septembre 2019

Recueil de nouvelles – Extrait n°6

RÉMINISCENCE

Minuit. Lisa soupire, le réveil demain matin s’annonce douloureux. Les tempes battantes, elle tente de mettre son cerveau au repos, de repousser les images qui affluent en elle, par vagues. Pourquoi a-t-il fallu qu’elle entreprenne ce rangement ? Retrouver cette photo vieille de vingt ans l’a bouleversée. Elle boit une gorgée d’eau, soupire encore.

Excédé, son mari finit par allumer la petite lampe de chevet.

– Mais enfin, qu’est-ce que tu as ce soir ? Tu ne te sens pas bien ?

– Excuse-moi, je n’ai pas envie de dormir, c’est tout.

Lisa se lève et quitte la chambre. Elle attrape un livre au hasard et part s’allonger sur le canapé. Les images reviennent, lancinantes. Et les sensations. Comme si elle ouvrait une porte interdite, Lisa s’autorise à revivre chaque instant de la rencontre qui a marqué sa vie à jamais, le premier baiser, la première caresse, la toute première fois où ils ont fait l’amour.

Elle a vingt ans, elle est belle comme le jour, et démarre à peine sa vie professionnelle. Comme si c’était hier, Lisa se souvient de sa fébrilité à l’aube de ce matin d’automne, celui où elle allait enfin prendre son poste pour la première fois ! Ce stress envahissant, qui venait polluer le moindre de ses gestes, entraver sa spontanéité, et faire rosir ses joues… Comme elle l’a détesté, ce stress. Pour rien au monde elle ne voudrait se sentir débutante à nouveau, la stagiaire comme on l’appelait alors. Celle qui ne compte pas, l’invisible qui peut indifféremment aller chercher le café ou rédiger un rapport complexe, accueillir des clients importants ou tenir la porte des « vrais » employés, selon les besoins du moment. À vingt ans, l’estime de soi est encore fragile, et le regard d’autrui indispensable pour valider ce que l’on est, ce que l’on fait. Dans cette sphère professionnelle encore inconnue d’elle, Lisa n’a pas les codes.

Un matin, alors qu’elle ouvre les persiennes de son petit bureau, elle sent une présence derrière elle. C’est Benoît, l’un de ses supérieurs hiérarchiques directs.

– Lisa, j’ai du courrier pour vous, je vous attends.

Elle ne remarque pas tout de suite la lueur étrange dans les yeux de Benoît, son regard qui s’attarde sur ses jolies jambes, un peu trop. Au moment de la faire entrer dans son bureau, il s’efface devant elle, et lui effleure le dos, si discrètement qu’elle le remarque à peine. Il lui dicte quelques notes sans aucun intérêt. Lisa se demande pourquoi il n’a pas attendu la secrétaire, quelle perte de temps pour elle ! Il la retient d’un regard.

– On ne se connaît presque pas, depuis combien de temps êtes-vous arrivée déjà ?

– Trois mois.

– Vous vous plaisez ici ?

– Oui, je vous remercie.

Les joues de Lisa s’empourprent, c’est bien la première fois qu’on s’intéresse à ses ressentis. Elle ne sait pas quoi répondre, et le regard insistant de Benoît finit par la mettre mal à l’aise. Qu’attend-il d’elle à la fin ? Elle l’apprendra vite, à ses dépens.

Le lendemain matin, même scénario, un effleurement en plus, au niveau de ses hanches. Cette fois-ci, elle l’a bien perçu, et une alarme s’allume dans son cerveau. Elle baisse les yeux, élude les questions personnelles, et fuit son bureau dès qu’elle le peut. Toute la semaine, Benoît rode autour d’elle, l’œil prédateur. Et puis vendredi soir, c’est le geste de trop. Elle a déjà son sac sur l’épaule, son manteau sous le bras. Au moment où elle franchit la porte de son bureau, il surgit, la repoussant à l’intérieur. Son haleine forte pue le whisky.

– Alors, jolie petite Lisa ? Tu allais partir sans me dire au revoir ? C’est pas bien, ça…

Avant qu’elle puisse réagir, il la plaque contre le mur, remonte sa jupe et cherche à introduire ses sales mains en elle. Lisa hurle, terrifiée. Ce n’est pas possible, ça ne peut pas lui arriver ! Elle se débat, griffe, mord, mais il est plus fort qu’elle !

La porte de son bureau s’ouvre violemment. Lisa n’a pas le temps d’apercevoir qui vient d’entrer, son agresseur est soulevé du sol, et jeté dehors, après avoir reçu une bonne correction. Tremblante, elle ne parvient même pas à remercier l’homme en bleu de travail qui lui a porté secours. Il a sauvé sa vie de femme.

– Vous devez porter plainte, sinon il recommencera.

Elle lève le nez vers le visage ami qui a prononcé ces mots d’une voix grave. Les beaux yeux gris cherchent les siens, et s’attendrissent quand Lisa se blottit dans ses bras. Elle aime aussitôt son parfum discret, sa peau douce et chaude qu’elle devine en cachant la tête au creux de son cou, et la chaleur enveloppante de ses grands bras qui se referment sur elle. Doux, respectueux, ses gestes contrastent tellement avec l’agression brutale qu’elle vient de subir ! Inquiet, il se penche à nouveau vers elle. Son visage est empreint d’une sollicitude tendre et appuyée.

– J’espère qu’il n’a pas eu le temps de, enfin…

Lisa sourit bravement.

– Non, vous êtes arrivé juste au bon moment.

Délicat, il défroisse gentiment son chemisier et l’aide à remettre sa jupe en place. Il semble en colère à présent, et marmonne quelques mots inintelligibles où Lisa sent poindre une menace envers son agresseur.

– Je travaille ici. Je vais vous donner mon numéro de portable, s’il vous approche encore, vous faites sonner, j’arrive immédiatement. On est bien d’accord ?

Lisa acquiesce. Enfin, un allié ! Elle se sent si seule depuis qu’elle est arrivée dans cette grande multinationale. Tous plus âgés qu’elle, condescendants, ses collègues la toisent du haut de leur expérience, elle n’a personne vers qui se tourner, personne à qui confier ses problèmes, ses inquiétudes.

– Comment vous appelez-vous ?

– Raphaël.

– Moi c’est Lisa.

– Enchanté Lisa, vraiment.

Il sourit, l’œil taquin, et lui tend la main. Ce premier contact entre eux est électrique. Lisa se sent frissonner des pieds à la tête. Est-ce qu’il ressent cela, lui aussi ? Impossible de le savoir, son beau visage ne laisse rien paraître. Bien sûr, il est beaucoup plus âgé qu’elle, à vue de nez Lisa lui donne la quarantaine. Mais l’âge importe-t-il vraiment ? Lorsqu’ils se retrouvent dehors, en bas du grand immeuble luxueux qui abrite les bureaux de la société, Lisa n’a pas envie de le quitter. Elle, si réservée, surtout avec les hommes, réalise alors une chose impensable. Au moment où Raphaël esquisse un petit signe de la main pour lui dire au revoir, elle se rapproche de lui sans un mot, tout près, au-delà de cette bulle de bienséance qui impose de garder une certaine distance avec les inconnus. Elle si timide, si farouche, le regarde intensément, droit dans les yeux, sans ciller, et il comprend. Il incline légèrement la tête vers elle, un demi-sourire au coin des lèvres. Elle se dresse sur la pointe des pieds et l’embrasse rapidement sur le coin de la bouche. Ce contact intime, tendre, la bouleverse. Il ne cherche pas à obtenir plus, caresse gentiment sa joue et s’éloigne sans un mot.

Le lendemain, Lisa cherche le beau Raphaël à travers les étages. Elle trouve tous les prétextes du monde pour se promener, une facture à amener à la comptabilité, un dossier urgent pour l’international, une question aux commerciaux… Elle erre, le regard fureteur, dans les couloirs. Où peut-il bien se cacher ? Il était en bleu de travail hier soir, il doit donc faire partie de l’équipe technique. Elle se surprend à rêver d’une panne d’ascenseur, d’une fuite d’eau, de n’importe quel événement susceptible de le faire apparaître à son étage. Elle n’a pas revu Benoît, qui semble la fuir comme la peste, tant mieux.

En fin de journée, n’y tenant plus, Lisa compose le numéro de Raphaël. Qui surgit presque aussitôt dans son bureau, une expression inquiète et dure sur le visage. Il porte un blouson de cuir marron, une chemise. Lisa le trouve très beau.

– Où est-il ?

Elle se rappelle alors qu’il lui avait demandé de l’appeler si Benoît l’importunait encore, et se confond en excuses.

– Je suis désolée, je ne voulais pas vous inquiéter… Je pensais simplement, enfin…

Gênée, elle se trouble, rougit. Que croyait-elle donc ? Raphaël s’adoucit, contourne son bureau, vient jusqu’à elle. Le cœur battant, elle lève les yeux vers lui, il est si grand.

– Ne sois pas désolée, Lisa. J’allais partir, ton appel m’a rattrapé sur le pas de la porte. Et tu as très bien fait.

Il prend délicatement son visage entre ses mains, et l’embrasse avec une douceur infinie. Lisa se sent partir, le monde tourbillonne autour d’elle et de son bonheur tout neuf. Elle voudrait se fondre en Raphaël. Ce long baiser sonne comme la promesse d’instants parfaits.

– Si tu as fini ta journée, je t’emmène !

Rieur, il la pousse vers la porte. Commence alors une période bénie entre toutes pour Lisa, une parenthèse merveilleuse qu’elle aurait voulu ne jamais refermer. Le soir même, après avoir dîné ensemble au restaurant, ils se retrouvent chez elle, dans son petit appartement. Tendre, sûr de lui, Raphaël la déshabille avec adoration. Tous ses gestes sont empreints de douceur et de sensualité. Leurs peaux s’accordent à merveille, et jouent une partition dont il semble être le seul chef d’orchestre. Ils font l’amour plusieurs fois au cours de la nuit, assoiffés l’un de l’autre, émerveillés de leur complicité charnelle, amoureux.

– Tu es si jeune, lui dit-il à plusieurs reprises. On ne devrait pas…

Les semaines qui suivent, Lisa et Raphaël prolongent à l’infini l’enchantement de leurs étreintes. Ils se retrouvent toujours chez elle, et principalement le soir. Raphaël semble avoir du mal à assumer leur différence d’âge, et préfère qu’ils consolident leur relation avant de la vivre au grand jour. Ils partagent tant de moments complices, sur tous les plans. Leurs échanges sont d’une grande richesse, et Lisa s’émerveille de la culture et de la finesse intellectuelle de Raphaël. Elle le taquine souvent à ce sujet.

– Tu n’as pas que l’intelligence des mains, en fait !

– J’ai aussi celle du cœur, si ça t’intéresse, vilaine petite fille…

– Comment ça se fait que je ne te voie quasiment jamais, au travail ? Tu te caches, tu répares les ampoules dans les caves ?

– Je fais partie d’une autre équipe, je bouge…

Raphaël reste toujours très évasif concernant son activité professionnelle, et quand Lisa s’étonne de son emploi du temps surchargé, il lui explique qu’il a plusieurs employeurs et qu’il jongle entre tous. Elle le croit sur parole, tout comme elle accepte le refus qu’il lui oppose lorsqu’elle souhaite venir chez lui. Il lui répond, gêné, que ce n’est pas un endroit suffisamment accueillant, alors pour ne pas l’embarrasser, elle n’insiste pas.

– Au fait, tu sais que Benoît a été licencié ?

– Ah, tant mieux. J’aurais fini par lui casser la gueule, je crois, si je l’avais recroisé.

C’est qu’il n’a pas l’air de plaisanter, en plus ! Lisa se blottit contre lui, amoureuse. Ils sont si bien, là, nus dans son lit, à faire l’amour, encore et encore.

Le lendemain matin, c’est l’effervescence lorsqu’elle arrive au bureau. Pour une fois, tout le monde est en avance. Le grand patron vient faire sa visite annuelle, et saluer chaque employé personnellement. Ils ont tous l’air dans leurs petits souliers, Lisa n’en mène pas large non plus. Elle imagine un monsieur imposant, au regard froid et dédaigneux, comme presque tous ceux qui l’ont accueillie ici depuis quelques mois. Ça y est, le voilà, précédé de son aréopage de lèche-bottes obséquieux. Lisa vérifie si son bureau est en ordre, et continue de taper le rapport qu’elle doit rendre pour midi. On toque à sa porte.

– Monsieur de Montigny, je vous présente Lisa, en poste chez nous depuis six mois, affectée à la communication.

Il s’efface pour laisser entrer le grand monsieur. Lisa lève la tête, et ses yeux s’arrondissent sous l’effet de la surprise, et de l’incrédulité. Ce n’est pas possible, elle est sûrement en train de rêver, il n’a pas pu lui mentir à ce point… Raphaël se tient devant elle, stoïque, son masque de PDG parfaitement ajusté à la situation. Une petite lueur de malice pétille dans son regard, ce qui accentue le malaise de Lisa. Tant bien que mal, elle tente de dissimuler son trouble, tandis que mille questions affluent dans sa tête. Pourquoi ne lui avoir rien dit ? Elle a l’impression qu’un abîme s’ouvre sous ses pieds. Quel est cet inconnu qui lui sourit, là, dans son beau costume ?

Il fait sortir son employé, referme la porte et la regarde d’un air amusé.

– Respire, Lisa ! Ce n’est que moi…

– Je n’ai pas de mots… Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

– Parce que ça aurait brisé la magie, si tu avais su. Et puis je pense que je n’aurais jamais eu droit à ce baiser volé, le premier soir… Cette audace, tu l’aurais eue peut-être, avec le grand patron ?

Lisa se renfrogne. Il se permet de la taquiner alors qu’il vient de lui avouer un mensonge si énorme qu’elle peine encore à le croire. Que lui a-t-il donc caché d’autre ? Le mur porteur de son bonheur éclatant des dernières semaines se fissure et prend l’eau. Elle s’assombrit, c’était trop beau pour être vrai.

– Je suppose que tu es marié, aussi ? Je ne suis que la petite employée, la maîtresse facile, alors ? Tu as sûrement des enfants, une très jolie maison, et une femme adorable, qui t’attend sagement le soir quand tu rentres chez toi, et un chien aussi, non ?

Lisa pleure, elle lui en veut tellement. Toutes les lignes ont bougé, elle ne sait plus qui elle a en face d’elle. Il a du bien s’amuser à ses dépens. Raphaël lui répond d’une voix si triste, résignée, qu’elle redresse la tête.

– Non, Lisa, je ne suis pas cet heureux père de famille que tu décris, malheureusement. Je suis divorcé, seul, et j’ai voulu croire à un nouveau bonheur avec toi, sincèrement. J’ai tellement aimé tout ce qu’on vient de partager, tellement… Et tu vois, j’ai eu raison de ne rien vouloir te dire. Depuis que tu sais, tu me regardes différemment, tu m’en veux…

– Mais enfin, tu te rends compte que ça change tout entre nous ? Et d’abord, qu’est-ce que tu faisais en bleu de travail, quand on s’est rencontrés ?

– Je dirigeais l’équipe de maçons qui refait le toit terrasse de l’immeuble. C’était un hasard, je t’ai menti par omission, rien de plus.

– En tous cas, je comprends mieux pourquoi tu tiens tant à ce que notre histoire reste secrète !

Au même moment, la porte s’ouvre après quelques coups frappés discrètement. La secrétaire marque un temps d’arrêt en voyant Raphaël de Montigny si proche de l’insignifiante petite Lisa.

– Monsieur, l’équipe est prête pour vous présenter son dernier projet, si vous le souhaitez.

– Très bien, j’arrive.

L’œil taquin, il se tourne vers Lisa.

– Tu veux que je te prouve ma sincérité ?

Elle ose à peine acquiescer. Qu’a-t-il encore en tête ?

– Viens avec moi.

Et sous les yeux médusés de ses collègues méprisants, il lui prend la main et la fait assoir juste à côté de lui, à la place d’honneur.

– Je vous présente ma compagne, Lisa. J’espère que vous lui avez fait un bon accueil depuis son arrivée. Ce n’est pas moi qui l’ai recrutée, aussi pour éviter les malentendus nous avons préféré rester discrets.

Les visages se crispent, les épaules s’affaissent. Le regard en-dessous, ils semblent se demander lequel d’entre eux la petite Lisa va dénoncer en premier pour son manque d’humanité envers elle. Mais là, tout de suite, elle n’en a vraiment que faire… Son rêve devient tout de même réalité alors, Raphaël l’aime sincèrement !

 

Deux heures du matin. Lisa repose la photo sur ses genoux et essuie ses larmes. Elle a tant aimé cet homme. Pourquoi a-t-il fallu qu’il prenne la route, le lendemain, pour Paris ? Pourquoi ce camion, surgi de nulle part, a-t-il fauché ses rêves ?

Mon amour, tu me manques tellement… Je t’aime. A l’infini.

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