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Recueil de nouvelles – Extrait n°8

Nouvelle sélectionnée par le site monBestseller.com pour le concours 2019 Thème « La première fois »

DE SABLE ET DE SEL

La douceur du paysage environnant est un leurre, une promesse angoissante. Ne pas croire les vertus du scintillement d’or qui pare l’horizon de fils éphémères, éblouissants. Ne pas écouter son cœur qui s’emballe à la vue de l’immensité étourdissante et enivrante.

Fermer les yeux et se laisser happer par un déluge de sensations inédites.

L’ivresse de la nouveauté peut-elle nous faire chuter tel un ange ébloui, un papillon pris dans la lumière ? Les affres du désir de faire corps avec les éléments seraient-elles à ce point indomptables ? Entrer en communion avec ce monstre abyssal est un défi, une colossale aventure pour qui n’a encore jamais quitté les terres de sa naissance.

Attentive et muette, pénétrée par l’air lourd, tiède et salé du rivage, elle s’abandonne à l’envahissement que lui procure cette rencontre folle avec l’océan.

De fer et de béton, de pierres mortes, de bitume froid, son univers depuis toujours est enfermé au cœur de la folie des hommes. Folie de vouloir tout contrôler, cloisonner, redresser, équerrer, dominer, soumettre, et détruire. Folie de s’éloigner à ce point de la terre mère, de ne plus sentir sous ses pas l’herbe tendre, d’oublier le chant des oiseaux, de renier le lien primaire et dense nous unissant au monde. Peu importe de savoir si Dieu existe au fond, puisque tout être vivant porte en lui sa part d’éternité, depuis la poussière d’étoiles qui l’a fait naître aux confins de l’univers jusqu’aux promesses de vie les plus ténues, les plus fragiles, tel ce brin d’herbe léger jaillissant entre les dalles d’un trottoir usagé, ou cette pousse discrète mais tenace qui va persévérer, lutter et s’élever pour devenir un jour la plus robuste et vigoureuse des plantes.

Elle n’est pas responsable, bien sûr. Si jeune et confiante, ignorante des merveilles du monde, elle ne pouvait pas savoir qu’un tel royaume existait. On ne lui a jamais appris. Comment aurait-elle pu deviner le grain d’or, la dune souple, les embruns arc-en-ciel, l’écume de quartz ?

Au lieu de cela, une couche dure, une petite pièce mal chauffée, des paroles rudes, et de temps à autre une promenade au coin du parc voisin, durant laquelle le chef de famille fume une cigarette. Elle en profite alors pour s’élancer vers les enfants, l’espoir au cœur, quémandant un peu d’amour du fond de ses grands yeux bruns. Parfois, ils consentent à jouer avec elle, comme on ferait l’aumône à plus miséreux que soi. Les plus gentils lui parlent, lui offrent un peu de leur goûter. Les autres la toisent, la traitent de noiraude, se moquent d’elle. Qu’a-t-elle donc fait pour mériter un tel sort ?

Le monsieur qui conduit la voiture se tourne vers elle en souriant. Son regard est doux, patient. Même si elle ne comprend pas tous ses mots, elle sait qu’il ne lui fera pas de mal, ou alors pas tout de suite. Les coups pleuvent si souvent sans aucune raison qu’elle ressent maintenant la violence comme une forme de reconnaissance de sa petite existence, un moyen comme un autre de se prouver qu’elle compte au moins pour celui qui la frappe, durant un court laps de temps.

Peu coutumière de tant de douceur et d’amabilité, la voilà qui se détend, reprend confiance, et s’ouvre enfin à la perméabilité du monde. Elle approche sa tête de la vitre baissée, ferme les yeux sous le vent tiède, et s’abandonne à l’immersion primaire de cette première rencontre avec les embruns iodés. Une odeur entêtante la submerge, elle rouvre les yeux, à la fois inquiète et euphorique. Quel est donc cet étrange parfum ? La voiture ralentit, et aux relents de mer et de poisson séché se mêlent désormais des senteurs vanillées de musc et d’ambre, d’un abandon charnel des corps. Elle frémit, sans savoir pourquoi, et n’ose plus bouger lorsque le véhicule se gare enfin.

Le monsieur vient lui ouvrir la portière et l’invite à descendre. Elle obtempère, pétrifiée, envahie par tant de nouveauté. Les sens décuplés, elle observe le ciel dense, bleu marine, le relief inconnu des dunes blondes, l’ondoiement sensuel des herbes qui dansent sous la caresse du vent léger, et au loin… La mer, matrice originelle, la mère qu’elle n’a jamais eue. Le choc est si grand qu’un court instant elle songe à désobéir, à ne pas obtempérer, elle si docile, soumise au bon vouloir des grands. L’égarement ne dure guère. Clignant un peu des yeux, elle se précipite vers le sable chaud, totalement offerte à cet élan inconnu qui s’empare de tout son être. Elle court maintenant, de plus en plus vite, trébuche, halète en grimpant sur les dunes. C’est trop fort, impérieux. L’appel de l’eau participe à l’essence de sa joie. Elle entend les éclats de voix amusés du monsieur qui court derrière elle, et cela l’encourage à galoper de plus belle.

De brûlant et instable, le sable se durcit peu à peu. La terre devenant plus ferme, elle accélère encore, puis stoppe brutalement. Elle ressent au fond d’elle la houle d’une mer pleine de colère. Les éléments la rattrapent, lui enjoignent de faire corps avec eux, de communier dans un ballet souverain où plus rien ne compterait que cette union sacrée.

Alors elle danse aussi, indécise, se dandinant de droite et de gauche, allant et venant d’avant en arrière au rythme lancinant des flots. Le monsieur s’arrête juste à côté d’elle, enlève ses chaussures et s’avance prudemment, jusqu’à pénétrer dans l’eau. C’en est trop pour elle, trop d’émotions, d’excitation, de peurs contenues. Elle geint doucement, partagée entre ce désir de l’imiter et celui de fuir l’écrasante masse d’eau. Il l’encourage, tend sa main vers elle, mais elle recule, terrorisée. La chorégraphie des vagues la fascine autant qu’elle la craint. Jamais elle n’a vu une chose pareille. Parfois elle prend un petit bain au fond d’une baignoire grise, mais alors l’eau est calme, plate, soumise. Que signifie cette rébellion des éléments ? L’eau serait-elle donc vivante, tout comme elle ? Les gouttes vif argent lui donnent le tournis, et elle se laisse enfin convaincre. Le vertige des sens est plus puissant que celui de la peur.

Elle franchit alors la limite, ivre de joie, et s’immerge dans l’eau, vivante et salée, pour la toute première fois. Quel saisissement ! Le bonheur est entier, plein, rond. Sa présence au monde est confirmée. Elle entre toute entière dans la mer, et c’est pour elle une naissance, pour la seconde fois.

Eperdument reconnaissante, elle se tourne vers son bienfaiteur, qui lui caresse doucement l’échine en murmurant :

– Tu es une brave petite chienne, si courageuse… Tu avais bien mérité ce bain de mer. Je te promets que tes nouveaux maîtres ne te feront plus de mal.

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