Nouvelles

Recueil de nouvelles – Extrait n°13

AU BOUT DE NOS RÊVES

« Et elle court toute la journée 
Elle court de décembre en été
De la nourrice à la baby-sitter
Des paquets de couches au biberon de quatre heures
Et elle fume, fume, fume même au petit déjeuner…
 »

(Jean-Jacques Goldman)

J’écoute d’une oreille distraite cette rengaine de mes treize ans, apprise alors par cœur tant j’aimais son auteur. Je fredonne encore la mélodie de ma jeunesse.

– On peut changer ? C’est nul les vieilles chansons.

Bien sûr, ma fille, seize ans aujourd’hui, n’a que faire des souvenirs de sa mère. Périmés, démodés, has been. Au placard s’il vous plaît !

J’ai envie de lui répondre que pourtant, je porte encore tous mes âges en moi. Comme une poupée russe aux recoins infinis, la petite fille est là, l’adolescente en mal d’amour aussi, la jeune femme amoureuse bien sûr, et la maman enfin. Elles sont toutes là. Parfois elles se télescopent, elles se demandent des comptes, elles ne sont pas d’accord.

« Qu’as-tu fait de mes rêves ?

Grandis, un peu !

Vraiment ? C’est ce que tu voulais, tu en es bien sûre ? Regarde-toi à nouveau dans le miroir, là, juste là. Tu te reconnais ? Parce que moi je ne te reconnais plus. Rejoins-moi ! »

Bon, j’avoue, c’est souvent la petite fille qui a le dernier mot. Il faut dire aussi, qu’elle en a sous le coude celle-là. Les arguments les plus percutants, les plus justes, c’est elle. L’espoir aussi, toujours, c’est elle. Et la justice, la tendresse, l’amour des autres, humains et animaux, tous confondus… c’est elle encore ! Quelle exigence, et quelle intransigeance. Je l’engueule un peu, parfois, quand elle se fait trop virulente. « Mais laisse-moi vivre ! Qu’est-ce que je t’ai fait ? » Alors elle se renfrogne et part bouder dans son coin jusqu’à ce que je la reconvoque.

« … Puis son gamin, c’est presque le mien, sauf qu’il a les yeux bleus,

Elle a fait un bébé toute seule »

La chanson est finie. Enfin, s’écrie ma fille. Toi aussi, tu portes tous tes âges en toi. Mon bébé blond si tendre, les replis doux de ta petite nuque fragile, ils sont encore là, au creux de ton cou. Je l’embrasse à la volée, parfois, ce petit cou, pour ne pas t’embarrasser.

Et je revois tes premiers pas, tu trébuches souvent, mais tu ne tombes pas. Tu es si forte, je suis si fière ! Bien plantée sur tes petites jambes, tu regardes droit devant.

L’horizon t’appartient, mon amour, ce soir je te passe le relais.

Tu me regardes gentiment, les yeux baissés. Oh toi, je te connais, tu as un truc à m’avouer. Mon amour d’enfant. J’attends, je guette. Mère louve, mère en éveil, je fais taire la petite fille en moi. Je prends le risque.

– Tu sais… je crois qu’avec Arthur, on va franchir le pas. Je suis vraiment amoureuse, maman.

Je souris, c’est l’arc-en-ciel dans mon cœur. Les sensations se heurtent, les images se télescopent.

Ma petite fille chérie, vis ta vie de toutes tes forces, aime de tout ton cœur, n’aie aucun regret, passionne-toi, de toute ton âme ! Et surtout, surtout, va au bout de tes rêves.

Moi, demain je commence ma chimio.

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