LA NUIT SUR LES TOITS

La nuit sur les toits – Chapitres 23 et 24

Grégoire fait une douloureuse révélation à Élisa. Le destin est en marche…

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LA NUIT SUR LES TOITS

Chapitre 23

Le lendemain matin, je me réveille tard. Je n’en reviens pas d’avoir autant dormi. Guillaume, me pensant souffrante, a amené les enfants à l’école sans faire de bruit puis est parti travailler. Dès que j’allume mon téléphone je guette un message de Grégoire, j’ai besoin d’évoquer avec lui ce tsunami que nous avons vécu ensemble hier. Il ne se fait pas attendre.

« Tu as bien dormi ? »

« Oui… Je suis seule si tu veux m’appeler »

Quelques minutes plus tard, sa voix me fait chavirer, encore et toujours.

– Ma chérie, je pense tellement à toi, à nous… c’était extraordinaire…

– Oui, c’est si fort de t’avoir retrouvé. J’ai l’impression de ne jamais t’avoir quitté. On a fait l’amour comme si…

– Comme si nos corps avaient gardé en eux la mémoire de ce qu’on a vécu.

– Oui, voilà ! C’est exactement ça !

– Tu es toujours aussi belle, j’ai adoré te redécouvrir tu sais…

– …

– Tu ne dis rien ?

– Moi aussi j’ai aimé ça Grégoire, trop, beaucoup trop…

Ma voix se brise un peu, j’en ai plus qu’assez de me cogner aux limites de notre amour, il est bien trop grand pour se laisser enfermer, et je m’abîme, je me blesse à tous les angles à force de le contenir.

– On n’aime jamais trop. Tu te souviendras toujours de ces instants merveilleux, moi je les prends comme un cadeau, un soleil dans ma vie que je n’attendais plus… Fais pareil s’il te plaît, Élisa, mon amour… apaise-toi, je t’en supplie, ne gâche pas ce que nous vivons, ce que nous avons. C’est à nous, en nous, pour toujours, tu le sais ?

Je pleure, émue par ses paroles à la fois profondes et tristes. Il y a comme une acceptation, un renoncement chez Grégoire, mais de quoi ? Que veut-il me dire, me transmettre ? Il sent peut-être mes interrogations muettes.

– Il faudrait qu’on se voie Élisa, juste pour parler cette fois. Tu veux bien ?

– Oui, bien sûr. Quand ?

Après avoir tant lutté, je suis maintenant impatiente de le revoir, je n’ai plus de forces contre cette puissance, cet élan, je ne résiste même plus.

– Je te le dirai plus tard, il faut que je raccroche. Je t’aime.

Notre conversation se finit rapidement, et je reste seule, l’écho de sa voix encore en moi. Que veut-il me dire de si important ? Est-ce que je vais enfin avoir les explications que j’attends ? Je ne me sens pas très bien, il y a quelque chose de si définitif dans sa voix, un fatalisme serein que je ne lui connais pas. Un peu comme lorsqu’il me parlait de Théo, et qu’il rendait les armes devant son impuissance à changer le cours des choses. Guillaume m’appelle juste après, il veut savoir si je vais mieux.

Quel carambolage dans ma tête à ce moment-là… Je le rassure, je n’ai plus mal au ventre, je me suis bien reposée, je le remercie.

– Tu n’avais vraiment pas l’air bien hier soir, je me suis inquiété.

– Je t’assure que ça va beaucoup mieux. C’est gentil d’avoir emmené les enfants en tous cas. Je les récupère ce soir, si tu veux prendre ton temps fais-le.

– D’accord. Je dois faire un point avec les médecins sur certains dysfonctionnements du service, j’en profiterai peut-être alors. Tu es sûre que ça va toi ?

Cela fait trois fois qu’il me pose la question. Il sent quelque chose, mais ne se doute sûrement pas de quoi il s’agit.

– Mais je t’assure que oui ! Je suis à la maison, tranquille, je me repose… tout va bien.

– Tu es seule ?

– Bien sûr que je suis seule, avec qui voudrais-tu… ?

– Oui, je sais, excuse-moi, je te pose des questions bizarres, c’est juste que, je ne sais pas, en ce moment tu es comme ailleurs, tu es là physiquement mais on dirait que tu as des problèmes et que tu ne veux pas en parler. C’est à cause de moi, parce que je monopolise l’attention avec tous mes soucis de l’hôpital ? Je suis désolé si c’est ça, vraiment je ne veux pas que tu croies…

Je le coupe, impossible de le laisser se fourvoyer à ce point.

– Non, pas du tout, tu n’y es vraiment pour rien, et je n’ai pas de problème particulier, juste un coup de fatigue, ça m’arrive de temps en temps tu le sais bien.

– Justement, quand ça t’arrive normalement je suis là, je te soutiens. Cette fois-ci j’ai l’impression que je ne te sers à rien. Je suis à côté de la plaque en permanence avec toi, j’espère que tu ne m’en veux pas, que ce n’est pas à cause de ça que tu t’éloignes de moi ?

– Mais qu’est-ce que tu racontes, bien sûr que non. Tout va bien chéri, encore une fois tranquillise-toi s’il te plaît, et consacre-toi à ton boulot, je ne demande que ça, tu as bien assez de préoccupations en ce moment.

J’essaie ensuite de plaisanter un peu pour le détendre, mais il reste sérieux. En raccrochant, je me sens mal. Comme si un étau se resserrait autour de moi. Guillaume a donc bien perçu le changement en moi, contrairement à ce que je pensais. Et je ne vais pas pouvoir endormir sa méfiance très longtemps, il a beau avoir des problèmes en ce moment, il garde sa finesse, et à mon insu il m’observe, m’analyse. J’ai froid tout d’un coup, comme si j’étais prise au piège dans un labyrinthe glacé. Je ne me sens plus rien de commun avec les personnes de mon entourage, de mon âge. J’ai l’impression de vivre un destin hors normes, de suivre un chemin que personne encore n’a tracé, et je regarde mes pas dans la neige poudreuse, comme un animal blessé qui cherche un abri. Mon abri, c’est Grégoire, et c’est lui que je devrais fuir pour que tout redevienne comme avant. Ma respiration s’accélère, maintenant j’ai chaud, je ne vais quand même pas faire un malaise ! J’appelle Lucie, ma seule ressource en ce moment.

– Je suis complètement perdue.

– Oui, dans ta situation c’est le contraire qui serait anormal Élisa.

– Qu’est-ce que je dois faire ?

– Garde ton calme, déjà. Tu ne prendras aucune bonne décision dans l’état où tu es. Guillaume se doute de quelque chose, ça y est ?

– Pas vraiment, mais il a remarqué que je n’allais pas très bien, il dit que je lui échappe… pour moi c’est comme s’il était sur le sentier de la guerre…

– Bon, ça c’est ta priorité alors. Tu dois absolument le rassurer, sinon vous allez tous vivre un enfer là. Mets un peu le frein avec Grégoire, essayez d’être raisonnables bon sang, vous êtes quand même mariés tous les deux, vous ne pouvez pas l’ignorer ! Vous n’avez plus vingt ans ni même trente Élisa, vous avez des responsabilités, la vie n’est plus celle que vous aviez ensemble avant, réveillez-vous !

  Elle me secoue un peu et je sens qu’elle a raison. Nous avons glissé sur une pente savonneuse, je ne sais plus à quelles branches me rattraper.

– Qu’est-ce que tu ferais à ma place ?

– Dieu merci, je n’y suis pas !

Elle rit, me taquine, et sa légèreté me fait un bien fou. Ce n’est peut-être pas si dramatique tout ça, non ? Après tout, il ne s’agit que d’amour… Puis elle reprend son sérieux.

– À ta place, vraiment Elisa, je ferai ce que je t’ai dit, j’essaierai de préserver mes proches, de sauver mon mariage. Je me suis retrouvée seule plusieurs fois, et crois-moi sur parole c’est la galère ! Quand on a un homme comme le tien, on s’accroche !

– Je sais bien, c’est ce que j’essaie de faire, mais le problème c’est qu’avec Grégoire maintenant…

Je marque un temps d’arrêt.

– Quoi ? Finis ta phrase bon sang !

– On s’est vraiment retrouvés tu vois… complètement je veux dire… et je ne peux plus imaginer le perdre encore, c’est trop douloureux.

– Vous avez recouché ensemble ?

– C’est tellement plus que ça.

– Oui, bon ne joue pas sur les mots s’il te plaît. Donc vous avez recouché ensemble et maintenant tu ne peux plus regarder ton mari en face, c’est ça le problème en fait.

– Mais arrête de tout simplifier ! Tu sais bien qu’entre Grégoire et moi…

– Oui, je sais, mais si je me souviens de tes confidences de l’époque, cet aspect-là de votre relation était quand même essentiel, alors excuse-moi mais c’est la vérité. Tu es chamboulée.

– Bien sûr que je suis chamboulée, dévariée, tout ce que tu veux… je ne sais juste pas comment gérer ça, c’est tout.

– Mais c’est normal Élisa ! Tant que tu n’auras pas fait un choix, tu ne sauras pas.

Je ressens une pointe dans le fond de ma gorge.

– Un choix ? Mais comment veux-tu que je choisisse… c’est impossible !

Ma voix déraille, Lucie me confronte à ma réalité, et je ne veux pas la voir. Je ne peux pas choisir, entre mon amour retrouvé et ma famille, mon mari, mes enfants ! Je ne peux rien sacrifier, c’est hors de question. Mon amie reprend un peu plus doucement.

– Élisa, tu l’as dit toi-même, tu ne peux pas vivre comme ça, entre deux hommes, deux amours, tu ne tiendras pas ! Pas tant que vous vous retrouvez physiquement en tous cas. Je te connais, tu es trop entière, tu risques de vraiment t’y perdre, et je ne veux pas te ramasser à la petite cuillère encore une fois…

Ses mises en garde finissent donc par arriver, elle ne pense pas que je sois capable d’assumer tout cela. Elle a sûrement raison, mais je ne vois pas d’autre solution pour l’instant que d’attendre, je ne suis pas prête à trancher, et peut-être que je ne le serai jamais. Je ne peux que suivre son conseil de temporiser avec Grégoire, je me contenterai simplement d’attendre qu’il me sollicite, je ne l’appellerai pas et je ne provoquerai pas non plus nos rencontres.

– Élisa, prends soin de toi surtout… Ça va aller, tu traverses une crise mais tout va s’apaiser, tu vas voir. Tu sais que tu peux m’appeler n’importe quand, même la nuit si ça ne va pas… de toute façon les jumeaux ne dorment pas en ce moment, alors un peu plus ou un peu moins !

Je souris. Vaillante Lucie, toujours là, disponible, fidèle, exigeante. Comme je l’aime !

– Leur père s’en occupe un peu, quand même ?

– Oui, je ne peux pas dire le contraire, il assure. C’est déjà ça ! Pour leurs trois ans on mettra en place une garde alternée, et là je vais revivre je crois !

Elle rit, elle assume d’être fatiguée à cause de ses enfants, elle estime avoir le droit de passer le relais, et elle a raison. À force de vouloir tout porter seule, on s’épuise. Son ex-mari l’a compris un peu trop tard, c’est dommage. Lucie est encore une très jolie femme, le corps un peu lourd à cause de ses grossesses successives, mais elle est belle comme ça aussi, épanouie. Je le lui dis souvent lorsqu’elle envie ma ligne. On dirait une madone, avec tous ses enfants autour d’elle ! Je n’aurais jamais cru cela quand nous étions étudiantes. Elle était si brillante, ambitieuse. Je pensais vraiment qu’elle allait faire une grande carrière d’avocate, magistrat ou autre. Et puis finalement, je me dis que c’est peut-être aussi bien comme ça. Mis à part les périodes où son couple battait de l’aile, elle a l’air plutôt heureuse maintenant, accomplie. Bien sûr elle n’a plus cet éclat, cette petite flamme insolente qui la caractérisait et que j’aimais tant, mais je sens qu’elle n’est pas si loin que ça, au fond. Il suffit d’aller la chercher…

Nous nous embrassons au téléphone, je la remercie encore et encore pour son écoute et sa patience, quelle chance j’ai de l’avoir dans ma vie !

Je songe au temps où elle était avec Martin et moi avec Grégoire, nous avions la vie devant nous… c’était hier.

Chapitre 24

Grégoire me donne rendez-vous à la plage, quelques jours plus tard. À cette époque-ci de l’année, il n’y aura personne, nous pourrons déambuler tranquillement, et parler, puisque c’est ce qu’il souhaite.

Lorsque je sors de ma voiture, le vent semble vouloir m’emporter. Des nuages lourds et gris courent dans le ciel, la mer est verte, magnifique, sauvage. Les vagues sont impressionnantes, blanches d’écume, et je passe un petit moment à les regarder, fascinée.

Grégoire arrive juste après moi, il se gare et sort rapidement de sa voiture. Il n’y a personne, nous avons ce paysage tourmenté pour nous seuls. Il m’embrasse délicatement, tendrement. Je frissonne au contact de ses mains, de sa bouche, comme toujours. Puis il me prend par les épaules et nous partons marcher au bord de l’eau, comme un couple normal. Si seulement !

Le sable est dur et froid, l’air salé nous fouette les joues et les colore joliment. Je me suis bien couverte, heureusement car le vent est glacial. Un rayon de soleil filtre furtivement à travers les nuages, et c’est ce moment que Grégoire choisit pour me parler.

– Je suis content que nous soyons là, tous les deux. J’avoue que le temps n’est pas favorable, mais c’est bien, ça correspond à mon état d’esprit !

Il me sourit en coin, et ses yeux me fixent intensément.

– Ah bon ? Tu n’es pas serein non plus, alors ?

– Non, c’est le moins qu’on puisse dire.

– J’espère que ce n’est pas à cause de moi ?

– Oh non, bien au contraire, si tu savais… Tu es la seule source de joie dans ma vie Élisa, la plus importante, celle pour qui je donnerais tout.

– Ta vie est donc si compliquée ?

J’ose une question, parce que ses derniers mots sont graves, et je ne comprends pas bien le sens qu’il y met par rapport à moi. Sa seule source de joie ? Il soupire, reste silencieux, concentré. Il semble chercher ses mots, ce qui ne lui arrive jamais.

– Compliquée, oui, si on veut. En fait, pour tout t’avouer Élisa, quand je t’ai rencontrée par hasard à cette terrasse de café, je venais d’apprendre une très mauvaise nouvelle. Et te voir ce jour-là a été pour moi comme un signe du destin. J’en ai été bouleversé, tu n’imagines pas à quel point.

Un mauvais pressentiment me serre le cœur. Je regarde le beau profil de cet homme qui m’est si cher, je voudrais tant le garder pour moi seule, à jamais ! Nous faisons quelques pas en silence, accordés l’un à l’autre, soudés. Puis je lui pose la question.

– Une mauvaise nouvelle à propos de qui ?

Grégoire s’arrête de marcher, ses yeux brillent. Il regarde un instant l’horizon, les vagues toujours plus féroces, et se tourne vers moi, clair, sincère.

– À propos de moi, Élisa. Je suis malade.

Le monde vacille. Le ciel tourne autour de moi et m’emporte dans un ballet de nuages, une tempête. Je cherche l’air, je n’ose pas poser la question suivante. Mais Grégoire répond, courageusement, loyalement.

– J’étais très fatigué depuis plusieurs mois, et puis j’avais beaucoup maigri. Oui, j’étais un peu en surpoids ces dernières années, tu vois, donc sur le coup je me suis dit que ma bonne nature reprenait le dessus, et puis j’ai compris que ce n’était pas normal. Cette fatigue écrasante, aussi, tu me connais, ce n’est pas moi…

– Grégoire, qu’est-ce que tu as ?

Mon angoisse est à son paroxysme. Il avale sa salive et poursuit.

– J’ai une leucémie. Et si je m’absente régulièrement, ce n’est pas à cause de ma femme. Elle va très bien, elle. C’est pour me soigner. Voilà pourquoi tu restes parfois plusieurs jours sans aucune nouvelle de ma part, parce que je lutte, je suis mal, et je ne veux pas que tu t’inquiètes. Et puis je devais te prévenir avant. Pardon de t’avoir menti, mais je ne pouvais pas faire autrement.

Le monde s’écroule une deuxième fois. La menace qui planait sur notre amour ne vient donc pas de là où je l’attendais. Je suis sans voix, même les larmes ne parviennent pas à monter.

– Élisa, il faut que je te dise… ce n’est pas de bon pronostic, je réagis mal aux traitements, et mon cancer est agressif. Il va y avoir un moment où je ne pourrai plus te voir du tout. Ça va arriver, il faut nous y préparer.

– Mais non ! Non !!

Je crie dans le vent, je crie contre cette vie absurde qui me donne un bonheur plus grand que moi pour me le reprendre, à chaque fois, je n’en peux plus !

– On continuera de se voir, quoi qu’il arrive ! Je refuse de te laisser tomber !

Grégoire prend mon visage dans ses mains, et la détermination que je lis sur son visage me cloue sur place.

– Non, Élisa. C’est hors de question et ce n’est pas négociable. Tu es ce qu’il m’est arrivé de plus beau dans ma vie, et ça restera comme ça, pour toi comme pour moi. J’ai choisi de ne pas m’acharner à tout prix. Alors quand le moment sera venu, quand ça n’ira plus, je partirai. Je ne te dirai pas où, je te préviendrai simplement. Et si tu n’as plus de nouvelles de ma part, la seule chose que je te demande est de ne pas m’en vouloir, de me faire confiance. Je partirai avec toi de toute manière, sois en sûre, tu es en moi. Je ne serai pas seul, et toi non plus. Après ce que nous avons vécu tous les deux, nous ne serons plus jamais seuls.

Je suis assommée par ses révélations, j’imaginais tout mais pas ça, pas lui, je n’aurais jamais cru devoir le perdre comme cela ! Il reprend ses explications, soulagé me semble-t-il. Notre conversation lui fait du bien, alors je prends sur moi, par amour pour lui, une couverture glacée sur le cœur.

– C’est pour ça aussi que tu ne pouvais pas me rendre plus heureux quand tu as accepté de monter dans cette petite chambre, la dernière fois…

– Si tu m’avais dit que…

Il me coupe.

– Justement ! Je ne voulais surtout pas te parler avant. J’aurais eu trop peur que tu cèdes par pitié, comme on accorde une dernière volonté à un mourant, tu vois ?

Il rit un peu pour adoucir la violence de ses propos.

– Le fait que tu m’aies dit oui, sans réfléchir, comme avant… tu n’imagines pas comme ça m’a apaisé, comme je t’ai aimée à ce moment-là. Et nos retrouvailles ont été magiques. Je ne voulais pas gâcher tout ça. Je sais que j’ai eu raison, je ne regrette rien. J’espère que tu ne m’en veux pas.

– Bien sûr que non.

Je suis abasourdie, une fois de plus je dois m’adapter à une situation qui me dépasse complètement.

– C’est pour ça aussi que tu insistes tant pour qu’on se voit, pour qu’on ne perde pas de temps ?

Ça y est, enfin les larmes coulent. J’ai libéré le flot pour pouvoir faire face, pour ne pas me noyer dans le chagrin qui m’emplit. Je suis révoltée, en colère.

– Oui, bien sûr que c’est pour ça… Chaque minute, chaque seconde auprès de toi comptent double maintenant pour moi, chaque mot échangé, chaque baiser…

Il se penche alors sur moi et m’embrasse cette fois avec passion. Je sens une urgence dans son étreinte, une fougue comme si ça devait être la dernière fois. Non, pas déjà… Mes cheveux fouettent nos deux visages accolés, il glisse sa main sous mon pull et caresse avidement mon dos, dégrafe mon soutien-gorge. Nous sommes seuls sur cette plage déserte, et malgré le froid, le vent, je ne ressens rien d’autre que les mains chaudes de Grégoire sur mon ventre, mon cou, mes seins, qu’il parcourt comme un chemin familier, connu, aimé de lui seul. À ce moment-là, j’aimerais n’être qu’à lui. Je voudrais tout lui donner, tout oublier, me perdre dans ces doux effleurements.

– Tu es si douce… je pourrais faire ça toute la journée.

Il sourit.

Emmène-moi.

Il me regarde d’un air surpris.

– Où ça ?

– À la petite auberge des cygnes.

– C’est mignon comme tu l’appelles… Élisa, tu veux vraiment y retourner maintenant ? Tu vas rentrer tard chez toi.

– Je veux y aller maintenant, s’il te plaît.

Je ne sais pas quelle impulsion m’a saisie d’un coup, mais mon corps me supplie de lui accorder ce répit, ce cadeau. À partir de maintenant, j’ignore pour combien de temps encore Grégoire peut être à moi. Un décompte infernal se déclenche dans ma tête, et je le vis d’autant plus mal que tout peut s’arrêter d’un coup, sans même que je le sache.

– Viens, allons-y.

Grégoire semble habité par la même fièvre que moi, et notre impatience nous conduit rapidement dans la petite chambre au charme ancien.

Derrière la fenêtre, les cygnes ont disparu, ils doivent être cachés quelque part à cause du vent. Notre hôtesse n’a pas semblé surprise de nous voir débarquer en plein après-midi, échevelés, presque essoufflés. Son auberge est vide à cette époque-ci de l’année, alors elle nous abrite sans un mot, dans une neutralité bienveillante.

Une fois déshabillés, nous prenons notre temps. La frénésie de la première fois est retombée, ça y est, nous nous reconnaissons. Et puis l’instant est empli d’une gravité que je ne ressentais pas jusque-là. Je rejoins Grégoire dans son besoin d’éternité.

Je caresse et j’embrasse le moindre recoin de son corps, j’apprends par cœur et je grave en moi chaque repli, la douceur de sa peau, son odeur que j’aime tant. Il sent si bon. Il me laisse faire, heureux, serein. Chaque minute est remplie de ce bonheur simple, de cet échange parfait entre deux corps qui s’aiment, deux âmes qui communiquent. Lorsque je termine mon inventaire sacré, il démarre le sien. Et commente chaque partie de mon corps en y goutant tendrement. Nous nous emplissons totalement l’un de l’autre, avec d’autant plus de sérieux que désormais chaque heure compte. Nos baisers sont tour à tour doux et violents. Nos mots aussi. Nous sommes habités par une force, une puissance décuplée par les confidences qu’il m’a faites tout à l’heure. Nous faisons l’amour comme si c’était la dernière fois, et je m’abandonne totalement à lui, une fois de plus, à ses assauts, à sa volonté de me posséder. Nous parvenons ensemble au sommet, encore une fois, et je pleure de bonheur et de tristesse, de joie et de colère. Un arc-en-ciel d’émotions me traverse. Grégoire essuie mes larmes avec une tendre sollicitude. Il comprend.

Je serai à lui, et uniquement à lui, jusqu’au bout. J’en fais le serment sur mon oreiller en plumes, dans cette petite chambre qui sent bon la cire d’abeille.

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