LA NUIT SUR LES TOITS

La nuit sur les toits – Chapitres 9 et 10

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LA NUIT SUR LES TOITS

Chapitre 9

– J’ai rencontré quelqu’un, il faut absolument que je te le présente, il est super !

La voix de Lucie saute comme un cabri joyeux dans mon téléphone. Je retrouve avec étonnement l’entrain et la légèreté de ma meilleure amie. Je l’ai si peu vue au cours de ces dernières semaines que je peine à la suivre. Je n’ose plus lui parler de Martin depuis qu’ils se sont séparés, je sais juste par Grégoire qu’il sort avec une de leurs collègues, celle-là même avec qui il trompait Lucie sur la fin de leur histoire.

Elle me confie que son nouveau travail n’est pas très stimulant, mais que ne pas devoir trop s’investir intellectuellement lui laisse aussi plus de liberté pour explorer sa nouvelle vie, et c’est exactement ce dont elle a besoin en ce moment. Elle ne sort plus avec les amis de Martin, et se réjouit d’avoir trouvé une nouvelle tribu à aimer. Elle est comme ça, Lucie.

Aussi, quand elle me parle de son nouveau petit ami, je ne sais pas trop s’il fait simplement partie de ce nouvel élan qui lui permet d’oublier Martin et de ne pas sentir trop seule, ou bien si elle a vraiment fait une rencontre. Bienveillante, je l’encourage à m’en dire plus, et lui assure que moi aussi je serais ravie de le rencontrer.

– Venez ce soir, Grégoire et toi, on dîne tous les quatre ! Ça te va ?

Cette invitation impromptue me contrarie un peu, je n’ai pas revu Grégoire depuis que j’ai appris l’existence de Théo, et j’aurais préféré une soirée en tête-à-tête, pour rediscuter de tout cela à distance, calmement. Mais Lucie insiste, elle ne comprendrait pas que je refuse.

– D’accord, je vois avec Grégoire et je te rappelle !

Il semble un peu surpris mais accepte, amusé finalement par la situation.

– En fin de compte, elle s’est remise rapidement Lucie, c’est bien ?

Il me parle tout en se regardant dans la glace, l’air un peu ailleurs.

– Qu’est-ce qu’il fait dans la vie, ce garçon ?

– Aucune idée, je ne le connais pas plus que toi ! Elle l’a rencontré au boulot, c’est tout ce que je sais. C’est vrai que c’est un peu rapide, mais bon, Martin aussi s’est remis en couple après tout. Ça va me faire bizarre de la voir avec quelqu’un d’autre.

– Oui, ils faisaient partie des quelques repères que j’avais dans ma vie, tout change tu vois…

– Et nous ? On change, nous ?

– Bien sûr que oui ! Mais dans le bon sens, enfin surtout moi !

Il rit, me taquine, tourne autour de moi comme un chat joueur. Je le sens libéré par rapport à l’autre soir, il est sûrement heureux de s’être un peu déchargé de son fardeau. En passant près de moi, il se cogne à ma commode.

– Elisa, il est vraiment trop petit ton appartement !

Tu l’aimes bien pourtant ?

– Oui, mais on pourrait aussi en trouver un autre, dans le même genre mais plus grand. Non ?

Je rêve ou bien il vient de me proposer de s’installer avec moi ? Il vient derrière moi, tout contre, et me prend dans ses bras.

– Ça te dirait d’être ma femme ?

– Quoi ?

Je me retourne instantanément pour scruter son visage, ses yeux, voir s’il est sérieux ou s’il plaisante. Son expression est encore un peu taquine, son regard pétille, mais il est sincère. Même s’il a parlé sans réfléchir, il ne joue pas. Malgré le bouleversement que je ressens jusqu’au fond de mon être, j’essaie de rester légère, sur le même registre que lui.

– Et pourquoi pas ? Mais tu ne sais pas à quoi tu t’engages, là, je peux être une mégère quand je veux !

Il rit, soulagé au fond que je ne prenne pas sa proposition trop au sérieux.

– Oh mais je sais que tu peux être affreuse, j’ai déjà vu cet aspect de toi ! Délicieuse petite mégère…

Il m’embrasse dans le cou, ses mains s’égarent sur mes fesses et remontent sous ma jupe. Nous faisons l’amour là où nous nous trouvons, sur la table de la cuisine.

En arrivant chez Lucie, nos yeux brillent encore, nous nous sentons complices et amoureux.

Que de chemin parcouru depuis cette soirée sur la plage il y a plus d’un an ! Je cherche la main de Grégoire, ce besoin de le sentir, toujours. Sa présence me rassure, je me sens si bien auprès de lui. Nous sommes un « vrai » couple désormais, nous vivons enfin notre relation au grand jour, et nous avons des projets, de magnifiques projets.

– Maxence, je suis ravi de faire ta connaissance !

– Pareil, enchanté Grégoire.

Les deux hommes se serrent la main, polis. Comme on ne se connaît pas encore, nous échangeons plutôt des banalités. Maxence est charmant, fait beaucoup d’efforts pour maintenir l’ambiance. Il regarde amoureusement mon amie, prend sa main, recherche son approbation. Lucie me confie en aparté que la présence de Maxence à ses côtés lui fait un bien fou.

– Mais ce ne sera pas l’homme de ma vie, sourit-elle.

– Comment peux-tu dire ça ? Tu le connais à peine, tu ne peux pas savoir !

– Je le sens, c’est tout. Et puis c’est le tout début, je devrais être enflammée, passionnée, enfin tu sais bien Elisa, si c’est tiède au départ, ça sera froid à l’arrivée !

Bon, Maxence ne sera donc qu’un pansement en attendant « le bon ».

– Mais ne crois pas que je l’utilise, je suis vraiment bien avec lui, c’est juste que… Enfin, quand je compare avec ce que je ressentais pour Martin les premières semaines, ça n’a rien à voir, tu vois ?

– Oui, mais c’est normal aussi, c’est une autre personne, une autre histoire, toi aussi tu as changé, tu te connais mieux, tes attentes sont peut-être différentes ?

Lucie sourit encore, dans une petite moue désabusée.

– Non, vraiment je ne crois pas. J’espère qu’on peut aimer plusieurs fois dans une vie ?

Son regard est angoissé maintenant. Je ne lui réponds pas. Je n’en sais rien ? Est-ce qu’on peut aimer plusieurs fois ?

– Bon alors, c’est quoi ces cachotteries ? Vous venez, oui ?

Je m’accroche au cou de Grégoire comme si j’avais failli le perdre. Comment pourrais-je un jour aimer un autre homme ? C’est impossible, vraiment.

Quelques jours plus tard, nous reparlons enfin de Théo. Il me montre sa photo, et je vois un bambin adorable, blond comme son père est brun, une petite moue boudeuse. Il ne regarde pas l’objectif.

– Quel âge a-t-il exactement ?

– Cinq ans.

– Il va à l’école ?

Grégoire me regarde comme si j’avais dit une énormité.

– L’école, Elisa…

Consciente de ma bourde, j’essaie de rattraper.

– Non, je veux dire, enfin, une école adaptée, un centre, je ne sais pas ?

– Sa mère a arrêté de bosser pour s’occuper de lui à plein temps. C’est moi qui subviens à leurs besoins à tous les deux. Je ne suis bon qu’à ça d’ailleurs, payer.

Il a l’air amer et plein de culpabilité. Terrain miné. J’essaie d’orienter différemment la conversation.

– Et Camille, elle a rencontré quelqu’un depuis toi ?

– Non, enfin je ne crois pas. Elle ne vit plus que pour et par Théo, voilà. Je reconnais qu’il fait de gros progrès d’ailleurs, c’est bien ce qu’elle fait avec lui. Mais quel sacrifice… Pour rien au monde je ne voudrais revivre ça.

– Je comprends… En même temps, les risques que ton prochain enfant soit autiste sont quand même…

Il me coupe la parole brutalement.

– Il n’y aura pas de prochain enfant. Jamais. Je ne reprendrai pas ce risque de foutre en l’air ma vie et celle de la femme que j’aime. Les toubibs disent que ce n’est pas génétique, mais je sais que les fratries d’enfants à troubles autistiques, ça existe, alors je ne sais pas si le problème vient de moi ou de Camille, mais je ne pourrais pas supporter de concevoir un enfant en sachant que cette bombe à retardement indétectable se promène au-dessus de sa tête, de la mienne et celle de sa mère. Hors de question.

Après m’avoir demandé de l’épouser, même sur le ton de la plaisanterie, il m’annonce maintenant qu’il ne voudra pas fonder de famille avec moi. Je suis assommée, a-t-il au moins conscience de ce qu’il m’impose ?

– Si tu veux absolument un enfant, on adoptera Elisa. Mais tu ne porteras pas le mien, c’est une certitude.

C’est sans appel. Je sais maintenant que lorsque Grégoire parle sur ce ton, la discussion est impossible. Je contourne l’obstacle en me promettant d’y revenir à froid, plus tard.

Mais il y a comme un gros nuage sur mon bonheur tout neuf. J’ai beau essayer de ne plus y penser, de me dire qu’il est encore trop tôt pour Grégoire, que je suis jeune, l’ombre persiste. Bien sûr, je n’envisage pas de faire un enfant tout de suite ! J’ai vingt-quatre ans, la vie devant moi ! Mais je porte quand même en moi ce projet inconscient de maternité, doux, comme la plus belle des promesses, un espoir lointain et flou que Grégoire a réveillé par le seul fait d’en parler.

Les jours suivants, nous n’abordons plus le sujet, et les jours d’après non plus.

Je garde comme un accroc au fond de moi depuis cette discussion, une aspérité, un petit défaut autour duquel des pensées un peu tristes viennent s’enrouler. Et puis je passe à autre chose, on verra bien. Je l’aime suffisamment pour regarder loin devant, au-delà de ma déception. Prête à tout lui sacrifier. Même ça ? me souffle quand même une petite voix intérieure, porter la vie !

Un soir, Grégoire vient m’attendre à la sortie du travail et me propose de prendre rendez-vous dans une agence immobilière. Il souhaite réellement que l’on s’installe ensemble, dans un appartement que l’on choisirait tous les deux, qui serait à nos deux noms. Je lui demande comment il fera pour recevoir Camille et Théo ? Je suis ouverte d’esprit et prête à faire tous les efforts possibles, mais quand même, pas son ex-femme ! Il me dit qu’il prendra un petit studio, juste pour eux, pour les quelques jours par mois où Camille fera le déplacement.

Dans la première agence où nous entrons, un conseiller nous reçoit immédiatement, et nous propose même une visite dans la foulée après avoir ciblé nos attentes. Avocat et juriste en CDI, notre budget est confortable, il a dû sentir les bons clients !

– Venez, on y va tout de suite, je viens de rentrer ce bien dans nos fichiers, c’est une affaire à ne pas manquer.

L’immeuble dans lequel nous entrons est ravissant. J’aime sa petite cour intérieure, en vieux pavés, le calme qui y règne, l’architecture sobre. L’appartement sélectionné se trouve à l’arrière, loin de la rue passante. Spacieux et clair, chaque pièce possède sa propre harmonie. J’adore ce mélange d’ancien et de moderne, je sens de bonnes ondes, j’ai un vrai coup de cœur. Grégoire ne dit rien, il se promène le nez en l’air, pose quelques questions techniques à l’agent immobilier sur l’isolation, la plomberie et l’électricité. Son visage est complètement neutre, je n’arrive pas à savoir si cet appartement lui plait ou non. Moi je m’y vois déjà ! Lorsque l’agent s’éloigne enfin de nous, Grégoire se tourne vers moi.

– Ça te plaît ?

– Oh oui !

Je bats des mains comme une enfant, enthousiaste.

– Moi aussi j’aime beaucoup ! On monte un dossier ?

Et voilà, il ne nous a pas fallu plus d’une demi-heure pour choisir notre nouveau nid.

Un mois plus tard, nous emménageons ! Grégoire a trouvé quelques gros-bras pour nous aider à porter les meubles et les objets encombrants. Lucie et Maxence sont là aussi en renfort. Je gère les cartons, que j’ai soigneusement numérotés, en rouge les miens, en noir ceux qui viennent de chez Grégoire.

Car je suis enfin entrée chez lui ! Vaste, confortable, j’ai trouvé que son appartement ressemblait à l’homme que je connaissais. J’ai été très émue en découvrant la chambre de Théo, j’ai éprouvé des sentiments contradictoires, entre attendrissement et angoisse, malaise aussi, provoqué par ma jalousie toujours latente. Ces cartons-là sont restés à part, c’est Grégoire qui s’en occupe. Il a loué un petit studio à deux rues de chez nous, et fait patienter Camille en attendant d’être prêt à les recevoir à nouveau.

Il m’a dit qu’elle était très contrariée par ce changement, que cela allait beaucoup perturber Théo, le faire régresser. Grégoire se sent coupable, je le sais, mais par pudeur et égard pour moi, il n’en parle pas. La blessure Théo ne guérira sans doute jamais.

 

Chapitre 10

 

Grégoire et moi nous observons gravement, avec émotion, et la blessure en moi se réveille, doucement. Son visage un peu patiné, mûr, me bouleverse. J’essaie de ne pas laisser paraître mon trouble, mais comment pourrait-on se retrouver comme si de rien n’était ?  C’est lui qui prend la parole en premier.

– Tu es toujours aussi belle.

Sa voix est basse, un peu rauque, il a l’air très ému aussi.

– Tu n’as pas beaucoup changé non plus.

Je choisis mes mots prudemment, je ne sais pas du tout quelle tournure va prendre notre conversation. Va-t-on seulement rester en terrain neutre, poli ? Parler de nous me semble tellement imprudent. Les remous que je sens en moi m’effraient, je ne parviens pas à identifier ce que je ressens pour Grégoire, où sont la colère, la peine et la déception que j’ai pu éprouver il y a toutes ces années ? Est-ce qu’elles vont ressurgir, tapies dans l’ombre comme des amies mauvaises qui ne demandent qu’à s’exprimer ? Ou bien sont-elles apaisées, effilochées, vaincues par le temps qui passe, inexorablement ? Et le reste ? Cet amour infini que j’ai éprouvé pour toi, qu’en ai-je fait ?

Grégoire aussi choisit la prudence. Il me questionne d’abord sur mon travail, et s’étonne que nous ne nous soyons jamais croisés durant toutes ces années.

– Je pensais sincèrement que tu étais partie.

– Je n’habite pas en ville. Ton cabinet marche toujours aussi bien ?

– Oui, si on veut. Mais c’est tellement différent, dur. Je ne m’entends pas avec mes associés, on ne se comprend plus.

Je ne peux m’empêcher de sourire.

– C’était déjà un peu le cas, à l’époque, non ? Tu travailles toujours avec Martin, qu’est-ce qu’il devient ?

Le visage de Grégoire se ferme, il baisse les yeux.

– Martin est mort l’année dernière.

Je me sens profondément touchée par cette nouvelle, même si j’avais perdu totalement contact avec lui aussi durant toutes ces années. Martin à sa manière fait partie de mon passé, d’un pan de ma vie, je le revois dans mes souvenirs comme si c’était hier.

– C’est terrible…

– Oui, ça a été épouvantable. Cancer des poumons, je l’ai vu s’éteindre littéralement.

Grégoire me lance un regard de côté, intense, et je comprends sa détresse, son chagrin. Martin et lui étaient si proches, je me sens sincèrement peinée pour lui. Il me demande alors des nouvelles de Lucie, veut savoir si nous sommes toujours en contact.

– Oui, bien sûr. On s’appelle souvent, même si on se voit peu. On est prises dans nos vies, toutes les deux…

Grégoire rebondit aussitôt, et je sens une onde grise me parcourir. Je ne veux pas m’éloigner du sentier balisé et rassurant que nous venons de prendre. Parler du travail, de nos connaissances, ça me suffit. Je ne veux rien savoir de sa vie, rien imaginer. Je ne veux plus souffrir à cause de lui, même par la pensée. Il doit rester léger, de passage, une silhouette éphémère loin de l’ancrage de ma vie réelle.

– Tu es mariée ?

– Oui, je suis mariée.

Je me lève précipitamment avant qu’il ne me pose la question suivante, celle des enfants, et je ramasse mes paquets, mon sac, enfile ma veste.

– Je suis désolée Grégoire, je dois partir. Au revoir.

Je m’éloigne rapidement, sans le regarder, sans me retourner. Fuir, vite. Vite !

Le soir, en rentrant chez moi, en retrouvant Guillaume et mes enfants, j’éprouve un soulagement profond, une joie de les savoir là, dans ma vie. Je les aime de tout mon cœur. J’ai besoin de m’oublier dans la reconnaissance que je lis dans leur regard, alors je cuisine pour eux, je me mets en quatre, j’écoute ma fille me raconter sa journée, j’admire les constructions en lego de mon fils, et je me fais pressante avec mon mari, câline. J’ai besoin de le retrouver, lui, et lui seul.

Lorsque nous nous allongeons l’un à côté de l’autre, je cherche le livre que je voulais continuer et m’aperçois que je l’ai oublié sur la table du café cet après-midi. Grégoire l’a sûrement récupéré, et savoir qu’il a avec lui quelque chose qui m’appartient, ne fut-ce qu’un livre, me plonge dans une angoisse et une fébrilité que je ne m’explique pas. De toute façon il ne connait pas mon nom d’épouse, et je ne lui ai pas donné mon téléphone, il ne pourra donc pas me recontacter, en admettant qu’il en ait envie. J’essaie de me rassurer, d’oublier à nouveau ces quelques minutes partagées avec lui dans le doux soleil de mai. Mais je ne me sens pas bien.

Guillaume le sent, me dit que j’ai l’air triste, contrariée. Je mens, lui assure que tout va bien, je suis juste un peu fatiguée. Il n’insiste pas et se tourne de l’autre côté pour dormir, il est de garde demain matin et se lève très tôt. Ce dimanche seule tombe mal. A 2h du matin, je ne dors toujours pas. Des images que je n’avais pas convoquées depuis des années surgissent, m’envahissent. Au début je lutte, je les chasse, puis je m’abandonne à elles, puisqu’elles finissent toujours par revenir.

Je revois mes débuts avec Grégoire, le tournis qu’il provoquait en moi, ce désir fou que nous avions l’un de l’autre. Je m’autorise à revivre ce moment dans la mer où il m’a approchée pour la première fois. Je ressens encore sa main sur mon ventre comme une brûlure dans l’eau salée. Ses lèvres sur les miennes. Vertige, abîme de tous mes sens. Je finis par m’endormir au petit matin, abrutie de fatigue.

Mes enfants me ramènent joyeusement à ma réalité, la vraie, la seule qui compte. Je joue toute la journée avec eux, ils sont ravis, d’habitude maman n’est pas si patiente ! Avec le recul, je n’en reviens pas d’avoir pensé comme cela à Grégoire toute la nuit. J’éprouve d’un seul coup un profond ressenti à son égard, une colère calme et froide. Cela me rassure un peu, et me soulage aussi. C’est tellement plus facile de le voir seulement comme ça, un homme égoïste qui m’a fait du mal.

Je parviens sur le reste de la journée à me libérer complètement de lui, et lorsque Guillaume rentre le soir, fatigué, je me sens sereine. Je lui proposer d’aller promener Tim en famille, il fait si doux. Il accepte, content de retrouver chez lui une atmosphère sereine après le stress de l’hôpital. Il a eu une garde harassante, les urgences débordaient, un patient psy a fugué, une infirmière s’est fait agresser… Je l’admire de tenir encore debout après une journée pareille !

– Tu n’imagines pas à quel point c’est bon d’être là avec vous, me dit-il tendrement, en marchant à mes côtés.

Je le prends par le bras, heureuse de pouvoir lui offrir cette quiétude, que personnellement je ne ressens pas. Avec la fin de journée, les ombres montent aussi à l’intérieur, et malgré cette douce ballade en famille, je me couche le soir à nouveau tendue, j’ai peur de passer une nuit aussi perturbée que la précédente.

Malgré tous mes efforts, je ne parviens pas à chasser complètement Grégoire de mes pensées. Les jours qui suivent sont identiques, et mes nuits restent compliquées. Guillaume le ressent aussi, s’inquiète de mon sommeil agité, me propose des plantes pour faciliter le sommeil… Il ne sait pas, bien sûr, que l’Autre revient me hanter. Totalement impossible pour moi de lui dire que je l’ai revu, et cela aussi m’inquiète. Pourquoi ne pas en parler à Guillaume ? Il connaît mon histoire, pourrait m’aider à passer le cap des souvenirs ?

Je sais pourtant que je n’en dirai pas un mot, cette seule idée m’angoisse profondément. Je me sens incapable d’inquiéter Guillaume à nouveau avec ce cauchemar, et puis je me sens trouble au fond de moi-même. Et je ne veux pas qu’il perçoive ce trouble, surtout pas.

La seule personne à qui je pourrais en parler, c’est Lucie. Cela fait maintenant dix jours que j’ai revu Grégoire, et je n’ai toujours pas digéré cette rencontre, alors l’idée de partager cela avec elle me soulage d’un seul coup. Je ne veux pas lui en parler au téléphone, elle qui sait mieux que personne ce que j’ai traversé à l’époque. Je veux voir l’expression de son visage et entendre en direct ce qu’elle me dira lorsque je lui apprendrai que j’ai revu Grégoire.

Lucie est pour moi la référence ultime, mon amie, ma confidente. Nos caractères et notre personnalité ont évolué avec les années, mais on a grandi ensemble, et même si nous sommes moins fusionnelles qu’il y a vingt ans, la complicité qui nous unit est intacte. J’ai profondément confiance en elle, et nous nous connaissons par cœur. Aussi, quand je lui dis que j’aimerais la voir rapidement, elle comprend. Elle sait que quelque chose vient de m’arriver, même si à mon avis elle est loin de se douter de l’évènement en question.

Divorcée deux fois, Lucie a eu deux enfants avec chacun de ses maris, soit quatre en tout. Elle avait finalement épousé Maxence, malgré sa lucidité des débuts, dans une sorte de renoncement. Elle s’est laissé aimer, mais cela n’a pas suffi. Son deuxième mari est arrivé au bon moment dans sa vie, elle avait trente-quatre ans, deux enfants, et commençait à se demander si elle ne finirait pas sa vie toute seule, engluée dans un quotidien de mère célibataire qui l’étouffait. Pendant les trois années qui ont suivi cette rencontre, j’ai vraiment vu Lucie heureuse, jusqu’à ce qu’elle retombe enceinte, de jumeaux… Elle a fait une sorte de dépression les mois suivants, probablement liée à l’épuisement dans lequel l’avait plongée cette double naissance, et son couple n’y a pas survécu.

Lorsque je repense à l’insouciance insolente de mon amie il y a vingt ans, j’ai un petit pincement au cœur, je me dis que la vie l’a bien abîmée quand même… Elle fait toujours face aux difficultés, elle mène sa vie avec une énergie incroyable, que je lui envie souvent, mais la petite flamme joyeuse au fond de son regard ne danse plus. Comme si elle s’était résignée, fataliste. Peut-être qu’elle pense la même chose de moi ?

Nous évoquons peu nos discussions d’autrefois, enflammées, idéalistes, pleines d’espoir ! Désillusion, désenchantement… Mais pas que ! Quelque chose s’insurge en moi, veut y croire encore, la jeune fille rêveuse dort toujours là, au fond, quelque part, elle sait que tout n’est pas perdu. Elle s’en persuade désespérément.

Lucie m’embrasse et me fait entrer dans sa petite maison bien tenue.

– Les grands sont à l’école et les petits font la sieste ! sourit-elle. On a deux heures.

Je sais que ce n’est pas une façon de parler, quand les jumeaux vont se réveiller il n’y aura plus moyen de faire autre chose que leur courir après pour qu’ils ne se blessent pas ! Je m’inquiète de lui voler son temps libre, précieux, mais elle me gronde gentiment.

– Déjà qu’on ne se voit pas beaucoup, si quand tu as besoin de moi je ne suis pas là, que va-t-on devenir ? Tu es toute pâle mon Elisa, rien de grave quand même ?

Sa sollicitude m’attendrit, je la rassure d’un sourire.

– Non, rien de grave, mais je suis perturbée et je ne peux en parler qu’avec toi.

Ça ne sort pas. Prononcer son prénom est juste impossible. Je baisse les yeux, bois mon thé, pose des questions à Lucie sur les enfants. Elle me répond rapidement, je sens qu’elle bouillonne.

– Bon, ça va, on arrête de tourner autour du pot là. Tu vas me dire ce qu’il y a, oui ou… ?

On rit toutes les deux, il faut bien que je crache le morceau.

– Je l’ai revu.

Silence. Nous marquons un temps d’arrêt toutes les deux, Lucie réfléchit quelques secondes, perplexe, puis son regard s’indigne. Elle a compris. Stupéfaction.

– Comment ça Elisa, qu’es-tu en train de me dire, là ?

Elle parle tout doucement, se penche vers moi. Elle a vraiment l’air très inquiète, et cela me conforte dans mon ressenti, je me sens moins seule. Je lui confirme ce qu’elle semble ne pas croire.

– Oui, je l’ai revu, par hasard, à une terrasse de café. C’est quand même fou, non, après toutes ces années ?

Je souris bravement, essayant de me donner l’air désinvolte, mais Lucie reste grave, elle n’est pas dupe. Elle sait ce que cela signifie pour moi.

– Et tu dois le revoir ?

Elle semble tendue, et visiblement soulagée lorsque je lui réponds par la négative.

– Nous n’avons même pas échangé nos numéros de téléphone, ne t’inquiète pas, c’est juste que…

Je souffle, comme pour évacuer un trop-plein d’émotions.

– Ça déborde, tu vois ? Je pensais vraiment pouvoir gérer, aussi longtemps après, mais ça m’envahit, la nuit surtout je repense à lui, à tout ce qu’il s’est passé.

– Tu en as parlé à Guillaume ?

– Non, je n’y arriverai pas.

– Remarque, il vaut peut-être mieux, il pourrait le tuer, non ?

Elle rit pour détendre l’atmosphère, mais je me sens mal, inconfortable. Je suis venue voir Lucie pour me permettre d’y voir plus clair en moi, et c’est toujours aussi flou, mis à part ce poids lancinant sur ma poitrine qui ne me quitte plus.

– Il a changé ? Physiquement, je veux dire ?

– Pas trop… Il a vieilli bien sûr, mais c’est toujours lui, tu vois ?

Lucie a dû percevoir un accent de mélancolie dans ma voix, elle me regarde avec une pointe de méfiance.

– J’espère qu’il a été correct avec toi ?

J’éclate de rire. Cet instinct de protection qu’elle a toujours !

– Mais oui, ne t’inquiète pas ! Ce n’est vraiment pas ça le problème !

– C’est quoi alors, le problème, Elisa ?

On redevient sérieuses toutes les deux.

– Le problème c’est que le voir a tout fait remonter… La journée, ça passe encore, mais la nuit… Je ne dors plus, je revis notre histoire, et puis je m’arrête toujours avant la fin, parce que… enfin, tu sais pourquoi.

Elle acquiesce, compatissante, puis soupire.

– Quel bordel ! Je ne pensais vraiment pas à ça quand j’ai compris que tu avais un souci ! Je pensais à une dispute avec Guillaume, ton boulot, ou une grossesse…

Elle sourit ironiquement, pour elle être enceinte signifie forcément ennuis à l’horizon. Elle continue.

– Mais le retour de Grégoire, non, là je ne l’ai pas vu venir. Donc il travaille toujours au même endroit ?

– Eh oui, il était d’ailleurs le premier étonné que nous ne nous soyons jamais revus.

– Il est marié ?

– Je ne sais pas, je ne lui ai pas demandé.

– Mais vous avez parlé de quoi ?

– Lucie, en tout et pour tout on a dû rester dix minutes ensemble, dont les cinq premières à nous contempler comme si chacun d’entre nous avait vu un revenant !

– Il sait quand même que tu n’es pas libre, que tu as des enfants ?

– Il sait juste que je suis mariée.

– Bon, c’est déjà ça. Et du coup vous n’avez pas reparlé de, enfin tu vois…

– Bien sûr que non.

– Elisa, tu ne vas pas gâcher ta vie avec ces vieux souvenirs j’espère ! Tu as un mari super, amoureux de toi comme au premier jour, des enfants géniaux, une meilleure amie en or, tu n’as besoin de rien d’autre ! Ressaisis-toi, défoule-toi avec moi si tu veux mais reprends-toi, je t’en supplie !

Ses remontrances me font du bien, et je sens que c’était ce que j’étais venue chercher au fond, un recadrage amical. Elle a raison. Je sais qu’elle a raison, il faut absolument que j’enfouisse à nouveau rapidement Grégoire au fond de mes pensées, loin, là où seul mon inconscient peut avoir accès en me fabriquant parfois des rêves étranges, la nuit, dans lesquels une longue silhouette continue de se promener.

Au moment où Lucie me ressert une tasse de thé, je pense brusquement que je ne lui ai pas dit pour Martin. Mon cœur se serre un peu.

– Lucie, il faut que je te dise aussi autre chose…

Elle lève un œil interrogateur vers moi.

– J’ai demandé à Grégoire des nouvelles de Martin.

Son visage se fige un peu, je sais que malgré sa pudeur à ce sujet, elle n’a jamais vraiment accepté cet échec, lié à celui de l’école de la magistrature, son autre vie.

– C’est vraiment une mauvaise nouvelle, je suis désolée. Martin a eu un cancer des poumons, il est décédé l’année dernière.

Je préfère lui annoncer d’un seul trait l’information. Elle entrouvre un peu la bouche, puis me regarde, incrédule.

– Martin ? Martin est mort ?

Un flot de larmes jaillit de ses yeux, inattendu, fort. Elle sanglote, surprise elle-même par sa propre réaction. Je la prends dans mes bras, bouleversée d’avoir provoqué ce déluge d’émotions, qui me renvoie aux miennes.

– Ma Lucie chérie, pardon de t’avoir annoncé ça aussi vite, je ne savais pas que ça te ferait mal à ce point …

Elle me fait un signe avec sa main comme pour s’excuser.

– Mais non, tu n’y es pour rien… C’est moi, je ne sais pas ce qu’il me prend de réagir comme ça, cela faisait longtemps que je ne pensais plus à lui.

Nous pleurons toutes les deux maintenant, sur nos amours perdues et notre jeunesse envolée. Puis on rit à travers nos larmes, émues de nous sentir encore aussi proches, reliées. Je ne peux m’empêcher de penser que juste à ce moment-là, et malgré la tristesse, éphémère, j’ai retrouvé la petite flamme qui danse dans les yeux de Lucie.

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