Journal de bord 2020

~ Futur Tome 2! ~ ☆ L’Étoile du nord ☆

Pour vous remercier du bel accueil que vous avez fait à mon Étoile du nord et pour vous faire patienter jusqu’en 2021, je vous livre en cadeau les deux premiers chapitres du tome 2 (ainsi qu’un avant-goût de la future couverture!), tout frais pondus ou presque puisque j’en suis maintenant au chapitre 15 ! ☺

J’espère que vous retrouverez avec plaisir les émotions de Charles ♥

Belle lecture !!

1

Pourquoi est-elle si belle ? C’est presque douloureux, tant de grâce. C’est indécent.

Elle est seule au milieu de la scène, petite icône solitaire et droite, juchée sur ses pointes, la couronne fière. Elle claque dans ses mains à l’orientale et offre son visage à un prince imaginaire. Charles se concentre sur ses yeux. De loin, on dirait qu’elle pleure.

Sa voisine de droite remue sans cesse sur son fauteuil et il en éprouve une gêne incommensurable. Il compte dans sa tête pour se calmer, pour ne pas l’insulter. De précieuses secondes s’égrènent avant qu’il n’y parvienne. Au prix d’une accélération dangereuse de son rythme cardiaque, il se soustrait aux frottements bruyants des vêtements sur le velours du fauteuil, aux accents écœurants du parfum musqué, à cette proximité envahissante, insupportable, comme celle de tout le public présent autour de lui dont il devine les ombres inquiétantes vaguement mobiles.

Charles ne peut pas affronter la foule, il ne va pas au cinéma ni au théâtre, ni en aucun endroit susceptible d’attirer du monde. Il y a quelques semaines encore, sous aucun prétexte il n’aurait mis les pieds ici.

Mais ce soir, c’est la première de Raymonda par Rudolf Noureev à l’Opéra National de Paris, présenté par le Corps de Ballet de l’Opéra et les Premiers Danseurs. Éléonore tient le rôle principal et Charles avait désespérément besoin de la revoir. Depuis son départ précipité de Budapest il ne pense qu’à ce moment, à leurs retrouvailles.

Au prix d’un effort de concentration démesuré, il parvient à se reconnecter à sa petite danseuse perdue sur la grande scène de l’Opéra Garnier. C’est la première fois qu’il la voit danser. L’émotion qu’il ressent face à sa prestation se situe bien au-delà des mots.

S’il parvenait à faire abstraction du public et surtout de sa grosse voisine incommodante, il aurait presque l’impression de faire l’amour avec Éléonore, lui sur son fauteuil et elle au-dessus, aérienne et gracile, comme lorsqu’elle lui apprenait à danser dans sa cabine Istanbul. Il l’observe intensément. Son visage exprime une souffrance muette, un désarroi puissant qu’elle projette dans son art. Le public est subjugué. Charles ne connaît rien à la danse classique, mais ce soir il sait qu’elle ne danse que pour lui.

Son irruption dans sa loge lors du deuxième entracte aurait pu mal se terminer. Leur baiser ardent a failli être surpris par Julien. Que se serait-il passé alors ?

Charles ferme un instant les yeux, dévoré par l’angoisse. Il aurait préféré être tué plutôt que de subir ce renoncement. Après leur étreinte, Éléonore l’a repoussé. Elle lui a répété qu’elle était prisonnière des liens qui l’enchaînent à ce maudit Julien, que son destin était écrit. Elle ne l’a pas choisi. Elle va interpréter Raymonda jusqu’au bout, Raymonda qui sacrifie son amour pour Abderrahmane et qui épouse le Prince Jean de Brienne, la voix de la raison.

Charles ne peut croire qu’elle aille au bout de cette décision. Ils ont fait l’amour, ils ont choisi leur étoile. Ils se sont promis l’éternité. Les ombres d’Éléonore ne peuvent pas le chasser de sa vie. Pourtant si elle accepte ce soir sa nomination d’étoile, il n’en fera plus partie. Ça n’a pas de sens. De grosses gouttes de sueur perlent sur ses tempes. Il est venu la chercher, elle l’a embrassé et maintenant elle pleure sur scène, elle lui dit adieu en dansant. Non, tout ça n’a aucun sens dans le monde de Charles. Il attend la fin de la représentation pour retourner la voir et la convaincre de partir avec lui. Elle lui a dit qu’elle l’aimait. C’est la seule issue possible.

La musique s’intensifie au point que Charles en est incommodé. Il presse légèrement le tragus de ses oreilles pour en amortir les aigus et capter seulement l’essence du rythme qui emporte Éléonore dans une grâce infinie.

Elle enchaîne les arabesques et les grands jetés avec une perfection qui défie les lois humaines. Charles a du mal à croire que la danseuse éblouissante qui se cambre sur scène est la même jeune femme que celle qu’il a découverte devant la fontaine de la Mosquée Bleue d’Istanbul et côtoyée pendant leur voyage commun à travers l’Europe à bord de l’Orient-Express, le mois dernier.

Cette rencontre l’a foudroyé. Lui le solitaire, l’inadapté, lui qui n’avait jamais encore réellement touché une femme, voilà qu’il aspirait chaque matin à la retrouver, humer son parfum de rose, la cascade ambrée de ses cheveux. Leurs premiers rapprochements clandestins dans sa cabine ont éveillé en lui des sensations oubliées parce que jamais apprises, une chaleur nouvelle, un appétit de chair et d’âme qui l’ont dévoré sur place. Elle a posé sa main dans la sienne et il s’est envolé avec elle en traversant la nuit, tel un papillon fragile et confiant. Ils ont dansé. Ils se sont aimés. Il ressent encore en lui l’émanation de sa chair, la fragrance de son parfum emprisonné sur le haut de sa nuque, à la naissance de sa chevelure. Il est encore imprégné d’elle, la vie sans Éléonore n’est tout simplement pas concevable.

Elle ne peut pas lui reprendre ce trésor après l’avoir abandonné entre ses mains.

2

Charles est venu seul ce soir. Il a menti à sa mère, prétextant un cocktail au bureau des Nations unies. Elle a eu l’air surprise, heureuse de croire que son fils parvenait enfin à affronter le monde et ses obligations sociales. Elle a même ajouté que ce voyage en Europe l’avait fait beaucoup progresser.

Le mensonge ne fait pas partie de l’univers de Charles. Il a dû lutter plus encore que sa mère ne l’imagine pour élaborer cette sortie sans elle, une première à tous les sens du terme. Depuis quinze jours il étudie en détail le plan de la soirée, la réservation de son billet, le trajet précis pour venir jusqu’à l’Opéra. Il a appris également par cœur le déroulé du Ballet, le nom des danseurs, la durée des entractes, la configuration de la scène et des coulisses. Il ne savait pas s’il parviendrait jusqu’à Éléonore en pleine représentation, il savait juste qu’il réussirait. Cette foi qui soulève des montagnes, ça aussi c’est nouveau pour lui.

Il n’a pas pu cacher totalement à sa mère son obsession pour Éléonore, ni son chagrin de l’avoir perdue. Mais le reste, ce fol espoir de la retrouver, il le garde pour lui. Après avoir fait l’amour dans sa somptueuse couchette, puis au pied d’un cèdre dans le parc de ce château hongrois, elle lui a fait promettre de ne rien dire à sa mère. Il a promis. Il ne dira rien.

Ce qu’il ignore, c’est la surveillance que Catherine avait mise en place autour de lui pour éviter les catastrophes. Lucas, le dévoué steward de l’Orient-Express qu’elle avait missionné pour cela a vite repéré le manège entre Éléonore et Charles. Il leur a sauvé la mise plus d’une fois et bien entendu émis un rapport circonstancié de ses découvertes à Catherine, qui est restée partagée entre la joie d’apprendre que son fils avait enfin su nouer une relation amoureuse, et un certain ressentiment envers Éléonore qui rendait son fils à la fois complice et victime de sa relation infidèle, puisque manifestement elle restait avec Julien.

Ceci dit, elle n’a de leçon à donner à personne et refuse de s’aventurer sur le terrain de la morale. L’amitié fugace mais sincère qu’elle a nouée avec Astrid et Guy durant ce voyage s’est vite assombrie par le rappel de l’aventure d’un soir qu’elle avait eue voilà plus de vingt ans avec Guy, dont elle ignorait alors jusqu’au prénom. Elle n’a pas osé les recontacter en vue de la première de Raymonda, alors pourtant qu’ils s’étaient tous promis d’y assister ensemble. La fin du voyage a été bien trop pesante et le malaise qu’Astrid a eu lors de leur nuit passée à Budapest a fini de saboter l’ambiance festive qui avait éclairé la première partie du voyage. Le départ hâtif d’Éléonore et Julien, le scandale de la dispute de ce dernier avec Charles, les relations clandestines, tout était devenu trop compliqué. Il était temps de rentrer à Paris et de couper les ponts.

Seul Guy l’a appelée, un matin. Elle en a été profondément touchée. Il s’est montré doux, nostalgique. Lui a redit combien il avait été troublé à l’époque par leur étreinte sauvage et sans lendemain, à quel point il était heureux de la connaître enfin. Il voulait la revoir. Le ton de sa voix était convaincant sans être péremptoire, il lui laissait le choix. Elle a aimé ce rappel des années où son corps impétueux la sommait de faire l’amour, là, tout de suite. Elle a eu envie de sentir à nouveau ce désir animal qui fait table rase des conventions et de la morale, ce moteur de vie qui annihile l’ennui, cette pédale d’accélérateur qui rend les couleurs plus vives et donne au cœur la sensation d’être au monde un peu plus fort. Elle a accepté.

Sans rien dire à Charles bien entendu, elle s’éclipsera un soir en semaine pour aller dîner au restaurant avec Guy, qui de son côté prétextera un rendez-vous d’affaires. La perspective de ces retrouvailles secrètes illumine en secret ses journées. Elle sourit un peu plus, ces temps-ci.

Elle se garde donc bien d’émettre le moindre jugement sur les choix de vie des autres, Éléonore n’a qu’à faire comme elle et s’arranger avec sa conscience, tout ce qui lui importe c’est la souffrance dans laquelle Charles risque de s’enliser. Ces derniers temps elle l’a trouvé plutôt en forme, concentré sur son travail, la preuve en est ce cocktail auquel il se rend seul, c’est bien le signe que les choses bougent enfin dans sa vie. Peut-être s’inquiète-t-elle pour rien après tout, sa relation avec la jeune danseuse n’est probablement pas aussi ardente qu’elle se l’était imaginée.

Calé dans son fauteuil au milieu de cette salle obscure, Charles compte les minutes avant la fin de la représentation. Son cœur accélère à nouveau à n’en plus finir. Il espère un miracle, il y croit comme un enfant. Il imagine qu’Éléonore va le chercher du regard dans la salle, courir vers lui à petits pas gracieux sur la pointe de ses chaussons brillants, et le serrer aussi fort qu’elle l’a fait dans sa loge d’artiste quand il a eu le cran d’aller l’y rejoindre lors du deuxième entracte. Ils se sont embrassés comme la toute première fois, quand Éléonore l’avait rejoint dans sa cabine une nuit, à bord de l’Orient-Express lancé à pleine vitesse quelque part entre Belgrade et Budapest, parce qu’elle avait fait un cauchemar. Elle portait alors une nuisette blanche et un gilet noir. Il se souvient parfaitement de ses petits seins ronds et blancs, deux aréoles luminescentes qu’il a rapidement caressées, embrassées. Il s’est emparé d’elle aussi fort qu’elle s’est donnée à lui. Submergé par ses sens brutalement sollicités après tant d’années de veille, son corps savait ce qu’il ignorait, ce qu’il redoutait. Ce contact honni avec la chair de l’autre, avec Éléonore il le sublimait, l’adorait, s’y consumait. Il s’est enivré de sa peau douce comme une eau lisse, de ses zones humides et sombres, de la clarté de son regard. Il s’y est perdu et retrouvé. Elle a ouvert la porte de sa cage et a gardé les clés. Elle seule peut le libérer de ses démons, de ses terreurs. Il ne fait confiance en personne d’autre.

Un, deux, trois, quatre… il compte et recompte jusqu’à huit, son mantra pour faire taire l’immonde bête d’angoisse qui serre sa poitrine à l’en étouffer. Éléonore entame le dernier solo, les pirouettes s’accélèrent, sa grâce n’en finit pas de l’étourdir. La musique enfle à nouveau et prend des accents dramatiques mais Charles ne se bouche plus les oreilles, la nécessité de sa présence au monde ici et maintenant lui intime le sacrifice de cet envahissement de ses sens, de tout son être. Il écarquille encore les yeux, Éléonore est majestueuse. Elle ne lâche rien. Son tutu doré tangue en même temps que ses piqués et retirés affirmés, ses mains dansent autour d’elle et viennent se poser sur sa taille déliée, son regard se fixe sur un point imaginaire qui soudainement rattrape celui de Charles. Elle l’a trouvé dans la salle, il en est sûr. Ses yeux s’emplissent de larmes, va-t-il enfin rejoindre son étoile ?

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