LA NUIT SUR LES TOITS

La nuit sur les toits – Chapitre 13, 14 et 15

Je ne vous oublie pas! Attention, chapitres décisifs pour la suite 😉

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LA NUIT SUR LES TOITS

Chapitre 13

Nous avons pris l’habitude de nous retrouver au studio chaque fois que Grégoire termine un séjour avec Camille et leur fils. Je viens le chercher, ce qui me permet comme la première fois d’apprivoiser tout doucement Théo. Il est très calme en ma présence, je ne l’ai encore jamais vu se désorganiser ou faire une crise de panique.

Grégoire est content que j’entre ainsi tout doucement dans leur univers, il entrevoit la possibilité d’un avenir plus serein. Camille aussi semble se calmer, elle comprend que je ne serai pas un obstacle dans leur vie, et que l’équilibre compliqué qu’ils ont trouvé ensemble n’est pas remis en cause par ma présence.

Un soir, alors que nous dînons sagement en tête-à-tête, Grégoire et moi, il prend ma main et la serre tendrement.

– Tu as des projets pour l’été prochain ?

– Oui, t’aimer.

Je souris, j’aime bien lui faire ce genre de déclaration quand il me pose des questions un peu incongrues. Comme si je pouvais avoir d’autres projets que lui ! Il le sait très bien.

– Ça tombe bien, alors.

Comme dans un rêve, il sort une petite boîte de sa poche, l’ouvre, et attend ma réaction, l’air content de lui. Une bague sertie d’un diamant apparaît, fine, magnifique.

Je porte les mains à ma bouche, stupéfaite. Il ne plaisantait pas, alors ! Il me demande en mariage, vraiment ? La joie inonde mon cerveau, mon cœur, tout mon être… J’ai les larmes aux yeux, je ne m’y attendais tellement pas !

– Tu es sérieux, vraiment ?

– Tu n’as plus qu’à dire oui mon amour.

– Oui !

J’éclate de rire et me précipite dans ses bras. Je me blottis contre Grégoire, il répond décidément à toutes mes attentes. Ou presque. Il a l’air si heureux, lui aussi. Il me dit qu’il a enfin l’impression d’avoir trouvé un équilibre, d’avoir remis de l’ordre dans sa vie, qu’il ne se voit pas avec quelqu’un d’autre que moi.

– Tu me fais tellement de bien… Mon quotidien est métamorphosé depuis que je te connais, Elisa, tu ne t’en rends peut-être pas compte, mais j’ai vraiment changé grâce à toi.

Je profite de ce moment si doux pour lui reparler de ce qui me tient à cœur, et puis c’est le moment ou jamais d’être honnêtes l’un envers l’autre.

– J’ai juste besoin de savoir, Grégoire… Tu sais, pour le bébé… Est-ce que c’est vraiment définitif ton refus ?

– Oui, je suis désolé. Je ne changerai pas d’avis. Je comprends que je te prive de quelque chose que tu es en droit de vivre, et j’en suis tellement triste. Mais je ne peux pas faire autrement, c’est impossible pour moi, réellement.

– Mais tu m’as bien dit que tu serais d’accord pour adopter un enfant, un jour peut-être ?

– Oui, si vraiment tu y tiens, je ne suis pas contre. Mais sincèrement, j’espère que tu n’es pas trop pressée, on a tant de choses à accomplir toi et moi…

Il ne veut plus avoir d’enfants tout court, en fait, il a été trop blessé dans sa première paternité. Mais pour moi, il laisse la porte ouverte sur un compromis, une adoption. J’ai mal à l’idée de renoncer à une grossesse, avoir mon enfant, la chair de ma chair. C’est un sujet qui reste brûlant entre nous, comme une écorchure. Pas de solution, il faut accepter.

À partir de là, nous nous lançons dans la préparation de notre mariage, pour l’été suivant, et je vis une succession de petits bonheurs simples. Lucie m’accompagne dans toutes mes démarches, elle est ravie pour moi, veut participer à toutes les décisions, elle m’amuse dans son enthousiasme presque aussi grand que le mien.

Aujourd’hui nous avons rendez-vous dans un magasin spécialisé dans les robes de mariées. Je suis un peu en avance, et je déambule, fébrile, dans les rayons débordant de tulle, plumes et paillettes, blanc, crème, écru, robes fourreau, robes de princesses, décolletées devant, dos nu, il y en a pour tous les goûts, toutes les tailles… Je suis au paradis des petites filles, et la fée c’est moi !

Lucie arrive, tourbillon d’énergie, comme d’habitude, et elle se joint à la vendeuse qui m’a déjà repérée. Ensemble, nous sélectionnons trois robes, toutes plus belles les unes que les autres, mais une surtout retient mon attention, je crois que j’ai un coup de cœur. La vendeuse me prête un jupon et m’aide à enfiler la robe, ça ne paraît pas mais c’est tout un art de s’habiller en princesse !

Lorsque je sors de la grande cabine d’essayage, Lucie ouvre la bouche et éclate de rire.

– Oh mon Elisa ! Tu es tellement belle ! J’adore te voir comme ça, j’ai intérêt à être à la hauteur en demoiselle d’honneur !

Le miroir en pied me renvoie une image de moi que je ne reconnais pas, un éclat sur mon visage que je n’ai encore jamais eu. Cette robe est magique ! Il me semble qu’elle me met vraiment en valeur, ce que confirme Lucie.

– Dis-donc, me lance-t-elle en pointant ma poitrine, depuis quand tu as des attributs comme ça, toi ?

La vendeuse admet que le décolleté est un peu trop pigeonnant, il faudra l’ajuster. C’est vrai que mes seins sont particulièrement volumineux en ce moment, ma pilule doit me jouer des tours.

J’essaie les deux autres robes pour le principe, mais j’ai déjà fait mon choix, ce sera la première. J’ai tellement hâte de voir la tête de Grégoire quand il me découvrira, dans six mois presque jour pour jour ! Le choix des invités est large, tant par nos familles que nos amis. Nous décidons de louer un château spécialisé dans les grandes réceptions. J’ai du mal à y croire, mais je vais avoir un grand mariage ! Je n’en reviens pas que Grégoire donne tant d’importance à cet événement, qu’il y mette autant de cœur, d’envie. Il s’investit énormément dans les préparatifs, me présente partout comme sa future femme, fier et amoureux. Quel changement depuis le Grégoire secret et mystérieux de nos débuts !

Un matin, il me prépare même mon petit déjeuner au lit, et me regarde, l’œil coquin. Il a remarqué lui aussi que ma poitrine se faisait généreuse ces derniers temps, et souhaite en profiter un peu…

– Ne le prends pas mal mon cœur, mais tu as pris un peu de poids non ? J’adore tes nouvelles formes !

– Je t’assure que non, je rentre toujours dans mes jeans.

Je suis un peu vexée, même si je sais que j’ai de la marge de ce côté-là.

– Ça doit être ma pilule qui me fait grossir la poitrine, c’est tout.

Je reconnais que mis à part mes brassières de sport en coton, je ne rentre plus dans aucun de mes soutiens-gorges, ça devient gênant ! Je décide de prendre rendez-vous chez ma gynécologue.

Dans la salle d’attente commune à plusieurs obstétriciens, j’observe les patientes, dont deux sont en fin de grossesse. Je regarde avec envie leur ventre énorme, leur plénitude, je les trouve tellement belles. Elles ont toutes les deux une main posée sur leur ventre, qu’elles caressent sans même y penser, dans un geste protecteur et instinctif, doux. Elles ont le monde à leurs pieds, en tous cas me semble-t-il. Des reines. J’ai un gros pincement dans le cœur, un de ceux qui diffusent une sorte d’angoisse et qui restent là, tapis dans un coin, prêts à ressurgir à la moindre occasion. J’espère que je n’en voudrais pas un jour à Grégoire, que je ne vais pas me laisser remplir par l’amertume et le ressentiment. Au fond de moi, je devine que ce grand mariage vient compenser ce qu’il ne veut pas m’offrir, et la maternité triomphante des deux femmes assises près de moi m’y renvoie brutalement.

La gynécologue m’en remet une couche sans le faire exprès.

– Si votre pilule ne vous convient plus, on peut réfléchir à un autre moyen de contraception ? A moins que vous n’envisagiez une grossesse ?

– Non, pas du tout.

– Pas pour le moment ?

– Non, ni maintenant ni jamais.

J’ai l’air si triste en disant cela qu’elle lève un sourcil et me regarde par-dessus ses lunettes. Je la connais peu mais je sais qu’elle est extrêmement bienveillante, je lui fais confiance, alors je lui dis la vérité sans craindre de jugement de sa part.

– Mon compagnon ne veut pas d’enfant, il en a déjà un qui souffre de handicap et il refuse catégoriquement d’envisager une nouvelle paternité.

– Ah, je comprends. Mais je vais vous parler franchement alors, parce que si ce n’est pas votre choix à vous, comme je le perçois, il faudra que vous parveniez à faire le deuil d’une grossesse, sans le lui reprocher…

– Je sais bien. Peut-être que nous adopterons ?

– Avant de vous lancer dans l’adoption, je vous conseille vraiment de régler la question de vos désirs à vous. Vous êtes si jeune ! Faites-vous aider, il n’y a pas de mal à cela, au contraire, je connais une psychologue spécialisée dans les problèmes liés à la maternité.

Je la remercie mais je n’en suis pas encore là. J’aurais probablement un chemin d’acceptation à faire, mais pas maintenant, pas déjà ! Ou alors peut-être qu’au fond de moi j’espère encore un revirement de la part de Grégoire, un miracle.

– Nous en reparlerons, venez vous déshabiller, je vais vous ausculter.

Je m’allonge sur la table d’examen, elle commence par une palpation des seins et me confirme qu’ils sont anormalement tendus et douloureux. Je me concentre pour penser à autre chose lorsqu’elle procède au toucher vaginal, mais sa voix me ramène à elle.

– À quand remontent vos dernières règles ?

– Je ne sais pas trop, avec cette pilule elles sont parfois tellement discrètes que j’oublie même que je les ai !

La gynécologue insiste, recontrôle, je la sens troublée, inquiète, et je commence à m’affoler.

– Il y a un problème ?

Elle hésite, s’éclaircit la gorge.

– Eh bien… Vu le contexte que vous venez de me décrire, oui, il y a peut-être un problème.

Elle marque une pause et me regarde bien dans les yeux en lâchant sa bombe.

– J’ai l’impression que vous êtes enceinte, Mademoiselle, votre utérus a grossi et changé de forme.

– Quoi ?

Je chuchote, terrassée. Puis je nie, ce n’est pas possible, je prends la pilule, on va se marier, Grégoire ne veut pas d’enfant ! Je pleure, complètement paniquée. Le visage compatissant du médecin achève de me troubler, elle aussi pense que ma situation est désespérée alors ! Elle tente d’adoucir un peu la nouvelle, mais je n’y crois pas une seconde.

– Attendez de faire une prise de sang et une échographie, peut-être que nous nous affolons pour rien, moi je ne me base que sur les signes cliniques, et le risque d’erreur est toujours possible. Vous avez eu des oublis de pilule ?

– Je ne crois pas… Je la prends depuis mes dix-huit ans, et je n’ai jamais eu aucun souci.

– Bon, écoutez, je vous prescris les examens complémentaires, on se revoit après.

Elle me regarde en silence.

– Si la grossesse est avérée, nous aviserons. Parlez-en à votre compagnon, vous n’êtes pas fautive, il est au moins aussi concerné que vous. Si vous avez dépassé le délai légal d’avortement, il n’aura pas le choix, vous le savez. Il devra accepter cet enfant.

Je sors de son cabinet et me dirige comme une automate vers ma voiture, j’ai l’impression que le ciel vient littéralement de me tomber sur la tête. En une heure à peine tous mes repères ont explosé, plus rien n’est important à part ce qu’il se passe en ce moment dans mon ventre, dans mon corps… Je reste un long moment derrière mon volant, incapable de démarrer, prise dans toutes mes pensées contradictoires. Au plus l’effroi s’estompe, au plus je me laisse envahir par cette sensation miraculeuse de porter une vie, l’enfant de Grégoire. Je suis déchirée.

Je réalise la prise de sang immédiatement, pour l’échographie il y aura quelques jours d’attente. Lorsque la secrétaire du laboratoire me tend l’enveloppe avec mes résultats dedans, elle me fait un grand sourire. Elle pense sûrement qu’il s’agit d’une bonne nouvelle pour moi, une grossesse c’est toujours un évènement heureux.

J’attends d’être dehors, loin des regards, pour l’ouvrir. Je ne comprends rien à toutes ces colonnes de chiffres, trop envahie par l’angoisse et l’émotion. Puis mon cerveau semble reconnecter mes neurones, je lis le mot « positif » et comprend d’après les taux annoncés que ma grossesse, bien réelle donc, est approximativement datée de huit à dix semaines… Deux mois ! La panique remonte, comment vais-je annoncer cela à Grégoire ? L’espace d’un instant, je le vois me quitter et me contraindre à mener cette grossesse toute seule. J’ai la nausée. Impression de trahir profondément celui que j’aime, sans l’avoir voulu pourtant. Pourquoi mon corps m’a-t-il joué ce tour-là ?

En attendant Grégoire, le soir, je suis pétrifiée d’angoisse. Je sais que quoi qu’il arrive désormais, plus rien ne sera léger entre nous. Une petite partie de moi espère encore qu’il accepte la situation, dans un revirement, une confrontation avec la réalité de cet enfant minuscule qui pousse dans mes entrailles, envers et contre tout.

La porte d’entrée qui se referme, le bruit des clés familier et le pas de Grégoire dans l’entrée font augmenter instantanément les battements de mon cœur. J’ai passé toute la fin d’après-midi à m’imaginer en train de lui annoncer cette nouvelle assourdissante, mais quand je le vois entrer dans le salon, toutes mes résistances et mes peurs disparaissent. J’aime tellement cet homme, je lui fais confiance, on va trouver une solution, ensemble. Sa grande stature, ses yeux profonds, son visage régulier me bouleversent toujours. Je m’abandonne lorsqu’il arrive, je m’en remets à lui.

Il me prend dans ses bras, crispé d’inquiétude. Je dois être effrayante, j’ai tant pleuré !

– Mon amour, qu’est-ce qu’il se passe ? S’il te plaît, dis-moi.

Je profite encore un peu de son réconfort, de sa tendresse, de sa sollicitude. Il me console sans savoir pourquoi, c’est si doux. Puis il me presse, anxieux, il veut savoir.

Alors je lui dis.

Je lui raconte les choses exactement comme je les ai vécues, dans l’ordre chronologique, précis, détaillé. Je lui répète les mots de la gynécologue, et je termine en lui tendant la feuille du labo pleine de chiffres. Il s’en empare et la regarde fixement, le regard comme flouté. Je comprends sa réaction de sidération, j’ai eu un peu la même quand ma gynécologue m’a annoncé la nouvelle. Je lui laisse le temps de bien comprendre et d’assimiler le flot d’informations. Il ne dit rien. Son visage n’exprime rien non plus. Je m’attendais à une tempête, une explosion, et ce calme surnaturel m’effraie presque plus.

Il relève enfin la tête vers moi. Son regard est froid, et je me glace aussitôt à l’intérieur.

– Il faut reprendre rendez-vous immédiatement avec ta gynéco, j’espère que tu l’as fait cet après-midi.

Le ton de sa voix est neutre, j’ai l’impression d’être l’une de ses employées à qui il donne un ordre.

– Non… Je comptais l’appeler demain, mais il fallait bien que je t’en parle avant, non ?

– Si tu veux que je t’accompagne il faudra me le dire suffisamment à l’avance, j’ai un planning chargé en ce moment.

Il se lève et va se servir un verre de whisky, qu’il boit rapidement. Je suis tellement sonnée par sa réaction, ou plutôt son absence de réaction, que je ne trouve pas les mots pour exprimer tout ce qui bouillonne en moi depuis ce matin. Je suis comme figée. Je me demande s’il vaut mieux rester dans cette atmosphère glaciale, ou bien rompre les digues maintenant. On ne va pas pouvoir faire semblant indéfiniment. Sa réaction est probablement liée à un mécanisme de défense qu’il met en place instinctivement, et je décide de lui laisser plus de temps, après tout j’ai un peu d’avance sur lui.

Lorsque je me déshabille dans la salle de bains, je m’observe, nue, dans le grand miroir mural. Mes seins sont impressionnants, et je cherche malgré moi un petit rebond au niveau de mon ventre, mais il est encore tout plat. J’ai du mal à croire qu’un bébé puisse y être niché, c’est surréaliste. Je pose ma main dessus et le caresse, comme les femmes que j’ai vu cet après-midi dans la salle d’attente de ma gynécologue.

J’ai tellement envie de garder cet enfant.

Chapitre 14

Je passe une nuit agitée. Je ne me rappelle pas mes rêves, mais j’ai la sensation d’avoir dormi d’une manière entrecoupée, et Guillaume me confirme que je n’ai pas arrêté de bouger. Il est si intuitif d’habitude, pourquoi ne sent-il rien ? Pourquoi ne m’arrête-t-il pas ? Je me prépare avec soin, je prends mon temps, et je ne culpabilise même pas à l’idée de me faire belle pour un autre. Encore une fois, je ne me reconnais pas.

J’aperçois au loin la chevelure bouclée de Grégoire, il m’a vue aussi et vient vers moi, souriant. Mon cœur explose. Sa présence à mes côtés me bouleverse, encore plus fort que la dernière fois. Il m’entraîne vers le même restaurant.

– Ça va devenir notre cantine ! sourit-il. La prochaine fois on changera.

– Tu as l’intention de m’inviter souvent comme ça ?

– Je veux refaire partie de ta vie Elisa, en ami, ne t’inquiète pas, j’ai compris que tu n’étais pas libre, et puis on ne va pas refaire l’histoire, tu vois je suis devenu sage.

– Je te rappelle que tu es marié aussi, ça n’est pas un frein pour toi ?

– Bien sûr que si, tu me prends pour qui ?

– Excuse-moi, c’est juste l’impression que tu me donnes…

– C’est un frein Elisa, je suis fidèle, tu devrais le savoir. Mais avec toi c’est autre chose.

Je ne suis pas sûre de vouloir entendre la suite, mais je ne peux pas m’en empêcher.

– Dis-moi pourquoi c’est différent. S’il te plaît.

Je baisse les yeux et je chuchote, je sais que je transgresse un interdit, je sais par avance ce qu’il va me répondre, et je sais aussi ce que ça va provoquer en moi. Mais j’y vais. Je ne peux pas faire autrement.

– C’est différent parce que toi je t’ai connue avant de perdre toutes mes illusions, je t’ai aimée du plus profond de mon cœur Elisa, et je t’aime encore, oui, quand je vois ce que tu provoques en moi, par le simple fait d’être assis en face de toi, de te regarder, je ne vois pas comment appeler ça autrement. J’ai envie de te toucher, de te prendre dans mes bras, je voudrais que tu me racontes toute ta vie, ce que tu as fait depuis moi, ce que tu penses là, maintenant, ce que tu ressens… Je ne dors plus Elisa, tu as tout bousculé dans ma vie, je ne sais plus où j’en suis. Je sais juste que je veux te voir, je ne veux plus te perdre, et je suis prêt à tout accepter, ton amitié, ton affection, n’importe quoi, ce que tu veux bien me donner, du moment que je peux passer un peu de temps avec toi.

Il me regarde intensément, effleure le dos de ma main avec ses doigts, et la sensation qu’il provoque en moi se transmet par ondes nerveuses jusqu’au centre de mon corps. Je respire un peu plus vite. Son empressement me touche et me donne envie de fuir en même temps. Il le sent, fait marche arrière.

– Pardon, je m’emballe encore, mais tu me connais ? Je ne veux pas foutre en l’air ton mariage, si c’est ce que tu penses. Laisse-moi le temps de me remettre de tout ça, de prendre mes marques, et je vais m’habituer.

– T’habituer à quoi ? Cela fait seulement deux fois qu’on se revoit.

– Tu oublies le café. D’ailleurs, tiens, je te rends ton bouquin.

Il me tend mon livre, nos mains se touchent quand je l’attrape, et à nouveau je ressens cette décharge sourde en moi. Il réfléchit ensuite à sa réponse.

– Je vais m’habituer à te redécouvrir avec quinze ans de plus et une vie derrière toi sans moi, m’habituer à faire taire ces sentiments, à respecter ton besoin de distance.

J’ai un sursaut intérieur. Je veux tout sauf de la distance ! Je veux être contre lui, je veux qu’il m’embrasse, je veux plus que ces effleurements clandestins qui me rendent folle…

Et puis je me reprends. Non, je ne veux pas plus, surtout pas. Il a raison, si nous voulons nous revoir il faut garder une ligne de conduite exemplaire, il est hors de question pour moi de trahir Guillaume, je ne le supporterais pas. Une petite voix en moi ricane et me dit que dans ma tête c’est déjà fait, mais je résiste, je l’ignore. Nous sommes encore sous le choc de nos retrouvailles, alors j’espère aussi que tout cela va s’apaiser.

Une de mes collègues de travail passe non loin de notre table et me regarde avec insistance, l’air un peu surpris. Elle connaît mon mari. Je prends alors conscience de la façon dont Grégoire me regarde. Si intensément. Et je lui rends ce regard, qui trahit ce que nous sommes, ce que nous ressentons réellement au fond de nous. N’importe qui peut se rendre compte des sentiments qui nous traversent, juste en nous observant un peu. Je suis effrayée, tout cela prend une tournure vraiment dangereuse, je dis à Grégoire que je ne veux plus le revoir.

– C’est trop compliqué pour moi, je ressens trop de choses, tu comprends ? On sait très bien tous les deux qu’une relation amicale est impossible, il y a eu tellement de sentiments, d’émotions, de colère, de chagrin… Tu n’imagines pas par quoi je suis passée après toi Grégoire. J’ai dû me reconstruire, littéralement, et je ne peux pas prendre le risque de tout détruire à nouveau. Et puis j’aime mon mari. Je lui mens déjà en omettant de lui parler de nos rendez-vous, et je suis mal, alors je n’envisage pas de…

Je ne sais pas finir ma phrase, mais je suis convaincue d’avoir raison à ce moment-là. Grégoire acquiesce doucement, me dit qu’il espérait sans trop y croire, qu’il respecte ce besoin que j’ai de m’éloigner.

– Mais promets-moi que je ne te perdrai plus. Même si nous restons loin l’un de l’autre, même si on ne se voit pas, je veux savoir que le lien n’est pas rompu encore une fois.

Je ne sais pas quoi lui répondre. Je suis d’accord pour que nous restions en contact, mais je ne veux pas qu’il refasse partie de ma vie. Trop de douleur reste associée à lui, malgré tout. Nous nous quittons sur cette nostalgie, cette déception de ne pouvoir faire mieux, mais je me sens en danger auprès de lui, et il a la délicatesse de le comprendre, de ne pas insister. Je résiste à l’envie de me jeter dans ses bras quand il se penche pour me faire une bise tendre, appuyée. Un dernier échange de regards, il s’en va.

       Le soir, chez moi, j’ai l’âme triste. Renoncer à revoir Grégoire me coûte, mais je n’ai pas le choix ! Comment se fait-il que je me sente encore autant attachée à lui, après avoir tant souffert ? Je ne comprends pas.

En réglant mon alarme de réveil pour le lendemain, je découvre un sms de sa part. Mon cœur réagit immédiatement en faisant un petit bond désordonné dans ma poitrine.

       « Je rêve d’un chemisier rose, d’un pantalon blanc, et d’un regard perdu derrière des cheveux blonds… Je te souhaite une bonne nuit mon Elisa »

       Il ne devrait pas m’envoyer de messages comme ça ! Je me sens déboussolée, tiraillée entre une joie profonde de sentir la présence de Grégoire autour de moi, à nouveau, et une angoisse de perdre l’amour de mon mari. Je n’ai pas le droit de ressentir ça, de vivre des émotions aussi fortes à cause d’un autre homme ! Et pourtant, c’est si réel que je réponds instinctivement, comme si c’était normal.

       « Merci… Une très bonne nuit à toi aussi »

       J’efface à regret nos messages, je ne peux pas prendre le risque que Guillaume tombe dessus. Je bouillonne intérieurement. Malgré moi j’espère secrètement que Grégoire ne m’écoute pas et cherche à me revoir, malgré sa promesse de me laisser tranquille. Et le quart d’heure suivant, je change d’avis, tourmentée par la culpabilité et la peur surtout, de perdre l’amour des miens. Je sens que je vacille, je suis au bord du gouffre. Tenir bon, oublier. Je m’endors sur cette résolution intenable.

Le lendemain matin, je me lève tôt pour préparer un petit déjeuner complet, avec des œufs brouillés, du jus d’orange pressé, des tartines pour tout le monde… J’ai envie d’un moment partagé en famille, besoin de me réchauffer dans ce bonheur simple, évident, de l’amour conjugal et filial. Ils en sont tous ravis.

– Maman, c’est chouette, en ce moment tu es toujours de bonne humeur !

Je regarde ma fille, interloquée.

– Ah bon, tu trouves ?

– Oui, renchérit Guillaume. C’est vrai, tu as l’air bien en ce moment ma chérie…

Je leur souris, troublée. Je ne pensais pas que ma joie d’avoir retrouvé Grégoire était aussi perceptible. Puis une ombre passe. S’ils savaient…

– Puisque je ne travaille pas aujourd’hui, vous ne mangerez pas à la cantine, d’accord ?

Cris de joie. Adrien danse autour de la table et me demande si je peux leur faire des frites.

– D’accord ! Mais tu finis ton jus d’orange alors.

Il m’obéit, content. Mon petit garçon va mieux, il semble avoir enfin accepté la mort de son grand-père et ne se met plus en colère sans raison. La présence de Tim y est pour beaucoup aussi, ce chien affectueux et joueur malgré son âge avancé nous fait du bien. Même notre chat l’a accepté sans difficultés, et nous les retrouvons souvent en train de dormir ensemble, comme s’ils se réchauffaient l’un l’autre.

Je me dis que les enfants ont décidément besoin de repères stables pour grandir harmonieusement, et aussitôt cela me renvoie à mon couple. Guillaume et moi sommes leur socle, leur monde, ils sont encore si jeunes ! Les parents de la meilleure amie de ma fille viennent de divorcer, et Rose en parle souvent, me dit que Noémie pleure parfois à l’école, parce qu’elle va devoir déménager. Je lui explique que c’est la vie, ça arrive qu’un papa et une maman ne s’aiment plus, mais elle reste incrédule. Pour elle, nous sommes des fondations aussi solides que celles de sa maison. Je soupire. Elle a bien le temps de découvrir tout ça. A moi de faire en sorte de préserver l’équilibre de ma famille.

Guillaume m’embrasse distraitement avant de partir travailler, confiant, serein. Pour lui aussi je représente un pilier inébranlable de sa vie, son foyer, ses enfants autour de lui. Je pense qu’il ne conçoit même pas qu’il puisse en être autrement.

En début de matinée, une fois qu’ils sont tous au travail ou à l’école, je me retrouve seule, dans cette maison si calme, à peine troublée par le ronronnement régulier du lave-linge. D’habitude, je m’active immédiatement, je profite de ce temps pour ranger les chambres des enfants, faire le tour des pièces, mettre un peu d’ordre, aérer… Mais là je n’ai pas envie. Une force d’inertie me pousse à ne rien faire, contemplative. Je me prépare un thé et guette malgré moi l’écran de mon téléphone. Va-t-il s’allumer ? Je m’en veux d’espérer un message de Grégoire, je me trouve incohérente, immature. Au bout d’une heure à rêvasser, je me secoue un peu, j’étends la machine de linge sur le fil dehors. J’aime l’odeur de la lessive mêlée au parfum frais du jardin, le matin. Je suis sortie en tongs, et l’herbe mouillée me chatouille les orteils. Je me rends compte que chacun de mes gestes est accompagné d’une pensée, même furtive, qui s’échappe vers Grégoire. Je n’étais donc pas guérie de lui.

Mon portable sonne, c’est Lucie. A peu près tranquille elle aussi, en pleine semaine c’est rarissime.

– Tu ne donnes pas beaucoup de nouvelles, me gronde-t-elle.

– Excuse-moi, c’est vrai que je ne vois pas le temps passer en ce moment !

– À qui le dis-tu… Je crois que Quentin démarre une varicelle, et bien sûr Lucas va l’avoir aussi du coup ! Quelle galère je te jure.

On échange quelques banalités pour la forme, et puis Lucie met les pieds dans le plat, comme d’habitude.

– Bon, et sinon, comment ça va depuis la dernière fois ? Mieux ?

– Oui, bien mieux, j’ai tourné la page je crois.

– C’est vrai ?

– Oui, quand on s’est vues j’étais encore sous le choc de notre rencontre, c’était tellement inattendu. Mais ma vie a repris le dessus, j’y pense encore de temps en temps, mais je ne suis plus obnubilée.

– Il ne t’a pas recontactée alors ?

– Non, bien sûr que non.

C’est la première fois que je mens avec autant d’assurance à mon amie, sur un sujet qui me tient tant à cœur. Je m’en veux un peu, mais elle ne comprendrait pas, et je n’ai pas envie de gérer son angoisse. Elle m’a vue au plus bas, elle sait pourquoi Grégoire et moi nous sommes séparés, à l’époque déjà elle a eu du mal à accepter la situation, alors si elle savait que je suis de nouveau en contact avec lui, elle serait bien capable d’en parler à Guillaume, en dernier recours.

Les intentions de Lucie sont toujours louables, mais elle est parfois tellement spontanée, imprévisible, que je préfère tout garder pour moi. Mon secret inavouable commence à peser bien lourd, et pourtant ! Quelques coups de fils et messages, deux repas ensemble, c’est tout, pas de quoi en faire une montagne non plus. C’est le sens que j’y mets qui est inquiétant, tout comme ma fébrilité à la lecture ou l’attente de ses messages.

Je rassure encore Lucie, elle semble me croire, c’est presque trop facile. Et bizarrement, plus je m’enfonce dans le mensonge vis-à-vis de mon entourage, plus je me sens en danger, et plus j’ai l’impression de vivre. Sensation grisante de jouer avec les interdits, moi l’ex petite fille trop sage.

Chapitre 15

Nous dormons dos à dos, en prenant bien garde de ne pas nous toucher. Le lit est comme un territoire hostile, d’où il me tarde de sortir. C’est pourtant Grégoire qui se lève avant moi, si tôt que je ne l’entends même pas se préparer et quitter l’appartement comme un voleur.

Je me réveille, la tête lourde d’avoir tant pleuré la veille. La réalité me happe immédiatement, brutalement, et je porte la main à mon ventre, encore. Ce serait si simple qu’il s’en aille de lui-même, ce bébé. Mais à cette idée quelque chose en moi se crispe, se noue douloureusement. En admettant que le délai légal pour l’avortement ne soit pas expiré, comment vais-je parvenir à me séparer de toi, petit fragment de nous deux, plein de promesses ? J’ai mal dans ma chair à cette idée, et pourtant l’idée d’imposer un enfant à Grégoire, après tout ce que nous venons de vivre, Théo, ses mises en garde, nos discussions sur une éventuelle adoption, me paraît tout aussi inenvisageable. Je suis dans une impasse, j’étouffe littéralement.

J’appelle Lucie et lui raconte tout d’un seul trait, en larmes. Elle m’écoute et pour une fois ne dit pas grand-chose, elle est bouleversée, ne voit pas de solutions non plus à mon problème. Elle me dit que l’urgent pour l’instant est de me réconcilier avec Grégoire. Quelle que soit la décision que l’on prenne il faut en parler, ne pas rester sur cette non-communication néfaste et invivable dans laquelle nous sommes englués depuis hier soir.

Mais toute la journée Grégoire reste sur messagerie, il ne prend pas mes appels. Je suis profondément désespérée, et pourtant au fond de moi un espoir vague subsiste, je me dis qu’il réfléchit peut-être, que son silence est de bon augure… Plus les heures passent et plus je m’attache à ce petit être en moi. Je ne peux pas le considérer comme une cellule, un œuf ou que sais-je encore. J’en viens à souhaiter que le délai soit passé, pour être « obligée » de le garder, pour ne plus avoir à me poser ces questions déchirantes.

À 20h, Grégoire n’est toujours pas rentré. Je suis pétrifiée d’angoisse, j’imagine maintenant qu’il ne reviendra plus. Assise dans notre beau canapé, j’attends, immobile. Plusieurs heures. Toute la nuit. Puis quand les ombres s’étirent, s’éclaircissent, annonçant les premières lueurs de l’aube, je me lève, engourdie, j’ai mal partout. Je n’ai pas dormi, je suis épuisée. Je prends une douche et appelle mon travail pour leur dire que je suis souffrante et me couche enfin dans mon lit, écrasée de tristesse et de solitude. Je dors sans me réveiller jusqu’en fin d’après-midi.

Lorsque j’ouvre les yeux péniblement, Grégoire est dans la chambre, il me regarde dormir. Son visage est marqué, bouleversé. Il s’assoit sur le bord du lit et prend sa tête dans ses mains. Il s’excuse d’avoir fui, me dit qu’il ne pouvait pas faire autrement. Que l’on va affronter cette épreuve ensemble, qu’il va me soutenir. Je me rends compte que pour lui tout est clair, la seule difficulté à venir est celle de mon avortement. C’est tellement violent pour moi. Je lui répète que je n’ai jamais oublié ma pilule, que ce n’est pas ma faute, et j’ajoute que je ne suis pas sûre de pouvoir encore avorter, vu la datation de ma grossesse. Il me répond qu’il y a toujours des solutions, « on ira à l’étranger s’il le faut, ne t’inquiète pas ». Je le regarde, abasourdie.

– Grégoire, ça ne te vient pas à l’esprit que pour moi ça soit un déchirement ce que tu me demandes de faire ? Je respecte ton souhait de ne plus avoir d’enfants, et je comprends tes raisons, mais tu sais bien que ce n’est pas mon choix ! Je n’aurais jamais fait en sorte de tomber enceinte exprès, je te le promets, mais maintenant que ce bébé est là, c’est différent pour moi ! Il existe, il est dans mon ventre, tu comprends ?

Le visage de Grégoire exprime tant de souffrance que j’essaie de lui prendre la main, mais il me repousse doucement.

– Elisa, tu ne peux pas me faire vivre ça, et tu le sais… M’imposer un enfant après ce que j’ai partagé avec toi serait la plus grande des trahisons. C’est incompatible avec ce que l’on vit. Tu le savais, pourquoi est-ce que tu remets tout en question maintenant ? Je ne suis pas un monstre, je sais bien que ce n’est pas anodin un avortement, mais je suis incapable d’accueillir un nouvel enfant, ça ne changera pas !

Je baisse la tête, vaincue. Je n’ai plus d’arguments. Juste cet instinct sauvage qui me vrille la tête, moi je le veux cet enfant de toi Grégoire !

– Tu as pris rendez-vous chez ton médecin ?

Je lui explique que je dois d’abord avoir une échographie demain. Et que la gynécologue me prendra en urgence juste après.

– Je viendrai avec toi, tu ne seras pas seule ma chérie. Je t’aime, je veux que ça marche entre nous, mais pas comme ça, je t’en supplie… Ne m’oblige pas à fuir, encore, ne m’oblige pas à redevenir ce type que je déteste, je suis si heureux avec toi…

Pour la première fois depuis que nous nous connaissons, je vois des larmes dans les yeux de Grégoire. Cela me bouleverse. Je connais ses démons, ses peurs, je ne veux pas en être la cause.

Alors j’accepte au fond de moi ce qu’il me demande de faire, j’accepte l’inacceptable.

Lorsque nous nous rendons au centre de radiologie, j’ai l’impression d’assister à ma mise à mort tant l’examen me bouleverse. Le son d’abord, galopade effrénée de ce petit cœur qui bat, et puis surtout les images ! Je m’attendais à voir une petite forme indistincte, et j’aperçois un bébé, avec une tête, des bras, des jambes…

– Mais il bouge !

Je suis en larmes, saisie, je regarde Grégoire mais il n’est plus auprès de moi, il s’est reculé au fond de la pièce, dans un angle où il ne voit plus l’écran.

L’échographiste, discret, connaît notre situation, et précise sobrement que « nous sommes encore dans les délais, mais plus pour longtemps, allez voir sans tarder votre médecin ».

En sortant de ce box sombre, j’ai le cœur brisé, une fois de plus. Grégoire me répète qu’il est désolé, tellement désolé. Je ne peux pas croire qu’après avoir vu ce bébé bouger en moi et entendu battre son cœur il persiste dans sa demande. Je me révolte à nouveau, tant pis, je le quitterai s’il le faut, je ne peux pas faire ça ! Je rappelle Lucie, elle me conseille de bien réfléchir avant d’envisager une grossesse toute seule, mais elle précise que quel que soit mon choix elle me soutiendra, jusqu’au bout.

Les jours suivants sont un long cauchemar dont je crains ne plus jamais pouvoir sortir. Mon désir et celui de Grégoire sont incompatibles, il faut nous y résoudre. C’est lui ou moi. Nous sommes tous les deux piégés dans nos chair, dans nos douleurs, nos vécus. Et quelle que soit l’issue, il y aura un sacrifié.

Nous continuons de nous abîmer dans des discussions sans issue, et je finis par abdiquer, parce que je suis jeune, parce que j’aime Grégoire, parce que dans mon idéal un bébé ne se fait pas toute seule…

Le rendez-vous chez la gynécologue est sordide. Elle m’explique qu’étant donné le caractère d’urgence,  exceptionnellement le délai de réflexion doit être raccourci, que je vais être hospitalisée en ambulatoire, et que si je le souhaite on peut me faire le curetage – quel mot affreux – sous anesthésie générale. J’accepte, oui, qu’on m’endorme, pour le plus longtemps possible. Si je pouvais perdre totalement contact avec la réalité et ne me réveiller que dans quelques mois, cela m’arrangerait aussi.

Et le cauchemar se prolonge, abominable.

Lorsque je me réveille après l’intervention, je me sens comme morte à l’intérieur, je n’ai plus d’émotions, plus de ressentis, comme si le vide de mon ventre avait gagné tout mon être. Grégoire pleure à côté de moi, il est effondré, se sent l’unique responsable.

Je le regarde et, pour la première fois, je ne ressens rien pour lui. Je voudrais mourir, moi aussi. C’est le début d’une profonde dépression qui me mènera dans cette chambre grise, là où j’ai rencontré Guillaume, après avoir quitté Grégoire, que je ne savais plus aimer.

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