LA NUIT SUR LES TOITS

La nuit sur les toits – Chapitres 18 et 19

Élisa et Grégoire sont au bord du précipice… ou proches du sommet ღ

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LA NUIT SUR LES TOITS

Chapitre 18

Trois notes claires et brèves retentissent sur mon téléphone, je reconnais rapidement le numéro de Grégoire qui s’affiche sur l’écran éclairé. J’esquisse un sourire sans même m’en rendre compte.

– Maman ! Viens voir, vite !

La voix de ma fille me raccroche à la réalité, et je me sens contrariée à l’idée de ne pas pouvoir le rappeler tout de suite. Je suis parfois agacée par ces coupures intempestives, comme si je devais être disponible corps et âme, en permanence, pour ces petits êtres exigeants que j’ai pourtant mis au monde. Avec eux, j’ai appris ce que le mot viscéral signifiait. Pour eux je donnerais tout, j’ai signé à leur naissance un chèque en blanc d’amour inconditionnel, à vie.

Rose rit aux éclats.

– Regarde maman, comme il est drôle !

Notre chat s’est coincé dans un sac plastique et déambule comme si de rien n’était, placide. Elle rit de plus belle, car l’animal à présent marche à reculons.

– Libère-le le pauvre !

Mais je ris avec elle. Ma fille m’entraine dans sa gaieté contagieuse, naturelle, j’aime tant la spontanéité et la fantaisie des enfants. Ils m’ont happée dans un univers dont je ne suis plus jamais sortie.

– Maman, est-ce que je peux aller jouer chez Marie ?

Va ma fille, sors, explore le monde et tes semblables !

Elle ne se fait pas prier et court dehors, légère, intemporelle, heureuse, en tous cas me semble-t-il. Lorsqu’elle revient, Rose est enthousiasmée.

– Si tu savais, maman ! J’ai vu la nouvelle petite sœur de Marie, oh, mais comme elle est trop mignonne !

– Je ne savais pas que sa mère avait accouché, tu as dû te régaler ! Mais il faudra inviter Marie la prochaine fois, un bébé aussi petit a besoin de calme, ma puce.

– Oui je sais, mais elle voulait vraiment me la montrer ! J’ai adoré ! Si tu avais vu ses minuscules doigts, et quand elle pleure aussi, c’est un tout petit cri ! J’ai hâte d’avoir un bébé quand je serai grande.

Elle m’attendrit, la joie et l’appétit de vivre de ma fille sont intarissables. L’attention qu’elle porte aux autres est touchante, j’espère aussi qu’elle saura se préserver plus tard.

Notre chat a fini par s’endormir dans son sac en plastique, non loin de Tim. Rose le voit et éclate de rire.

– Il est retourné dedans ?

– Eh oui, tu vois, ça devait lui plaire en fait.

– Maman, tu crois que je pourrais avoir une grande maison plus tard, avec plein de bébés et plein d’animaux ?

– Bien sûr, et un gentil chéri aussi.

Je souris, elle me regarde sérieusement.

– Oui, aussi gentil que papa.

J’acquiesce, un peu mal à l’aise. Lorsqu’elle est partie chez la petite voisine tout à l’heure, j’en ai profité pour rappeler Grégoire, après son message, et la tendresse de nos échanges me revient, lancinante. Nous ressentons une immense frustration de ne pas nous voir, nous toucher, nous embrasser, mais je continue de résister, je me contente de ces longues conversations, ou de petits échanges plus brefs, selon le temps dont nous disposons. Et plus que jamais, nous sommes reliés par la pensée, en continu. Je me demande si au fond ce n’est pas pire vis-à-vis de mon mari, de sa femme. Et puis l’instant d’après je me résigne, fataliste. Cette force puissante qui nous pousse l’un vers l’autre a toujours existé, alors pourquoi est-ce que je parviendrais à y résister aujourd’hui ? C’est notre univers qui a changé, notre vie, les personnes qui gravitent autour de nous, mais l’essence de notre être est la même, et l’amour qui nous unissait a perduré aussi, comme un roc au milieu de l’océan de nos vies.

Je n’imagine plus maintenant vivre sans sa présence, sans savoir ce qu’il fait chaque jour, chaque semaine. Nous sommes à nouveau reliés, et petit à petit j’ai l’impression de redevenir dépendante de lui, de ses messages, pour me sentir bien. Cela me fait peur, je voudrais tant que nos échanges restent légers, juste un plus dans ma vie. Mais ce plus prend tant de place qu’il devient peu à peu l’essentiel. Mon humeur commence à dépendre du contenu de nos conversations, de sa tendresse ou non, du nombre de fois où il m’appelle dans la semaine…

Nous ne sommes pas en contact tous les jours, mais presque. Quelques sms remplacent parfois un appel, lorsque lui ou moi sommes coincés. Et nous attendons fébrilement le coup de fil suivant. J’ai l’impression de retrouver d’une certaine manière notre relation des débuts, quand nous nous voyions en cachette, la nuit. Toute l’intensité du désir qu’il y avait entre nous passe maintenant par les ondes du téléphone, et nous nous raisonnons à tour de rôle, quand l’un de nous se sent prêt de craquer.

Grégoire comme moi savons que l’équilibre de nos vies dépend de notre volonté, de cette résistance que nous affichons, tous les deux. Il a fini par me rejoindre dans cette position que je pensais pourtant intenable, mais à deux c’est plus facile. Si nous plongeons une fois, nous ne remonterons pas. Et nous retrouver nous permet de nous réparer, c’est précieux. Alors nous ne prenons pas de risques, pas encore. Pour combien de temps ?

Je suis au travail quand mon portable s’éclaire sur son message.

« Tu as 5 mn Élisa ? »

Je viens de terminer un entretien laborieux avec des clients bornés, je m’accorde cette respiration et le rappelle immédiatement. Sa voix me comble aussitôt, mon oxygène. Je lui raconte mon rendez-vous, il compatit, se moque un peu de moi gentiment, me fait rire, voilà, je ne ressens plus de tension.

– C’est fou comme juste t’entendre peut me faire du bien…

– Pareil, je trépignais depuis ce matin, en plus c’est un peu compliqué chez moi en ce moment.

– Ta femme ?

– Oui, elle est de nouveau très fatiguée, je pense qu’on repart dans un cycle difficile, là.

– Tu crois qu’elle se doute de quelque chose pour nous deux ?

– Non, pas du tout, elle plonge parfois comme ça, sans raison, ça lui est déjà arrivé plusieurs fois. Et elle culpabilise vis-à-vis de moi, elle sait ce qu’elle m’impose…

– C’est-à-dire ?

– Tu as déjà vécu avec une personne dépressive Élisa ?

– Non, mais je peux imaginer…

– Il n’y a rien de pire que d’assister à la chute de quelqu’un qu’on aime sans pouvoir faire quoi que ce soit pour l’aider. C’est mon quotidien.

Grégoire n’avait encore jamais directement formulé son amour pour sa femme, par délicatesse sûrement, tout comme je m’abstiens le plus possible de lui parler de Guillaume. Ce sont nos autres vies, et même si l’on ne peut pas tout cloisonner, nous essayons au maximum de préserver la sensibilité de l’autre. Mes idéaux de jeune fille ont volé en éclat depuis longtemps, mais je reste un peu heurtée par ce que nous vivons. Comment peut-on s’aimer autant et continuer d’aimer nos conjoints ? Par moments je nous trouve monstrueux. Ou humains. Ou magnifiques. Selon les jours. Je ne relève pas son aveu et poursuit, il a besoin d’en parler.

– Tu l’aides sûrement sans t’en rendre compte. Elle doit savoir qu’elle peut compter sur toi.

– Oui, je sais. Mais ça me plombe tu vois. J’avoue que nos conversations me sauvent en ce moment, heureusement que tu es là.

– J’espère que je ne suis pas juste une rustine ?

– Tu dis vraiment n’importe quoi…

Il sourit dans le téléphone.

– Tu es mon amour, tu es là, dans ma vie, et c’est tout ce qui compte.

– Tu me manques.

– Ne me dis pas ça aujourd’hui Élisa… je ne suis pas assez fort en ce moment alors…

– C’est juste que j’ai fait un rêve cette nuit, et c’était tellement réaliste !

– Raconte.

– Tu es sûr ?

– Oh oui.

– Nous étions tous les deux nus, dans un lit…

– Ça commence bien, fais quand même attention à ce que tu vas me dire, je suis en public ma chérie.

Je ris et poursuis.

– Mais non, ne t’inquiète pas… dans mon rêve on venait de faire l’amour, et on se tenait l’un contre l’autre, on parlait, c’est ce moment-là dont j’ai la nostalgie, tu vois ? Cet abandon, cette douceur après, et je me suis réveillée avec la sensation de ta peau tout contre moi, ton odeur, ça m’a tellement troublée !

– C’était si bon nous deux…

Sa voix mélancolique me fait réagir, il faut refaire marche arrière, terrain glissant.

– On a de la chance d’avoir vécu et partagé tout ça, je suis sûre que des tas de gens vivent toute une vie sans ressentir la moitié de ce qu’on a eu.

– Sûrement. Et de ce qu’on pourrait vivre encore.

– Grégoire…

– Bon, je te laisse, je n’ai pas envie d’être raisonnable de toute manière. J’essaie de te rappeler demain matin, je t’embrasse…

– Oui moi aussi, à demain.

Le bas de mon ventre fourmille de sensations quand nous raccrochons, le désir monte de plus en plus souvent et met du temps à redescendre. Je ne sais pas où cette escalade va nous mener, mais je continue d’y aller, en toute conscience. Et toujours dans le secret le plus total vis-à-vis des miens. Avouer quoi que ce soit à Guillaume me semble de plus en plus impensable, je n’ai aucune envie de changer ma vie, de bouleverser l’équilibre de mes enfants, de ma famille. Je m’enfonce chaque jour un peu plus dans ce paradoxe, dans ce besoin de Grégoire et cette terreur de perdre les miens. Et je ne vois aucune solution possible, dans un sens ou dans l’autre, alors je continue, en attendant de voir où ce chemin me mène. Vers l’abîme ? Ou vers le sommet ?

Le lendemain matin, Grégoire ne m’appelle pas, et je me dis aussitôt qu’il a dû avoir un contre-temps. La journée passe vite, je suis débordée, en retard pour les enfants le soir, Guillaume aussi rentre contrarié par son travail. C’est en me couchant que je réalise l’absence de contact. J’attends la journée suivante, confiante, mais ma pause de midi arrive et toujours pas de nouvelle de Grégoire. Cela commence à me perturber, je me suis tant habituée à nos coups de fils que je ressens une tension, je lui en veux comme s’il me privait d’un petit bonheur auquel j’ai droit, quoi qu’il arrive. L’après-midi s’effiloche, terne, pour une fois j’ai moins de travail et je sens le temps passer, douloureusement. J’envoie un sms à Grégoire.

« Comment vas-tu ? Appelle-moi cet après-midi si tu peux, je suis tranquille »

Je guette mon téléphone comme si ma survie en dépendait, je le consulte toutes les cinq minutes, puis je finis par le laisser bien visible devant moi. L’écran s’éclaire, je bondis. Un message de Guillaume pour me dire qu’il sera en retard ce soir, et me demande de bien vouloir récupérer Adrien au judo à sa place. Je réponds rapidement, déçue.

Le soir, en préparant le repas pour nous quatre, je me sens triste, frustrée, inquiète. Que se passe-t-il ? Jamais Grégoire ne m’a laissée comme cela, sans nouvelles, alors que nous avions convenu de nous appeler. Il sait que je m’inquiète vite, comment peut-il m’infliger ça ? Est-ce qu’il a changé d’avis, pour nous ? Est-ce que sa femme est au courant ? Puis je me reprends, cela ne fait que quelques jours sans nouvelles ! Il a peut-être juste une surcharge de travail, des obligations, des soucis avec son épouse…

Guillaume me trouve tendue, me le dit, et je m’excuse auprès de lui, il n’a pas à subir mes accès de mauvaise humeur, pas pour ces raisons-là !

Une semaine s’écoule sans aucune nouvelle, ni appel ni message, je passe d’une humeur massacrante à une profonde tristesse. J’ai l’impression de perdre Grégoire encore une fois. Je m’étais promis de ne plus souffrir à cause de lui pourtant, mais c’est trop tard, je suis prise au piège ! Je lui ai envoyé trois sms, tous restés sans réponse. Je n’y tiens plus. J’attends encore deux jours, et puis un matin, au bureau, sur une impulsion j’appelle son cabinet. Je ne peux plus supporter ce silence, tout vaudra mieux que ça.

La secrétaire, polie, me demande l’objet de mon appel lorsque je demande à parler à Grégoire.

– C’est personnel, je suis une amie.

Elle m’explique alors qu’il est souffrant, et absent du cabinet, je dois pouvoir le joindre sur son numéro privé. Elle note tout de même mes coordonnées. Je remercie, raccroche, et une angoisse sourde monte dans ma poitrine. Comment ça souffrant ? Grégoire n’est pas malade, je le saurais ? Je pense immédiatement à sa femme, je suis sûre que c’est elle qui ne va pas bien, et il reste auprès d’elle. Je peux comprendre, si Guillaume était malade, je prendrais soin de lui moi aussi. Mais pourquoi ne me prévient-il pas ? Un message écrit, deux minutes de son temps, m’auraient suffi. Je lui en veux, le traite d’égoïste dans ma tête, je suis déçue, triste. Dans l’heure qui suit, je reçois enfin un message de sa part.

« Pardon pour ce silence. Je t’expliquerai, ne m’en veux pas. Je t’aime »

Je me rends compte alors qu’un poids énorme écrasait ma poitrine. A la lecture de ce petit sms il disparaît, et me donne une impression de légèreté que je n’ai pas eu depuis longtemps. Grégoire ne m’a pas oubliée, n’a pas renoncé à moi, et il m’aime toujours. Je me sens comblée, j’oublie tout, j’ai juste envie de l’entendre à nouveau. Sa voix me manque, sa tendresse, son ironie décalée, son regard sur le monde, sur moi…

Le lendemain soir, lorsque je sors du travail, pressée, une voix familière m’interpelle.

– Élisa !

Je me retourne, saisie, tremblante, sur la silhouette de Grégoire. Son visage est creusé, fatigué, mais son regard toujours aussi profond, noir, me vrille de l’intérieur. Je me précipite vers lui mais je retiens mon geste, nous sommes en pleine rue, je connais beaucoup de monde par ici.

– Je transgresse les règles, sourit-il, l’air un peu triste. Mais il fallait que je te voie.

Nous nous approchons l’un de l’autre, dans la sphère intime, celle que l’on réserve à ses proches, sa famille. On ne se fait pas la bise, et nous plongeons l’un dans l’autre, à distance. Je crève de ne pas le toucher, et lui semble aussi meurtri, malheureux que moi.

– Ma femme a décompensé, il a fallu que j’aille chercher son fils en Angleterre, elle était persuadée qu’elle allait mourir, même si c’était dans sa tête, j’ai préféré faire ce qu’elle me demandait… Bref, c’est compliqué ma vie en ce moment ! Tu m’en veux ?

– Non, je ne t’en veux pas pour ça…

– Mais ?

– Mais quand même, un sms Grégoire ! Ça prend deux minutes… je me suis vraiment inquiétée pour toi, pour nous, je pensais que tu ne voulais plus de moi.

Il secoue la tête, si grave que j’ai presque envie de m’excuser à sa place.

– Comment peux-tu dire ça ? Écoute, quoi qu’il se passe, à l’avenir, je te demande de ne jamais douter de moi ni de mon amour pour toi. Tu promets ?

Il s’est encore rapproché et je prends sur moi pour ne pas répondre à sa question par un baiser. Ses lèvres charnues, légèrement entrouvertes, m’appellent encore. J’aime les rides qui sont apparues au coin de ses yeux, son visage au contour un peu moins net, sa chevelure brune et bouclée dans laquelle brillent maintenant quelques cheveux blancs… Ces marques du temps, légères, me renvoient aux miennes, ma peau non plus n’est plus si ferme, et mes paupières se relâchent un peu, aussi, je le vois bien… Mais nous nous aimons, par-dessus tout, par-dessus le temps qui passe, les conventions, l’ordre moral, ou que sais-je…

– Je te promets.

Il se redresse, l’air un peu soulagé.

– Je t’appelle demain matin, sans faute.

– J’y compte bien, on a du retard à rattraper !

Il m’envoie un baiser avec sa main et je fais mine de l’attraper au vol. Si seulement je pouvais !

Chapitre 19

 

Depuis cet épisode, je ressens une sorte d’urgence chez Grégoire, un besoin pressant de m’entendre, me voir. Il ne supporte pas que je ne lui réponde pas immédiatement, et il a de plus en plus de mal à comprendre et accepter mes obligations familiales. Il me parle du temps qui passe trop vite, et de celui qu’on perd, tous les deux, à jamais. Je ne le comprends pas, on était pourtant d’accord ? Nos vies ne doivent pas être bouleversées ? Notre entourage doit être préservé ? Au cours d’une énième conversation, il perd son calme.

– J’en ai marre du téléphone Élisa ! Je veux te voir, te toucher, t’embrasser, je veux te faire l’amour, comme avant !

– Mais… on en a parlé cent fois, tu sais très bien où sont nos limites, on s’aime trop pour vivre une relation médiocre, cachée, faire l’amour à la va-vite et retrouver nos conjoints le soir, franchement, tu te vois faire ça ? Tu nous vois ?

Il me raccroche au nez ! Puis me rappelle aussitôt, s’excuse, il est à bout, sa femme lui en fait voir de toutes les couleurs, je lui manque, il veut me voir… Sa demande lancinante me trouble tellement que je n’en dors pas de la nuit.

J’écoute le souffle régulier de Guillaume à côté de moi, je repense à notre intimité. Depuis la mort de son père, et je dois bien reconnaître aussi depuis la réapparition de Grégoire dans ma vie, nos relations sont plus sages, espacées. Et cette fois-ci pas d’animosité ni de reproches entre nous, comme si cela nous convenait à tous les deux. L’accord tacite d’un couple qui vieillit, qui se connaît trop ? Ou bien une réponse à ma demande muette, m’éloigner de Guillaume pour retrouver Grégoire ?

Je peux les aimer tous les deux, mais je ne pourrais pas les aimer en même temps. J’en suis sûre. C’est pour ça aussi que je résiste de toutes mes forces à cette relation physique avec Grégoire, parce que je sais qu’elle risque de condamner celle que j’ai avec mon mari. Je soupire, prise dans cet étau infernal, pour lequel je n’entrevois toujours pas de solution. Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir encore faire patienter Grégoire, j’imagine qu’à force il va se lasser, sa frustration risque de devenir telle qu’il finira par mettre fin à notre relation. Au fond de moi je n’y crois pas, mais le doute s’insinue. Puis je repense à ma promesse de toujours croire en son amour, quoi qu’il se passe. Et s’il ne se passe rien ?

Quand Grégoire me rappelle, le lendemain, nous sommes un peu plus calmes, surtout lui. Il m’annonce qu’il va à nouveau devoir s’absenter quelques jours, qu’il m’enverra un message mais que cela risque d’être compliqué.

– Tu retournes en Angleterre ?

– Oui, je vais ramener Arthur chez lui, je sais qu’à son âge il se peut se débrouiller mais ça rassure sa mère, et puis j’ai quelques clients à Londres, je profite du voyage comme ça.

– D’accord, tu vois du moment que je le sais, ça change tout. Je n’attends pas bêtement de tes nouvelles, et je m’inquiète moins.

– Je voudrais passer te voir avant de partir, même brièvement. S’il te plaît.

Il recommence. Et je n’arrive plus à tenir, mes résistances ne sont pas infinies non plus ! Je cède, tout en me promettant que c’est la dernière fois.

– Bon, écoute, tu n’auras qu’à venir directement dans mon bureau, à midi. Ça te va ?

Je sens un profond soulagement dans sa voix.

– Oui, merci Élisa. Merci. À demain alors.

Il raccroche, et je me sens nerveuse comme à nos débuts. J’ai l’impression de retrouver le Grégoire secret et compliqué d’alors.

Cette fois sa visite est annoncée, je sais qu’il va venir, qu’on va se voir, alors j’essaie d’anticiper mes réactions, je m’oblige à me contenir. Mais au fond de moi c’est la joie, une joie profonde et intense. Mon Grégoire, mon amour. Te voir et te toucher, juste ça ! Je secoue la tête, incrédule. Je n’en reviens pas d’en être arrivée là, piégée dans ces sentiments trop grands, trop forts, dans ce désir inassouvi qui mord mon ventre de l’intérieur. Je lis la même fièvre chez Grégoire, la même impatience, et je nous vois comme deux ados, fous, inconséquents, éternellement jeunes, éternellement amoureux.

Lorsqu’il toque à ma porte, je me lève et viens lui ouvrir directement. Depuis le matin je vivais comme suspendue dans l’attente de ce moment. Il entre rapidement, me prend par la taille, me presse contre lui sans un mot, et je m’abandonne, c’est si bon de sentir son corps contre le mien. J’enfouis à nouveau ma tête dans son cou, l’embrasse, et lorsque nos lèvres se cherchent, cette fois-ci je ne me dérobe pas. Je viens à sa rencontre, impatiente, folle de désir, et notre baiser, le premier depuis toutes ces années, profond, long, d’une douceur infinie, vient clore comme une évidence ce long chemin de vie sans lui. Sentir la bouche de Grégoire, sa langue jouer avec la mienne, toujours plus, et encore, et encore plus… c’est si bon, si bon… Ses mains commencent à s’égarer, sur mes fesses, mes seins, il défait un bouton de mon chemisier, puis un autre, j’halète, incapable de l’arrêter. N’importe qui pourrait entrer, je m’en fiche éperdument. Je suis une autre, ou tellement moi, je ne sais plus. Je vis l’instant comme un moment d’éternité. Nos bouches se dessoudent enfin, et la sienne plonge aussitôt au creux de mon décolleté. Il l’embrasse comme s’il devait mourir demain, et dégage un de mes seins du bonnet rigide de mon soutien-gorge. Il le prend dans sa bouche, doucement, et je défaille. Je me sens partir vers des sensations lointaines et oubliées, ancrées en moi pourtant, mais qu’il est si doux de réveiller. Cette caresse tendre et sensuelle prend fin lorsque nous entendons du bruit dans le couloir. Grégoire se redresse, reboutonne mon chemisier, m’embrasse encore une fois, plus sagement, sur les lèvres. Mon ventre brûle, gronde de désir. Je me retiens de ne pas me jeter sur lui à nouveau.

– Ta peau est toujours aussi douce, mon amour… Tu es délicieuse, tu le sais ?

Il sourit, tendre, amoureux. Je me perds dans ses yeux, dans ses paroles. Je ne suis plus une mère de famille ni une épouse à ce moment-là, je suis une femme envahie par l’amour d’un homme. Je renonce à lutter, ce désir-là est bien trop puissant, inéluctable. Il emporte tout avec lui. Je ne me sens pas de taille, j’abdique ma volonté. Je suis vaincue et pourtant je me sens victorieuse. Grégoire a les yeux qui brillent, il a eu ce qu’il venait chercher. Il me promet de m’appeler dès son retour, ouvre la porte, s’en va.

Peu à peu, la tension en moi retombe, mais pas les sensations. Je reste marquée dans ma chair par les baisers de Grégoire. J’aime profondément cet homme, je le désire plus que tout. Comme avant. Et pourtant. L’éternelle lutte, insoluble, qui me tourmente depuis quelques mois, remonte sans cesse à la surface. Je ne quitterai pas Guillaume, je ne briserai pas ma famille, ni la paix de mes enfants !

Ma collègue de bureau vient me voir, curieuse. Elle a vu partir Grégoire, c’est déjà elle qui lui avait ouvert la porte la dernière fois.

– Qui est ce bel homme, petite cachottière ?

Nous ne sommes ni amies ni même copines, elle se prend pour qui ? J’ai envie de répondre c’est l’amour de ma vie espèce de conne, il m’a fait avorter de l’enfant que nous aurions dû avoir il y a quinze ans, nous nous aimons toujours mais nous ne sommes pas libres, alors je ne sais pas si je dois quitter mon mari, le tromper, ou le quitter lui ? Ça te va comme réponse ? Je ricane intérieurement, ah si nous devions toujours dire la vérité… Je lui réponds sobrement qu’il s’agit d’un vieil ami, elle insiste et me dit que s’il est célibataire elle veut bien faire sa connaissance. Le charme de Grégoire agit décidément toujours. Je lui dis alors qu’il est marié. Elle soupire, évidemment ils sont toujours mariés ceux-là… Allez, du vent ! Elle sort enfin de mon bureau et j’essaie de me reconcentrer, mais tout l’après-midi je me repasse en boucle les détails de nos échanges si tendres et sensuels, impossible de penser à autre chose, je suis comme envoûtée.

À distance, et en présence de Guillaume, je retrouve un peu mes esprits, et surtout je comprends le danger absolu que représente mon désir pour Grégoire. Puisque je ne peux pas le contenir, la seule solution est bien celle que nous avions mise en place, l’abstention ! Ne pas nous voir physiquement est le seul moyen que nous ayons pour ne pas replonger. Le problème est qu’à partir de ce jour, mes rêveries à propos de Grégoire deviennent aussi plus précises, plus lancinantes, nourries de son corps et de sa peau que j’ai retrouvés. J’imagine, coupable, quel plaisir je prendrais à lui ôter sa chemise, à me laisser caresser… Je me raccroche toujours à l’idée que tant que je ne franchis pas cette étape « en vrai », je ne trompe pas Guillaume. Ce qui est un doux leurre, car dans nos têtes Grégoire et moi avons fait l’amour cent fois depuis que nous nous sommes retrouvés.

Il m’adresse un petit message durant son séjour à Londres.

« Je suis enivré de toi. Tu me suis partout, je t’emmène dans mon cœur et dans ma tête, tu es avec moi, où que je me trouve »

La passion qui couve entre nous s’embrase dans nos échanges, je ne peux pas résister, c’est trop fort.

« Tu me manques tellement… Je pense aussi à toi tout le temps mon amour, sois en sûr »

« Comment es-tu habillée ? »

Et c’est reparti… Nous nous enflammons mutuellement, emprisonnés dans ce désir, frustrés de ne pouvoir l’assouvir, anxieux de trahir nos proches, et pourtant incapables l’un et l’autre de stopper l’escalade. Ou la chute. J’ai l’impression de marcher sur un fil, les yeux bandés, uniquement guidée par la voix de Grégoire. Je lui fais une confiance absolue sans savoir où il m’emmène.

Les jours suivants me laissent sans nouvelles de lui, et j’erre comme une âme en peine, essayant vainement de me convaincre par ses derniers mots de l’éternité de notre amour, sans qu’il soit besoin de preuves, d’appels. J’envie sa force, son assurance, j’aimerais moi aussi ne plus subir ces vagues à l’âme, ces doutes, ma dépendance me ronge et me renvoie à nos failles, à nos impossibilités. J’oscille sans cesse dans mes ressentis, entre une grande joie intérieure, un grand soleil de l’avoir retrouvé, d’être revenue à lui, et une tristesse profonde de savoir qu’il n’est plus à moi, que la vie me l’a enlevé, et que je ne suis plus sienne non plus. On n’a pas le droit.

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