai pas !

Depuis le soir des pizzas, elle a semblé s’habituer à ma situation, qu’elle respecte. Elle a compris à quel point tout était compliqué pour moi, et le fait que Grégoire et moi continuions de nous voir aussi fréquemment l’a un peu surprise aussi. Elle m’a avoué récemment qu’elle et Martin étaient sincèrement persuadés que notre histoire ne passerait pas l’été. C’est aussi pour cette raison qu’elle s’était permise de penser qu’il ne m’aimait pas, et surtout de me le dire. Elle m’a demandé pardon pour m’avoir blessée, et depuis nous évitons le plus possible d’en parler. Je cède, donc, et me prépare pour l’accompagner à cette foutue soirée.

Je n’ai pas dit à Grégoire que je venais, je veux le surprendre, je veux qu’il me trouve belle et désirable. Je choisis une petite robe noire légèrement décolletée, près du corps, un rouge à lèvres qui claque, mes sandales à talons noires avec une bride sur la cheville. Je lâche mes cheveux, je suis prête. Je me sens bien, finalement je suis contente d’aller à cette soirée, de pouvoir passer un moment avec Grégoire dans son milieu, ailleurs que dans l’intimité de ma chambre.

Nous arrivons pile à l’heure, il y a beaucoup de monde, le gratin de la ville est là, me chuchote Lucie. Elle fait une moue blasée mais je la connais, je sais qu’au fond elle a très envie de faire bonne impression pour Martin, elle veut lire dans ses yeux une fierté, une reconnaissance. Sur le moment je l’envie, ce statut de fiancée, moi qui suis dans l’ombre totale de l’homme que j’aime.

Je l’aperçois, souriant, au milieu d’un groupe de personnes qui boivent ses paroles, et je crève de ne pas pouvoir le rejoindre, l’embrasser, me présenter comme la sienne, faire savoir à toutes ces femmes qu’il est à moi ! J’en repère une à côté de lui, en robe bleue, brune, la trentaine, élancée, un beau visage. Elle le mange des yeux. Il se tourne vers elle mais je n’entends pas ce qu’il lui dit, par contre je la vois rire, je la vois poser sa main fine sur le poignet de Grégoire, se rapprocher de lui et pencher la tête sur le côté, comme une invitation. Elle le drague lourdement en fait, et moi je suis là, démunie, blessée de ne même pas pouvoir la détester, de ne même pas avoir ce droit-là.

Je décide d’attendre, d’observer dans mon coin comment il va se comporter avec elle, mais Lucie et Martin m’entraînent vers lui. J’y vais à reculons, je salue à droite à gauche, le sourire crispé, le nez dans mon verre, j’ai envie de fuir.

Quand Grégoire me voit, il ne manifeste aucune surprise, aucune émotion. Il me fait la bise, me sourit en regardant quelqu’un d’autre, et me tourne le dos. C’est le jeu ! semble-t-il me dire.

J’ai envie d’écraser les petits fours au saumon sur sa belle chemise blanche, j’ai envie qu’il réagisse, me dise qu’il est content que je sois là, tu es belle mon amour, viens dehors qu’on se parle un peu, que je profite de toi… Non, rien, il joue son rôle d’avocat mondain à la perfection ! Et pour lui, pas de fiancée ni même de petite amie à présenter, grand seigneur il peut faire les yeux doux à tout le monde.

       Malgré mon amertume, je remplis ma fonction de bonne copine avec Lucie, après tout j’étais venue pour ça à la base, et nous nous amusons à nous moquer un peu des uns et des autres, comme au lycée. Plaisir régressif qui nous permet de nous échapper d’une réalité que nous trouvons indigeste, elle dans son rôle de joli faire-valoir, et moi complètement hors-jeu, ignorée, inexistante.

       Un ou deux inconnus tentent de faire connaissance avec moi, mais depuis l’épisode de ce Laurent je suis extrêmement méfiante et je me ferme rapidement. Ils tournent vite les talons, tant mieux.

– On se fait draguer je vois, tu passes une bonne soirée ?

Grégoire est à côté de moi, souriant, désinvolte, absolument pas jaloux. Je le hais à cet instant. Je ne réponds rien, et comme il se fait aussitôt happer par une autre personne je laisse tomber, et préviens Lucie que je dois rentrer, le champagne me donne mal à la tête. Elle commence de toute façon à être de plus en plus accaparée par Martin et me laisse filer sans trop insister.

Arrivée chez moi, je suis saisie par l’angoisse. Je me démaquille doucement, mon visage est si frais que maquillée ou non ça ne change pas grand-chose finalement. A vingt ans on a la beauté du diable, me dit ma mère. Je souris tristement. Oui, c’est vrai aujourd’hui, j’ai un éclat qui semble vouloir durer toute la vie, sauf que les années vont passer, et que vais-je devenir si je reste dans l’ombre d’un homme qui ne veut rien construire avec moi ? Comment m’en libérer ? C’est lui que je veux ! Je veux fonder une famille un jour, avoir des projets, partir en vacances…

Je commence à entrevoir les limites de notre relation, et je pleure sur les obstacles qui ce soir me semblent infranchissables. Je vois des murs partout, pas d’issue. Je me couche le cœur en vrac, la fenêtre ouverte sur la nuit douce et les bruits de la ville en fond sonore, je suis très légèrement ivre, mais ce soir j’ai l’alcool triste.

Un bruit de porte me réveille brusquement, mon cœur s’emballe parce que je me suis réveillée en sursaut. J’ai rêvé, non ? Je dresse la tête, aux aguets, mon réveil indique en chiffres lumineux qu’il est 3h30 du matin. Une silhouette sombre et familière apparaît dans l’encadrement de la porte de ma chambre. Grégoire ne vient pourtant jamais à l’improviste, il me prévient d’habitude.

– N’aie pas peur, chuchote-t-il, c’est moi. Reste couchée, je viens.

Je ne sais pas ce qu’il m’arrive alors. Habituellement, il me suffit d’être en sa présence, de savoir qu’il est là pour moi, pour que toutes mes résistances s’effondrent et que je m’abandonne littéralement à lui, que je donne tout, offerte à ses caresses, ouverte, aimante, follement amoureuse, toujours.

Mais là, quelque chose en moi se bloque, s’indigne, une colère froide et dure me jette hors du lit. Il n’est pas question qu’il me touche. Je ne me reconnais plus. Lorsqu’il sort de la salle de bains, en caleçon, il cligne un peu des yeux.

– Pourquoi as-tu allumé ? Je ne voulais pas te réveiller, en tous cas pas autant…

Il sourit à moitié, l’œil taquin, je ne sais pas s’il s’est rendu compte de mon état émotionnel. Peut-être qu’il essaie juste de désamorcer la crise, ou peut-être qu’il n’a rien vu. Il s’allonge et tapote le matelas à côté de lui.

– Allez, viens, ne te fais pas prier.

C’est le geste de trop. Je le fixe, mes cheveux blonds devant les yeux, tendue, prête à exploser.

– Mais je représente quoi, pour toi en fait ? Tu avais juste envie de finir la nuit dans mon lit, pour ne pas te réveiller tout seul demain ? Jusqu’à la prochaine fois ? T’en as combien comme ça, des nanas disponibles ? J’arrive en quelle position moi ?

Je crie, il se lève précipitamment pour fermer la fenêtre, mais je me fous complètement de réveiller le quartier, la ville entière s’il le faut, tout le monde peut savoir que je vis une histoire pitoyable, que mon mec n’est pas digne de moi, que je souffre à en crever de l’aimer, et que tout ça me fatigue, tellement…

Grégoire semble ahuri par ma réaction, il me regarde fixement, ne répond pas à mes questions. Il est assis au bord du lit, le dos droit, il ne s’attendait pas à un tel accueil. Je crois que c’est la première fois que j’ose lui faire autant de reproches, avec une telle virulence. Depuis notre première dispute, je n’avais jamais plus pris le risque de l’affronter aussi ouvertement. Mais il m’a réveillée en sursaut et je n’ai pas eu le temps d’ajuster mes filtres habituels, mes émotions sont brutes, sincères, et ça me fait du bien aussi de lâcher tout ce que j’ai dans le ventre.

– En fait, ça ne t’aurait fait ni chaud ni froid que je reparte avec un autre mec ce soir, tu avais de quoi t’amuser d’après ce que j’ai vu de toute manière, non ? Cette brune en robe bleue par exemple, tu vas la sauter aussi ? Ou bien c’est déjà fait peut-être ?

Je suis vulgaire, exprès, pour le choquer, je suis à bout, je veux qu’il réagisse. Il se met à rire doucement, mais ses yeux sont comme éteints.

– Je ne te reconnais plus du tout, Elisa. Cette fille ordinaire qui me fait une scène de jalousie alors que je venais en toute confiance, profiter de quelques heures auprès de toi, juste pour dormir, sentir ton odeur qui m’apaise, ta chaleur… Je n’avais simplement pas envie de rentrer chez moi, dans mon lit froid, seul. Je n’avais pas le moral ce soir.

Je me fige, j’étais persuadée qu’il allait exploser plus fort que moi. Je me sens désarmée tout à coup.

– Rien à foutre de tous les gens que tu as vu ce soir, tu m’en aurais parlé avant je t’aurais conseillé de ne pas venir, ça n’avait vraiment aucun intérêt, à part pour le boulot, les relations sociales… Cette brune dont tu me parles, c’est une vraie conne, une allumeuse, et je réponds non à tes deux questions. Je portais un masque ce soir, Elisa, tu ne t’en es pas rendu compte ?

Il me regarde intensément, avec une telle détresse, je n’ai jamais vu son visage aussi nu. Il me bouleverse mais je ne veux pas me rendre si vite, une vieille méfiance me retient. Alors il continue, toujours assis au bord du lit, son grand corps élancé tourné vers moi, qui suis debout face à lui. Je me suis un peu rapprochée, je dégage mon visage pour mieux le regarder, mieux écouter ce qu’il s’apprête à me dire.

– Elisa, je sais que notre histoire est spéciale, que tu attends autre chose, je sais exactement ce que tu veux. Mais à ma manière, je t’aime. Et par amour, je te demande de ne jamais en douter. S’il te plaît. Tu m’apaises, tu me fais du bien, tu n’imagines pas ce que je ressens quand tu t’abandonnes dans mes bras, c’est pour ça que je reviens sans cesse te voir, même si ma vie actuelle est incompatible avec une vraie relation, je reviens Elisa ! Je ne peux plus me passer de toi, tu es devenue indispensable, je me sens mal quand on ne se voit pas pendant plusieurs jours, ta peau me manque, ton sourire, tes mains, j’ai besoin de toi. Ne me laisse pas maintenant, s’il te plaît. Je sais que je ne te promets rien, mais c’est fort entre nous. Je t’aime.

Ma vue se trouble. Il vient de m’en apprendre un peu plus sur nous, et même si ce n’est toujours pas ce que j’attendais, sa déclaration me bouleverse. Je m’assieds près de lui, il prend mon visage dans ses mains, doucement, et pose son front sur le mien. Je sens qu’il s’abandonne, lui aussi.

– Mon amour…

Nous nous allongeons l’un contre l’autre, il me prend dans ses bras, tendre, enveloppant, tendu de désir. Je réponds à son élan, j’ai envie de me fondre en lui. Il me caresse les épaules, fait glisser une bretelle de ma nuisette en satin sur mon bras, puis l’autre. Il dénude mes seins, les regarde. Il prend son temps, sourit, il sait que je suis à lui.

Il m’embrasse avec gourmandise, le cou, la poitrine, le ventre, je tressaille, je vibre, mon corps répond, en demande plus. Il descend entre mes jambes et me caresse avec sa langue, langoureusement. Je perds pied, je m’offre complètement à lui, et lorsqu’il vient je le ressens si profondément et complètement en moi que j’ai l’impression à cet instant qu’on ne fait plus qu’un, corps et âme.

Le lendemain matin s’ouvre une petite parenthèse enchantée entre nous. Nous nous préparons ensemble, et pour une fois Grégoire propose de m’attendre, de prendre un petit déjeuner en ville avec lui. Il est beau dans son costume gris, rasé de près, ses boucles brunes disciplinées, il sent bon, je m’enivre de son parfum.

Dans la rue, l’air frais me saisit, vif, agréable, les rayons d’un soleil encore pâle se faufilent jusqu’à nous, et quand je ferme la porte de mon immeuble je surprends le regard de Grégoire sur ma nuque, amoureux, exigeant. Pour la première fois en public il me prend contre lui et me chuchote qu’il aime bien quand je relève mes cheveux, que mon cou gracile l’émeut. Nous marchons main dans la main jusqu’au premier café, je flotte sur le trottoir, légère, heureuse, éperdument amoureuse. Un café serré pour lui, un thé vert pour moi, des viennoiseries auxquelles nous ne touchons pas. Je pense alors que nous sommes un couple normal, un homme et une femme qui prennent leur petit déjeuner ensemble avant d’aller travailler. Je ressens juste un petit pincement au cœur parce que je ne peux quand même pas fermer les yeux à ce point. Ce matin-là, je m’approche très près de mon idéal, je le touche du doigt, inaccessible étoile. Grégoire va même jusqu’à m’embrasser furtivement sur la bouche avant de me quitter, en pleine rue, et je me mets à espérer. C’est peut-être le début d’une nouvelle ère ? Mon coup d’éclat hier soir a été bénéfique en fait, pour la première fois il a eu peur de me perdre, et cela l’oblige à se positionner, à avancer malgré toutes ses réticences.

Ma matinée au travail n’est pas très productive. J’appelle Lucie, elle est disponible pour que nous déjeunions ensemble, je n’aurais pas supporté de me retrouver seule devant ma salade et mon ordinateur. Besoin de partager, de rire, de vivre, de voir le soleil de ce début printemps qui brille à travers mes stores !

Nous nous retrouvons dans une petite crêperie, à deux rues de mon bureau, et dès que je l’aperçois je sais qu’elle ne va pas bien. Sa posture est triste, son visage inexpressif. Elle s’éclaire un peu quand je m’assois en face d’elle.

– Je suis contente de te voir mon Elisa, tu es toute belle.

Elle me regarde un peu mieux, et insiste en me disant qu’elle me trouve resplendissante. Je lui confie alors, comme un trop-plein, ce que je ressens pour Grégoire, ses paroles, mon espoir de voir enfin évoluer notre relation. Elle a l’air sincèrement heureuse pour moi, me félicite, me dit que Grégoire est sûrement très amoureux de moi. Je crois qu’elle s’en veut toujours pour la dernière fois, et c’est sa façon à elle de se rattraper.

Elle au contraire semble vraiment éteinte aujourd’hui, elle engloutit sa crêpe comme une consolation, et quand elle commande une deuxième bouteille de cidre je lui demande au fond des yeux ce qu’il se passe.

Elle soupire profondément, les yeux baissés.

– Je ne sais pas si ça va être possible, avec Martin.

Je reçois la nouvelle calmement, mais en moi tout s’affole. Un tel contraste entre ce qu’elle m’annonce et ce que je vis, c’est compliqué à gérer, alors je la laisse parler, j’ai besoin de comprendre s’il s’agit juste d’un passage à vide, une baisse de moral, ou bien si la brèche est plus profonde. Elle doit trouver en elle-même la réponse, si elle ne l’a pas déjà.

– Ça va faire trois ans cet été, et par moments j’ai l’impression qu’on est déjà un vieux couple, je nous trouve chiants ! Tu te rends compte ? Hier soir à ce vernissage, quand tu es partie je n’avais qu’une envie, c’était de me sauver aussi, rentrer chez moi, je ne me reconnais plus en ce moment.

Elle rit jaune. Ma Lucie extravagante et exigeante, où es-tu ?

Elle a échoué en décembre aux oraux de l’école de la magistrature, et même si elle n’a montré aucune faille depuis, je sais qu’elle est blessée, elle se sent humiliée de ne pas réussir aussi bien que Martin, de ne pas trouver sa voie. Etre une « femme de » pour elle, c’est le pire destin qu’on puisse lui souhaiter. Elle pleure maintenant.

– Je vais faire quoi Elisa ? Certains soirs je n’ai même pas envie qu’il vienne se coucher près de moi, il ronfle, il m’énerve, je n’ai plus de patience, c’est comme si je n’étais plus amoureuse !

Je suis nulle, je ne sers à rien, même pas foutue d’aimer mon mec… Et lui, il ne sait plus quoi faire, il se plie en quatre, et plus il fait des efforts plus je suis odieuse. C’est tellement nul… Est-ce qu’il faut que je le quitte ?

Je me sens profondément triste pour Lucie, j’ai envie de retrouver mon amie d’avant, joyeuse, lumineuse, pas cette fille déprimée qui pleure devant son assiette. Son désespoir me touche, mais je ne sais vraiment pas quoi lui conseiller. Je lui suggère qu’il ne s’agit peut-être que d’un mauvais moment à passer, qu’elle se sent mal par rapport à sa carrière, et que Martin n’est pas en cause. Qu’ils forment un beau couple, et je lui rappelle à quel point elle était folle de lui les premiers mois ! On en a passé des nuits où tu m’as saoulée avec ton Martin !

Je parviens à lui arracher un sourire, faible arc-en-ciel dans la pluie de larmes.

– Elisa, on en est venus aux mains l’autre soir. Je ne le supporte plus.

Pour le coup, je ne sais plus quoi dire. Je lui demande s’il l’a frappée, mais non, c’est elle qui l’a giflé ! De rage, me dit-elle, parce qu’elle était à bout d’arguments. Il l’a alors poussée, fou furieux, contre un meuble, et ils ont fini par terre, jusqu’à ce qu’il la maintienne de force, pour qu’elle se calme.

– Je ne faisais pas le poids de toute manière, rigole-t-elle, mais ça m’a fait prendre conscience de mes limites, et je ne veux plus vivre ça.

Elle me confie que depuis, ils vivent comme des colocataires.

– Ça fait trois semaines qu’il ne m’a pas touchée, avoue-t-elle tristement. En plus, je n’ai pas encore retrouvé de boulot, comment je fais si on se sépare ? Je n’ai nulle part où aller, je ne vais quand même pas retourner chez mes parents !

Dans ma tête, tout se bouscule, je sais qu’elle attend de moi un refuge, celui que seule sa meilleure amie pourrait lui proposer, bien entendu qu’elle devrait venir vivre chez moi en attendant de trouver une solution ! Mais chez moi c’est Grégoire ! C’est l’unique lieu où nous vivons notre amour, pleinement, librement ! Je ne peux pas la rassurer, je me sens écartelée entre ma loyauté envers Lucie, mon amie de toujours, et mon besoin viscéral d’aimer Grégoire.

Lucie doit ressentir mes réticences et mon malaise, mais elle a l’élégance de ne pas s’appesantir. Elle me dit qu’elle s’en sortira toujours, que justement cela lui donnera le courage et l’élan de trouver un travail rapidement, qu’elle se laissait aller ces derniers temps.

       J’essaie de lui redonner confiance en la valorisant, je pense sincèrement que son futur patron a bien de la chance, quel qu’il soit, et je lui redis aussi l’importance de ne pas tout mélanger, sa relation avec Martin et ses difficultés actuelles pour redonner un sens à sa vie professionnelle. Elle acquiesce sagement, mais je sens bien que l’orage n’est pas passé.

Je paye l’addition à contre-cœur, j’aurais bien aimé rester avec elle, lui remonter le moral comme elle l’a fait pour moi en d’innombrables occasions. Mais je dois reprendre mon poste, alors je m’en vais, l’esprit contrarié. Je repense à leur annonce de mariage pour l’été…

Lorsque je retrouve Grégoire, le lendemain soir chez moi, c’est la première chose dont je lui parle. Il sait depuis longtemps que Martin et Lucie s’affrontent parfois violemment, et je lui reproche de ne pas m’en avoir parlé.

– Je ne suis pas obligé de tout te dire, Elisa, c’est délicat, Martin a besoin de pouvoir me faire confiance, comme moi avec lui d’ailleurs.

Cette solidarité masculine m’insupporte parfois, mais je la respecte car j’aime aussi l’idée de pouvoir me confier à Lucie sans que son petit ami soit au courant. Grégoire a raison, nous devons tous nous préserver.

Juste avant de nous endormir, sur le même oreiller, nous en reparlons.

– C’est bizarre tu vois, je pensais tellement qu’ils formaient un couple idéal, qu’ils allaient bientôt se marier…

– Mais il n’y a pas de couple idéal, ma chérie. Il y a des idéaux, des désirs qui se rencontrent, des egos où chacun doit composer avec celui l’autre. Et puis la vie fait que ça marche, ou pas.

– Et c’est tout ?

Je me redresse, un peu vexée, frustrée.

– Tu es si jeune, sourit-il. J’aime ta vision romantique de la vie !

Il me taquine, mais je le pousse un peu plus, j’ai besoin de savoir.

– Donc toi, tu penses qu’une rencontre c’est juste ça ? Pas de magie, pas d’absolu, chacun suit sa route, et si l’autre accepte de marcher à côté, tant mieux, sinon on passe à autre chose ?

Je le provoque un peu, pour voir.

– Non, je n’ai pas dit ça. Mais je ne crois pas qu’il suffise d’aimer quelqu’un pour pouvoir vivre avec lui toute une vie.

Bon, c’est dit. Il a peut-être raison, d’ailleurs, et comme je ne sais pas s’il parle de lui ou de son ami, je préfère cette fois-ci me taire, et garder mes rêves en moi.

Car je continue de rêver, et d’espérer.

1 réflexion au sujet de “La nuit sur les toits – Chapitres 4, 5 et 6”

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