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L’art de perdre de Alice Zeniter, Prix Goncourt des Lycéens 2017

L'art de perdre

Quel livre puissant ! 600 pages que l’on dévore tant il apporte de réponses à des questions en suspens, ni franchement posées ni complètement éludées, tout comme le destin des Algériens qu’il explore et que pour ma part je n’imaginais pas autant lié à celui des français « de souche ».

Il s’agit d’une longue quête identitaire à travers trois générations de Kabyles, dont le grand-père Ali forme le premier maillon et qui sans en avoir conscience au moment des faits a tracé le chemin de sa descendance. Un chemin particulier, tortueux, sur lequel avancent à tâtons Hamid son fils et Naïma sa petite-fille, dont nous suivons les errances et l’espoir d’un enracinement.

Ali était un Harki, un de ceux qui a combattu pour la France durant la seconde guerre mondiale et qui percevait à ce titre une pension militaire. À la fin des années 50, lors des affrontements entre le FLN et l’armée française cela suffira à le classer du côté des traîtres, considérés comme opposants à l’indépendance de l’Algérie.

Avec une grande finesse, l’auteure nous fait comprendre de son écriture foisonnante que tout n’est pas aussi simple et que la malédiction familiale qui suivra la fuite d’Ali et sa famille en 1962 contamine malgré eux une descendance sans repères, coincés quelque part entre un pays inconnu qui les rejette et une terre d’accueil pas si accueillante que ça…

Cet entre-deux culturel et historique est d’une authenticité bouleversante, renforcé par d’innombrables détails distillés tout au long des pages et qui permettent aussi de mieux comprendre une réalité masquée aujourd’hui par les titres racoleurs des journaux télévisés.

Je sors de cette lecture enrichie et grandie, et j’en remercie pour cela Alice Zeniter.

« À quel moment a-t-il décidé que sa détresse avait la taille d’un pays manquant et d’une religion perdue ? »

« Voyager par la mer, c’est accomplir le chemin en compagnie des pauvres et des chargés, des conducteurs des voitures cathédrales photographiées par Thomas Mailaender, c’est faire un lent et lourd voyage de fourmi dans le ventre d’une baleine de métal. Prendre le bateau, c’est retourner à Alger de la même manière que sa famille l’a quittée. »

« Au lieu de poser ses pas dans les pas de son père et de son grand-père, elle est peut-être en train de construire son propre lien avec l’Algérie, un lien qui ne serait ni de nécessité ni de racines mais d’amitié et de contingences. »

« La seule chose qu’elle comprend (qu’elle croit comprendre) c’est qu’il l’appelle La Française. Elle en est vexée, comme si l’altérité qu’il nomme était forcément une insulte. »

« Ce qu’on ne transmet pas, ça se perd, c’est tout. Tu viens d’ici mais ce n’est pas chez toi. »

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