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Les exilés meurent aussi d’amour de Abnousse Shalmani

Les exilés meurent aussi d'amour par Shalmani

Quel livre puissant, dense, cruel et tendre, impitoyable et déchirant, qui explore la violence familiale sous un angle inédit.

Shirin, petite fille iranienne puis adolescente raconte l’exil politique de sa famille depuis Téhéran vers Paris. Cependant le tableau dressé n’est pas celui auquel on pourrait s’attendre. Ici l’exil n’a rien de romantique et la fillette apprend vite, grâce à une observation fine des membres de sa famille, qu’elle évolue dans un environnement violent, au milieu de fanatiques révolutionnaires qui ne rêvent que d’abattre le système à coups de bombes. Entre sa mère effacée et soumise à ses sœurs toutes aussi dures et dominatrices les unes que les autres, chacune à leur manière, son grand-père pervers et son père si intelligent mais profondément malheureux, Shirin se réfugie dans l’apprentissage du français et dans les pas d’Omid, ce jeune homme juif amoureux de Tala, l’une de ses tantes, qui lui apprendra à quel point la vie peut être différente de tout ce à quoi elle n’était finalement pas si prédestinée que ça. 

Le ton est vif, mordant, cru et poétique à la fois, l’histoire foisonnante et l’ensemble forme un tout à la fois sombre et lumineux. Hypnotique.

« Baudelaire était un exilé. Et le poète préféré d’Omid (il en riait : c’était le poète des ados et lui ne s’était jamais remis de son spleen d’adolescent, de cette exagération de l’âme, de cette nostalgie ironique de ceux qui n’ont pas encore vécu mais se drapent déjà de souvenirs). C’était le poète de Paris et de l’exil : la nostalgie d’une terre qui n’a jamais existé, la mémoire qui empoisonne le présent, les rêves inaboutis, les fantasmes impossibles. Ce poète-là plus que tout autre possède tout le bréviaire du déraciné. Il souffre avant même d’avoir vécu. »

« Ma mère et ces mille chemins qu’elle n’avait pas empruntés m’apparurent soudain comme la conséquence d’une culture trois fois millénaire où le destin, le janam, le déterminisme, le mektoub, le karma – appelez cela au goût de vos prières – avait une part trop grande, ma mère n’était que le produit d’une culture qui brise les femmes, davantage que les hommes, en les enchaînant à tant d’interdits, tant de malédictions, tant de réputations, tant de regards qui empêchent, aliènent, qu’elles se prennent à croire au malheur de leur sexe alors qu’elle ne craignent que l’isolement, l’opprobre, et qu’elles ne s’autorisent qu’une seule route, celle du sacrifice. Pourtant, elle n’était pas une victime. Elle n’était pas un jouet. Elle était imbibée de préjugés. Elle aurait pu. Si. Elle aurait dû. Si. Mais elle possédait tout sauf le désir de s’accomplir elle-même. »

« Elle rit en remarquant que c’était la première fois que je pleurais un mort et elle était heureuse que ce fût elle. Hannah était une grande dame amorale et juste. »

« Le premier sentiment amoureux vous poursuit toute votre vie. La première fois, toutes les premières fois, sont comme un décalque qui se pose sur toutes les rencontres, toutes les peaux, toutes les lèvres. Pire, vous le recherchez fiévreusement. L’étrange première fois. L’inconnu, le flou, l’ivresse de ne pas savoir encore et pourtant, tout est là. L’intensité du premier regard qui contient déjà toute l’histoire à venir. »

« Il est impossible de pleurer la nostalgie, c’est l’hymne national de l’exil. L’exil est une identité, un langage, un passé sans avenir. L’exil est une île où se retrouvent tous ceux qui n’ont ni le visage du pays natal ni celui du refuge : ceux qui sont trop vieux pour oublier et pas assez jeunes pour se fondre, ceux qui restent toute leur vie sur une île qui flotte sur des océans qui ne leur appartiendront jamais. »

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