Le mur en partage

Disponible au format broché (prix 14,00 €) et numérique (prix 2,99 €) sur les sites Fnac, KoboAmazon, et Bookelis

Pour un exemplaire dédicacé vous pouvez me contacter par mail à l’adresse suivante : victoiresentenac@gmail.com

Résumé

Il y a trente ans exactement, le monde assistait, sidéré, à la chute soudaine et imprévisible du Mur de Berlin.

En 1987, Nina a seize ans et vit de l’intérieur le régime oppressant de l’Allemagne de l’Est. Comme ses amis, elle rêve de passer de l’autre côté du Mur, et comme tous les adolescents du monde, elle a soif de liberté et d’évasion.

Les deux années qui précèdent la chute du Mur seront pour elle celles des apprentissages de la vie et la découverte du grand amour avec Viktor, jeune homme en rébellion qui refuse comme elle de se laisser broyer par le fracas de l’Histoire.

Les années 80 à Berlin voient monter inéluctablement le vent de la révolte à l’est du rideau de fer, et emportent avec elles une jeunesse fougueuse et impatiente vers un avenir plus qu’incertain. Malgré une vie oppressante et des drames quotidiens, Nina, Viktor et les autres refusent de se laisser dicter leur destin. Le père de Nina non plus n’a jamais renoncé, mais la vie lui permettra-t-elle de vivre cet ultime espoir un peu fou de voir le Mur tomber un jour?

Extrait 

Toutes les couches de la société semblent se réveiller d’un long hiver de désespoir et de famine intellectuelle, culturelle, sociale. C’est perceptible, ça vibre dans l’air, et nous on hume le vent, comme de jeunes animaux impatients.

 

Chapitre 1

 

Berlin Est, 10 mai 1987

Mon père est incroyable. À son âge, moi ça fait bien longtemps que j’aurais arrêté d’y croire. Il m’a raconté cent fois pourtant, comment son frère était mort en essayant de franchir ce Mur. L’oncle Klaus est devenu un héros dans la famille, ou plutôt un martyre, comme ils disent.

Sur un coup de tête, un jour, il a décidé que plus personne ne déciderait à sa place, qu’il ne vivrait plus sous la coupe des apparatchiks. En réalité, mon père m’a expliqué plus tard que son frère Klaus avait été séparé de son amour de jeunesse à cause de la construction du Mur, ce fameux 13 août 1961, et que malheureusement Sigrid était restée du mauvais côté de Berlin. En fin de compte c’est elle qui a eu raison, selon mon père. Depuis que je suis toute petite il me dit que s’il avait su comment tout ça tournerait, il aurait choisi l’Ouest, le monde libre.

Nous on est coincés à l’Est, comme des rats pris au piège. Même si les autorités tentent de nous convaincre du contraire, on sait très bien que de l’autre côté ils vivent beaucoup mieux que nous, à l’américaine. Mon père dit qu’ils ont construit ce Mur honteux pour que les gens arrêtent de s’enfuir. Comme si nous séquestrer de force ici allait nous donner envie de rester !

Avec mes amis, après le lycée, on traîne un peu dans les rues, et on essaie de faire des plans et de s’organiser pour mettre au point une évasion tous ensemble. C’est étrange, cette sensation d’être née dans une ville-prison. Je me demande parfois ce que ressentent les jeunes d’autres pays, ou simplement ceux de la RFA, de l’autre côté du Mur. Ils ont de la chance, eux, d’être nés du bon côté.

Klaus a été fusillé dans le dos par les gardes du Mur. Il faut dire, aussi, qu’il n’avait rien prévu à l’avance. On ne va pas faire la même erreur. Mon père m’a raconté comment il pleurait, ce soir-là, en appelant Sigrid depuis notre vieux balcon poussiéreux. On habite un petit immeuble à moitié en ruines, juste en face du Mur, et depuis que Klaus s’était mis en tête de retrouver sa fiancée, il venait chaque soir à la maison, il buvait un peu trop de bière, et se retrouvait à brailler son prénom à travers la ville, comme si elle pouvait l’entendre. Mon père n’a jamais cru qu’il irait jusqu’au bout. Klaus avait dit tant de fois qu’il escaladerait ce foutu Mur qu’on ne le prenait plus au sérieux, et on le laissait s’endormir dans le canapé à cuver ses bières.

Mais ce soir-là, à minuit, lorsqu’au moment de se coucher mon père a entendu les rafales de mitraillettes, il a couru comme un fou dans la rue. Il était sûr que Klaus avait fait des bêtises, même s’il espérait alors qu’il ne s’agissait que de tirs en l’air, pour lui faire peur. Ils n’allaient quand même pas tuer un pauvre gars qui voulait simplement retrouver son amour de jeunesse ? Mon père pleure encore quand il raconte comment il l’a pris dans ses bras, en bas du Mur, tout blanc et les vêtements pleins de sang. Il était mort bien sûr, personne n’a pris sa défense, et mon père s’est retrouvé tout seul avec son petit frère sans vie dans les bras.

Papa aussi boit un peu trop, depuis ce soir-là, et il menace de faire pareil que Klaus, mais moi je sais qu’il dit n’importe quoi. Et puis quand il a l’esprit bien clair, en rentrant du travail, il me dit aussi qu’un jour le Mur tombera. Il en est sûr. Comme je le disais, après ce qu’il a vécu, je ne sais pas comment il fait pour y croire encore.

– Nina !

Je reconnais la voix claire de Claudia en bas de la rue. Ça fait bien longtemps qu’on n’a plus de sonnette, alors mes amis savent qu’il faut crier pour atteindre les fenêtres mal isolées du troisième étage.

Je descends rapidement le vieil escalier qui sent l’eau de vaisselle et l’urine de chat, impatiente de la retrouver. Je ne sais pas comment je tiendrais sans Claudia, Magda, Jörg et Viktor. C’est ma bande, ma bouffée d’oxygène dans ce monde pourri, où nous n’avons d’autre espoir que de travailler un jour à l’usine ou dans les champs, et vivre dans un vieil appartement qui tombe en ruines, au fond d’une ville grise, sale et triste à mourir. On se sauvera d’ici, c’est sûr. Entre nous, on se refile des magazines, des cassettes, Viktor a même réussi à récupérer un vieux poste de musique qu’on planque dans notre endroit, celui où on se retrouve en douce dès qu’on le peut. C’est une sorte de vieille cave dans un immeuble abandonné, au fond d’une ruelle. Il faut descendre par un minuscule escalier, sans aucune lumière, et ne pas avoir peur des rats. Mais on s’en fout, une fois qu’on est installés, le monde peut arrêter de tourner, c’est le paradis. On a de la musique, de la vraie, pas les chansons ringardes que nos profs essaient de nous apprendre à aimer depuis le collège. Comme si on pouvait nous forcer pour ça aussi… Ils s’imaginent qu’ils peuvent nous faire plier à coups de bâtons, de semonces, d’ordres idiots, ils pensent qu’un Mur va nous faire peur !

Mais on n’est pas comme nos parents, nous, on ne va pas se laisser marcher sur les pieds. Et un jour, oui, un jour c’est sûr, on va s’évader de ce trou. Nous aussi, on aura droit à la lumière, à la liberté d’aller où on veut et de faire ce qu’il nous plait.

J’embrasse Claudia rapidement, elle me regarde en coin et me chuchote, toute fière, qu’elle a réussi à voler des bières chez l’épicier du coin. Son vieux sac en tissu rose bringuebale, les bouteilles s’entrechoquent dans un bruit tout sauf discret. Je l’engueule un peu, elle a pris vraiment trop de risques, et je sais qu’elle l’a fait pour impressionner Jörg. Il l’a mise au défi la dernière fois qu’on s’est vus, parce que Claudia est la plus timorée du groupe, elle ne prend jamais d’initiatives et il le lui a reproché. Elle a rougi comme une petite fille, j’ai cru qu’elle allait se mettre à pleurer. Je me suis demandé si c’est parce qu’elle était amoureuse de Jörg, ou parce qu’il lui faisait honte devant nous.

Claudia ne parle pas beaucoup, c’est dur de savoir ce qu’elle pense. Moi je suis amie avec elle depuis toujours, on habite en face et nos mères nous ont presque élevées ensemble, alors je ne me pose même pas la question de savoir comment elle est, je l’aime comme si c’était ma sœur, un être si cher et qu’on n’a pas choisi. C’est ma Claudia, c’est tout. Son caractère hyper sensible m’agace parfois, c’est vrai, mais je ne pourrais pas vivre sans elle, on partage tout. Je parle bien plus qu’elle, je me confie et elle m’écoute, parfois elle me conseille, elle essaie de me calmer. Je suis beaucoup plus en colère aussi, je ne sais pas comment elle fait pour rester si calme et douce face au monde qui nous entoure. Pourtant, sa famille n’a pas été épargnée non plus. Ils ont tous été séparés par le Mur, ses grands-parents sont morts sans que personne n’ait pu les revoir, et tous ses cousins aussi sont de l’autre côté.

– Claudia, regarde-moi.

– Quoi ?

Elle tourne la tête en se cachant derrière ses cheveux bouclés, mais j’ai bien vu. Ses yeux soulignés d’un trait de Khôl noir donnent une profondeur inhabituelle à son regard.

– Tu t’es maquillée ?

– Et alors, j’ai pas le droit ?

Ma douce Claudia qui se met en colère… J’éclate de rire, enfin elle se lâche un peu ! Ça confirme ma première théorie en tous cas, je suis sûre qu’elle a voulu impressionner Jörg en volant ces bouteilles de bière. Je la taquine, je ne peux pas m’en empêcher.

– Dis-moi, il y en a un qui va être fier de toi…

– Je ne vois pas de quoi tu parles.

C’est un supplice pour elle, si discrète. Mais je continue, qui aime bien châtie bien.

– Jörg va sûrement t’embrasser pour te remercier… C’est bien lui qui t’avait demandé de ramener de l’alcool ? Il va être si content.

Claudia rougit maintenant jusqu’aux oreilles, j’ai visé dans le mille. Elle si sage, qui n’est encore sortie avec aucun garçon, et ne m’a jamais rien confié à ce sujet, il faut que je lui tire les vers du nez, absolument.

– Claudia, si Jörg te plaît, tu dois le lui faire comprendre. Il te verra toujours comme une simple copine sinon.

– Mais qu’est-ce que tu racontes, je n’ai pas envie de sortir avec lui.

– Mais tu l’aimes bien ?

– Non ! Fiche-moi la paix avec ça !

Elle s’emporte, et je bats en retraite. Je ne veux pas me fâcher pour si peu. À seize ans, j’ai déjà eu plusieurs petits copains, mais je comprends aussi qu’elle avance à son rythme.

Quand nous arrivons au squat, Jörg et Viktor sont déjà là. Ils ont allumé deux bougies, secoué les vieilles couvertures, et la voix planante de David Bowie envahit notre petit espace confiné. Une odeur de cigarette flotte encore, je ne sais pas comment ils ont fait pour trouver de quoi fumer, aucun d’entre nous n’a d’argent, ils ont sûrement dérobé un paquet à quelqu’un eux aussi.

Quand Claudia sort les bouteilles de bière de son petit sac, ils l’applaudissent des deux mains. C’est un butin aussi rare que précieux ! Viktor a ramené quelques chips, c’est la fête ce soir. On monte le son, notre héros à nous donne de la voix. Magda arrive, et danse comme jamais, elle est encore plus folle que moi, et à nous deux on met une ambiance démente dans notre petite cave humide.

Plus rien ne compte, le monde est à nous, ou le sera ! Let’s dance ! La filiforme Magda se déhanche en secouant la tête de droite à gauche, les yeux fermés, et offre aux garçons médusés la vision de son petit soutien-gorge blanc en retirant son pull d’un geste libérateur et explosif. Elle rit à en perdre haleine, un peu saoule, en transes, et m’embrasse sur la bouche dans un élan totalement imprévisible. J’adore sa folie, sa liberté, pour moi c’est comme une promesse, l’espoir d’un futur où tout reste possible, où la vie n’est pas une prison à l’ombre d’un rideau de fer, enfermés que nous sommes dans des pensées prêtes à l’emploi, comme des robots sans âme, sans réflexion, sans amour. Je veux penser, rêver, danser sans entraves et sans haine, je veux aimer sans peur, je veux la liberté !

Sur le coup, le baiser de Magda me trouble. Je sais qu’elle a agi sur une impulsion, parce qu’on est bien, et qu’elle adore transgresser tout ce qu’elle peut, mais je ne suis pas assez saoule pour ignorer ce que ça remue en moi. Je n’avais jamais encore embrassé une fille, et je vois bien que ça a chamboulé aussi les garçons. Ses lèvres sont douces, mouillées. J’ai besoin d’évacuer cette drôle de sensation, alors je m’éloigne d’elle, et m’assoie à côté de Viktor, qui chante à tue-tête sur INXS en mimant les guitares électriques. Ses yeux changent quand il me sent près de lui. Je ne sais pas si c’est la vision de Magda en train de m’embrasser, ou celle de son soutien-gorge, mais il nous regarde tour à tour d’un air amusé et gourmand. Je lui frappe l’épaule fort pour qu’il arrête ça, je ne suis pas du jambon ! Il rit, Magda remet son pull, on baisse la musique.

La flamme des bougies vacille, et nos yeux brillent dans la semi-obscurité. Le calme revient doucement, nos respirations s’accordent. On n’a pas besoin de se parler, on se comprend comme si nos corps communiquaient à distance. On est bien, ensemble. La voix de Jörg nous ramène à la réalité.

– J’ai un scoop les amis.

– Arrête un peu avec tes scoops, mec.

Jörg est une vraie concierge, toujours à l’affût des ragots, des bonnes et des mauvaises nouvelles. On l’écoute d’une oreille distraite.

– Cette fois pourtant, ça va vraiment vous intéresser. J’ai entendu dire qu’un super concert de rock aurait lieu le mois prochain, avec Bowie en personne.

– Tu te fous de nous, où ça ?

– Ici, à Berlin, réveillez-vous !

Là, on se met tous à rire, Jörg prend ses rêves pour la réalité. Il est fan absolu de David Bowie, mais ici ce chanteur passe pour un névrosé complètement décadent, aucune chance pour que les autorités acceptent de le laisser entrer, encore moins donner un concert… Pourquoi pas une haie d’honneur devant Check Point Charlie, pendant qu’on y est ? On ricane, jaune, parce qu’au fond de nous on aimerait tellement assister pour de vrai à un de ses concerts, ou à celui de n’importe quel groupe occidental dont on adore les rythmes, et qu’on écoute en boucle au fond de notre vieille cave pourrie.

– Ferme-là, Jörg, t’es pas drôle.

La voix de Claudia surprend tout le monde. Je crois qu’elle a un peu trop bu, elle n’a pas l’habitude, je ne l’ai jamais entendu parler sur ce ton.

Elle est assise contre un mur, les bras enserrant ses genoux remontés contre elle, et jette un regard noir vers Magda. Je crois comprendre le problème. Jörg s’est beaucoup rapproché de Magda depuis qu’elle a enlevé son pull, il est encore tout émoustillé par la vision de son soutien-gorge. Qu’ils sont donc stupides les gars, il suffit d’un bout de tissu blanc pour les rendre dingues, pourtant on ne peut pas dire qu’elle ait des arguments Magda, ses seins sont minuscules, c’est à se demander pourquoi elle porte un soutien-gorge d’ailleurs.

Un peu vexé, Jörg se rapproche de Claudia et parle tout près de son visage. Même dans le noir, je la sens rougir à distance.

– Dis-donc, Mme Je-sais-tout, si je te dis qu’il y a un concert, c’est que je le sais de source sûre, alors c’est toi qui la ferme !

– Ça va Jörg, détends-toi…

C’est Viktor qui intervient, fidèle à son tempérament calme et diplomate. Dans notre petite bande, c’est lui qui régule les conflits, tempère les uns et les autres. Et on l’écoute. D’une certaine manière, il est un peu notre chef sans que personne ne l’ait jamais désigné comme tel, simplement par la force tranquille de sa personnalité assurée.

– Il y aura aussi Eurythmics, Genesis, Paul Young… Que des stars, vous réalisez ? Platz der Republik, juste à côté du Reichstag, derrière le Mur, on entendra tout ! C’est génial !

Notre intérêt se réveille un peu. Si l’information est juste, quelle excitation en perspective ! Même si on ne voit pas les chanteurs, le son passera au-dessus du Mur, pourvu qu’il soit organisé pas trop loin ! Ça serait notre premier concert en live, notre premier vrai contact avec cette vie rêvée ! On a des étoiles plein les yeux.

– Jörg, j’espère pour toi que c’est vrai, sinon…

Magda se pend à son cou, et je vois Claudia se crisper encore un peu plus derrière ses genoux relevés. Jusqu’à maintenant, aucun malentendu n’est venu se glisser entre nous, nos rares histoires de cœur se sont toutes déroulées en dehors du groupe. J’ai peur cette fois-ci. Si Claudia est amoureuse, et blessée, elle ne voudra plus venir, et je ne pourrais pas la laisser tomber. Mon cœur se serre à cette idée. Je ne supporterais pas de renoncer à notre petit clan, si soudé. Nos envies sont tellement concordantes, nos espoirs liés ! Ce soir, on n’a pas encore évoqué nos envies d’évasion, mais elles sont là, dans nos cœurs, et un jour, on les réalisera, on le sait tous.