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Une joie féroce de Sorj Salandon

Une joie féroce par Chalandon

Le combat d’une femme pour survivre à la maladie, si fort qu’il la révèle à elle-même, est ici finement saisi par l’auteur, qui présente le cancer dont elle est atteinte comme une épreuve à surmonter, mais pas que, loin de là.

Jeanne est une jolie libraire rousse de 40 ans, mariée à Matt, dix ans de plus qu’elle, séduisant mais un peu taciturne, surtout depuis qu’ils ont perdu leur enfant de sept ans des suites d’une maladie dégénérative. La douleur de la perte, Jeanne connaît. Ce qu’elle ignore encore, c’est à quel point les atteintes physiques peuvent impacter sa vie intime, au point de mettre à terre sa vie de couple et de la fragiliser dans ce qu’elle est au plus profond d’elle-même.

Dès le début de ses séances de chimio, elle rencontre Brigitte, une pétulante et magnifique femme un peu plus avancée qu’elle dans la maladie. L’alchimie fonctionne, et une solidarité sans faille se tisse entre Jeanne, Brigitte et deux autres comparses. Assia est la compagne de Brigitte et seule non-malade du groupe, Melody est jeune et fragile et n’a d’autre souhait que de récupérer sa petite fille enlevée par son ex-compagnon en Russie. Jeanne se greffe alors à leur projet fou de braquer une bijouterie pour réunir l’argent de la rançon réclamée par le père de la petite.

L’ensemble forme un livre haletant et dense, où nous suivons avec émotion la lutte acharnée de ces femmes pour leur liberté et leur survie physique et morale, chacune à sa façon.

« Jamais je n’avais réagi comme ça. Je me sentais à la fois fragile et incassable, invincible et mortelle. Le camélia avait tanné ma peau de rousse en cuir épais. Déraciné par le scalpel, il avait arraché un peu de mon cœur. Une brisure. Celle qui ne sert pas à grand-chose. À être polie, convenable, respectable, décente, conforme à ce que Matt et le monde autour attendaient de la petite Jeanne. Le cancer m’avait fait pressée, vivante, rugueuse aussi. Ma priorité était d’arriver jusqu’au matin suivant. Je ne m’excusais plus. Je ne saluais plus les réverbères. Je ne baissais plus les yeux devant le regard chien d’un homme. Je marchais dans la rue en turban mais la tête haute. Mon corps était fourbu mais je bouffais la vie. Pour la première fois de mon enfance et la mort de mes parents, je me suis mise à siffloter sur les trottoirs. »

« Un jour je partirai mais les cygnes ne disparaîtront pas. Et aussi les canards, les mouettes, les nuages d’été, les feuilles d’automne, le vent d’hiver et les rires sur la berge. Tout cela continuera d’exister après moi. Mon camélia m’avait appris que le monde était moins fragile que je ne le craignais. J’ai inspiré longuement, expiré à en avoir mal. La peur avait cessé. Après la terreur de la mort, je ne la redoutais plus. »

« Pendant des semaines, je m’étais demandé que faire de tout cet inconnu. Cette colère, cette volonté, cette énergie. Comment s’emparer de cette force nouvelle ? rudoyer une mégère dans une quincaillerie, faire taire une commère, cracher sur un banquier, insulter un porc dans le métro, noyer les clés de Matt, ce n’étaient que des gestes. Pas même à la hauteur du répit que la vie m’offrait. Moi, c’était d’une geste que je rêvais. Saccager Jeanne Pardon. La bonne fille, la bonne élève, la bonne épouse qui acceptait tout des autres, de l’indifférence au mépris. »

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