Blog littéraire

Les choses humaines de Karine Tuil, Gallimard – Prix Interallié et Goncourt des Lycéens 2019

Fascinant ! Une étude de mœurs contemporaine, sans concessions ni prise de position qui laisse la liberté au lecteur de se construire ses propres représentations de la société actuelle et ses élites parisiennes.

Claire et Jean Farel forment un couple médiatique, lui surtout, célèbre journaliste politique à l’antenne d’émissions phares depuis des décennies, elle dans son sillage, brillante intellectuelle et essayiste féministe, tous deux intégrés de longue date dans le tout-Paris élitiste où l’entre-soi règne en maître. Les jalousies, querelles de pouvoir et relations d’intérêt sont la norme, les sentiments authentiques menacés de toute part. C’est la force de ce livre à mon sens, dans lequel transparaissent autant la superficialité des rapports humains que le besoin viscéral de reconnaissance et d’amour, tout simplement.

Les Farel ont un fils Alexandre, dont le parcours promet d’être aussi brillant que celui de ses parents. Étudiant à Stanford, prestigieuse université américaine, il fréquente les cercles déjà fermés de ses congénères parisiens, tous futurs chefs d’entreprise et hauts fonctionnaires.

Malgré toutes ses porosités, l’édifice familial paraît solide vu de l’extérieur, mais une déflagration vient faire vaciller les murs porteurs lorsqu’Alexandre est accusé de viol par la fille du nouveau compagnon de sa mère.

Le sexe et la sauvagerie du désir sont au cœur de ce livre, et le titre est en ce sens parfaitement représentatif du contenu. Les choses humaines… Quoi de plus humain que ce tiraillement permanent entre nos aspirations profondes et l’impériosité d’un désir parfois bestial, cru et instinctif ?

La seconde partie du livre, centrée sur la machine judiciaire, est addictive et nous oscillons sans cesse entre diverses convictions. Le suspense est fort, Karine Tuil sait garder la juste distance, l’espace ténu qui permet au lecteur de se forger sa propre opinion tout en doutant à chaque page. L’ambivalence de l’être humain, en quelque sorte.

Difficile de ne pas terminer cette lecture en ne sentant pas légèrement désabusé sur le genre humain… Cependant, grâce à une écriture précise et surtout grâce à la hauteur que l’auteure garde en permanence sur les événements décrits, chacun peut y insuffler la lumière qu’il souhaite et pourquoi pas s’inspirer des protagonistes de l’histoire pour ériger en contre-modèle ses propres valeurs et le sens qu’il souhaite donner à sa vie.

Le dernier chapitre résonne ainsi pour moi comme une dénonciation des dérives de la société actuelle et du tout-virtuel au mépris de l’humain dans le sens noble du terme, mais il s’agit de mon interprétation…

Une certitude : ce livre bouscule et dérange !

Extraits :

« Elle avait découvert la distorsion entre les discours engagés, humanistes, et les réalités de l’existence, l’impossible application des plus nobles idées quand les intérêts personnels mis en jeu annihilaient toute clairvoyance et engageaient tout ce qui constituait votre vie. »

« Ils n’échangèrent plus aucun mot pendant un moment, respectant malgré eux le cycle écrasant de la mélancolie, cette alternance d’acceptation et de révolte, de désir de renouvellement aussitôt transmuté en apathie, rien n’était fixe, tout oscillait, l’amour et la haine, c’était un flux qui allait et venait, offrait et reprenait, charriant les décombres d’un amour qui avait été, pendant un temps, l’édifice central de leur vie. »

« Il s’allongea à ses côtés, la regarda s’endormir en serrant sa main dans la sienne. La dilection avait succédé à la passion. C’était ça, le véritable amour : être présent à l’heure du déclin quand on avait tout connu et tout aimé d’un être. »

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