Les petits cailloux

Les petits cailloux eBook by Victoire Sentenac

Disponible au format broché (prix 14,00 €) et numérique (2,99€) sur toutes les librairies et sites en ligne : Kobo, Amazon, Le Furet du Nord… 

Pour un exemplaire dédicacé vous pouvez me contacter par mail à l’adresse suivante : victoiresentenac@gmail.com

 

Résumé

Le monde actuel va trop vite pour Madeleine, mais sans doute est-ce le mal du siècle. Sa fille Marianne et sa petite-fille Léonie en font la douloureuse expérience. Ruptures compliquées, crise de la cinquantaine pour l’une, désillusions pour l’autre, leur relation autrefois sans nuages peine à trouver un second souffle.

Lorsque Léonie croise la route d’Olivier, son futur patron, elles sont loin de se douter de la suite. Mère et fille vont alors devoir faire front et surmonter les non-dits du passé afin que ressurgisse, peut-être, la grâce d’une harmonie perdue.

À travers ce portrait intime de trois générations de femmes, Victoire Sentenac interroge le lien mère-fille, la transmission, et nous suggère d’accepter paisiblement et sans regrets le temps qui passe, inexorablement.

Extrait

Tout passe, inévitablement. Le temps est un voleur d’émotions, qui lisse avec soin  les accrocs de la vie.

 

Chapitre 1

Madeleine ralentit devant l’Esplanade Charles de Gaulle et plisse les yeux, mécontente. Son banc favori est occupé par deux jeunes femmes en pleine conversation. Elle passe devant elles, l’oreille discrètement tendue, et se concentre pour capter quelques mots.

Le vent léger emporte avec lui des bribes de phrases, petites fumées éphémères sans queue ni tête. Elle est du côté de sa mauvaise oreille, celle qui n’entend plus, ou presque. Déjà qu’elle n’y voit pas grand-chose, si en plus elle devient sourde, c’est le pompon. Elle passe et repasse devant le petit banc, puis finit par s’assoir sur celui d’à côté, à contre-cœur.

– Je l’avais prévenu pourtant. Mais il n’en fait qu’à sa tête, il ne respecte rien, ni moi ni personne.

Madeleine tend le cou. Elle aimerait bien connaître la suite, savoir à quel malotru cette fille semble avoir affaire. De loin, elle lui fait penser à sa petite-fille, Léonie. C’est important pour elle de se tenir au courant des préoccupations de la jeune génération. Elle s’est toujours sentie très proche de Léonie, surtout au temps des années tendres. Il faut bien reconnaître que depuis, leurs liens se sont un peu distendus. Mais peu importe, quand elles se retrouvent, elles n’ont pas d’âge, et Léonie continue d’enfouir son visage dans le cou de sa Madilou en y cherchant une odeur de lavande. Elles ont toujours beaucoup ri toutes les deux, à propos de tout et de rien. C’est cette légèreté-là qui manque à Madeleine, et lui fait ressentir à quel point sa carcasse se traîne.

Elle s’ennuie aujourd’hui, le temps s’étire à l’infini, les minutes la narguent comme autant de petites bulles agaçantes qui éclatent et s’égrènent sans fin le long d’un sablier interminable. Les grains sont amers, et ses fantômes la visitent, un à un. Son mari en premier, puis son fils aîné. Le manque pèse sur son cœur et courbe ses épaules. Elle se redresse, ne serait-ce que pour ressentir moins fort la morsure du bois glacé dans son dos. Une petite pluie fine vient accentuer la solitude grise vers laquelle elle se sent glisser sur ce vieux banc mouillé.

Les deux jeunes femmes se lèvent rapidement et s’en vont d’un pas alerte, sans un regard pour la vieille dame devant laquelle elles passent, indifférentes, préoccupées. Leur espace-temps n’est plus le même que le sien, les ponts sont coupés, déformés, inexistants. Heureusement qu’un îlot de filiation vient remettre du lien, parfois, entre des générations d’êtres humains qui s’ignorent soigneusement.

Madeleine s’amuse alors. Farceuse, elle se dit que si elle simulait une crise cardiaque, ces deux jeunes femmes oublieraient instantanément leurs problèmes, et s’intéresseraient sûrement beaucoup à elle. Dans l’instant qui suivrait sa chute, rien ne serait plus important que cette vieille dame au manteau gris, avec son doux visage et sa mise en plis soignée.

Elle n’est pas du genre à se laisser aller Madeleine, ça non. Mais certaines heures la font sombrer dans une mer plate d’indifférence morne. Au-delà de la tristesse, c’est le renoncement qui lui donne envie de mourir, parfois.

Dans ces moments-là, tous les petits plaisirs qu’elle aime tant, les cailloux blancs de ses longues journées, même eux ne lui suffisent plus. Revêtir sa douce et chaude robe de chambre bleue, enfiler ses pantoufles, et descendre le petit escalier de bois d’un pas mal assuré jusqu’à sa cuisine pour y savourer un café à l’ancienne et les tartines du matin, c’est le premier repère. Ensuite, les autres s’alignent, petit à petit, dans un ordonnancement stable et rassurant, tout au long de la journée.

Elle n’y voit pas bien clair, mais chez elle peu importe, elle connaît tout par cœur, les moindres recoins de sa grande maison, les odeurs, les aspérités, les usures du temps, les failles, les pièges, les refuges. Madeleine vit au même endroit depuis si longtemps. Depuis toujours, lui semble-t-il, à tel point que sa maison est devenue comme un prolongement d’elle-même. Pour rien au monde elle ne la quitterait.

Madeleine prend un peu d’élan pour s’extraire du vieux banc de bois. La nuit tombe déjà, et la pluie s’intensifie, insinuant un froid sournois jusque dans ses veines. Quand elle commence à ressentir des frissons le long de ses côtes, elle sait que la chaleur sera longue à revenir, alors elle décide de ne pas s’éterniser. Tant pis pour les canards de l’étang, ils auront leur pain sec demain. Madeleine regagne à petits pas prudents l’arrêt de bus du Corum, le seul dont elle connaisse la ligne par cœur, celui qui la ramène juste à côté de chez elle, rue des Étuves.

– Je ne vais pas me laisser faire, en plus je gagne plus que lui, c’est moi qui garde l’appart.

Madeleine reconnaît la voix de la jeune femme qui lui a volé son banc. Intriguée, elle tourne la tête vers le sosie de Léonie, en moins jolie tout de même, sa petite-fille à elle est bien plus classe que cette brune mal fagotée. C’est plutôt l’intonation de sa voix, son assurance et son maintien qui lui évoquent Léonie. Cette fois-ci, elles sont toutes les trois assises confortablement les unes à côté des autres, à l’abri de la pluie. Et par chance, Madeleine est du côté de sa bonne oreille, elle n’a pas besoin de trop se concentrer pour comprendre leur conversation. Ça lui fera passer le temps. La deuxième jeune femme prend la parole.

– Tu ne veux pas lui laisser une dernière chance, après tout ce que vous avez traversé ?

– Justement, je n’en peux plus. J’ai été trop patiente.

– Tu vas vraiment le mettre à la porte, alors.

La jeune brune soupire en réponse, les yeux perdus au loin sur l’asphalte mouillé. Madeleine aimerait se pencher vers elle, lui sourire, lui promettre que tout s’arrangera bientôt, que dans quelques années elle aura oublié ces heures froides. Tout passe, inévitablement. Le temps est un voleur d’émotions, qui lisse avec soin les accrocs de la vie.

Depuis bien longtemps maintenant, Madeleine a la sensation de vivre de renoncement en renoncement. Physiquement d’abord. Elle a perdu en premier une certaine forme de souplesse ; des articulations, de la peau, des cheveux même, qui avec l’âge deviennent de plus en plus rêches et cassants, même si elle en prend grand soin. Ses mouvements sont raides, sa démarche moins fluide. En revanche elle prend bien garde à ne pas perdre la souplesse de l’âme, et se moque intérieurement de ses réflexes de vieille, comme elle dit, lorsqu’elle constate avec un poil d’amertume que le monde actuel lui échappe. Il y a dix ans déjà, pour ne pas perdre le contact avec sa petite-fille, elle a pris des cours d’informatique et s’est fait offrir un téléphone portable, le premier de toute sa vie. Elle se souvient encore du jour où elle l’a reçu, flambant neuf dans sa boîte. Elle osait à peine le toucher, Léonie riait et la comparait à une poule qui aurait couvé un canard. C’est elle qui a paramétré tous les réglages, et expliqué à sa Madilou les principales fonctions de cet étrange appareil. Aujourd’hui, à quatre-vingt-cinq ans passés, malgré la baisse de son acuité visuelle, Madeleine maîtrise à merveille ce petit bijou de technologie, et s’amuse du regard intrigué des inconnus qui la voient dégainer son portable comme si elle avait fait ça toute sa vie.

Lorsque le bus de la ligne 4 arrive, les jeunes femmes poursuivent leur conversation en se levant prestement, et passent devant Madeleine sans la voir, ni lui proposer leur aide pour gravir les hautes marches du véhicule. Transparente, inutile, voilà comment elle se sent en ce début de soirée morose, surtout lorsque ses mains engourdies peinent à la hisser jusqu’à la plate-forme du bus.

– Attendez, je vais vous aider Madame.

Surgi de nulle part, un grand gaillard la soulève presque en l’aidant à franchir ce maudit marchepied. Elle se tourne vers lui, reconnaissante, mais il a déjà filé, ses écouteurs vissés au fond des oreilles. Elle cherche une place du regard, le bus redémarre, la fait légèrement vaciller, le monde est flou, les têtes uniformément baissées sur une multitude de petits écrans allumés.

La voix claire des deux jeunes femmes s’élève juste derrière Madeleine. Une place se libère à côté d’elles. La vieille dame s’y installe lourdement et se laisser bercer par le ronronnement du moteur.

– Je crois que je vais balancer ses affaires par la fenêtre. Il pleut, c’est parfait, lui qui est maniaque, ça va le rendre fou.

– Réfléchis encore un peu, tu es trop énervée ce soir. Viens dormir à la maison si tu veux ?

– Et le laisser tranquille, une fois de plus ? Non, tant pis pour lui, cette fois-ci c’est décidé, je le quitte.

Madeleine en a assez entendu. Ses pensées s’envolent vers Léonie, qui se débat dans sa vie de jeune mère désenchantée. Elle aussi vient de quitter son compagnon. Quelle est donc cette époque où le couple n’a pas plus de valeur que tous ces objets que l’on jette, comme si rien ne comptait, comme si tout était éternellement remplaçable ? Après quel abîme court-on, que fuyez-vous donc, mes enfants ?

Madeleine secoue légèrement ses boucles blanches, son béret glisse un peu, elle se sermonne à nouveau. Allons, tu fais encore ta vieille bique. Elle sort un mouchoir en tissu de son sac, tamponne doucement son visage, essuie son nez, et soupire profondément. Je me sens si fatiguée, ce soir, que m’arrive-t-il donc ? Elle souhaiterait presque que l’autobus tombe en panne, pour qu’elle puisse rester le plus longtemps possible au fond de son fauteuil en attendant que le temps passe, que les minutes s’écoulent le long du sablier. Demain sera un autre jour, elle en est persuadée.

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