Nouvelles

Recueil de nouvelles – Extrait n°9

SOUS LE SAPIN

Le feu crépite doucement dans l’âtre, imprimant sur les visages une sagesse d’un autre temps. Les lueurs cuivre et or des flammes langoureuses effacent les rides et l’amertume, attendrissent les sourcils froncés, détendent les mâchoires serrées.

Mathilde retient sa respiration. Elle attend et redoute ce moment où la tension à son maximum va retomber et provoquer la rupture des digues. Lorsque l’alcool commencera à rosir les joues des uns et des autres, et qu’une nourriture grasse et abondante relâchera un peu les vêtements serrés, les regards vont changer, elle le sait. Les langues se délieront, et chacun voudra revendiquer sa vérité, sa propre version de l’histoire. Et tous auront la sensation d’avoir raison, d’être dans leur bon droit. Les mots blesseront, pour longtemps. Trop de non-dits enracinés entre eux, prenant source aux confins de leur enfance, et de leurs inconscients mêlés, les enchaînent et les relient tout à la fois.

Ce moment terrible de l’ouverture des cadeaux sera le point culminant de la haine et de l’amour entre eux. C’est leur premier Noël depuis l’événement qui a bouleversé leur vie à tous, mais le temps durcit leurs relations plus sûrement encore que l’oubli. Et tous se sentiront lésés de l’amour des leurs, à un degré ou à un autre. La lueur du feu qui se reflète dans leurs yeux est bien plus incandescente au fond qu’il n’y paraît, et Mathilde le sait bien, elle qui a un temps essayé de faire comme si de rien n’était. Ce fut peine perdue. Le poison du doute a envahi leurs relations depuis bien trop longtemps pour que le vernis fragile qui les recouvre ne craque pas de toutes parts au premier coup de griffe.

Elle sourit. Arthur, le benjamin de la famille, vient poser doucement sa tête sur ses genoux en suçant son pouce. Elle caresse distraitement ses fins cheveux blonds et enroule une mèche soyeuse autour de son index. Sa belle-sœur intervient.

– Il est épuisé. Je vais aller le coucher.

Mathilde l’aurait bien câliné un peu plus, juste le temps qu’il s’endorme dans ses bras, mais elle sait que Laurette n’apprécierait pas.

Un plateau de petits fours passe à sa portée, elle le laisse filer. Les queues de crevette, tomates cerises et autres toasts au foie gras ne parviennent ni à la mettre en appétit, ni à la distraire de son anxiété.

De loin, Alain l’observe, une expression triste et inquiète au fond des yeux. Mon amour, semble-t-il lui dire, que fais-tu encore là ? Qu’attends-tu donc de ces proches si lointains, si peu aimants avec toi ? Tu mérites tellement mieux que ça.

Elle détourne le regard, maussade et nauséeuse. Ces proches-là, lui répond-elle de loin, avec tous leurs défauts, leurs petits vices, leurs méchancetés lâches et leurs renoncements, ce sont les miens. Malgré tout, c’est avec eux que j’ai construit mes racines, mon identité, avec eux que j’ai grandi, ouvert mon regard sur le monde. Avec eux et personne d’autre !

Son frère aîné lève la main et fait tinter une petite cuillère en argent sur sa coupe de champagne. Le son cristallin domine un temps les conversations et dérange les oreilles de Mathilde, presque autant que la voix forte d’Etienne. Ça y est, l’alcool commence à œuvrer, d’ici quelques instants les esprits vont s’échauffer, l’amertume va recouvrir de son fin manteau les épaules abaissées et faire s’épanouir les petits rictus au coin des lèvres. Les mots vont traverser la pièce tels des lames de couteaux acérées. Mathilde rejoint Alain, son refuge. Il la prend par les épaules et embrasse doucement sa tempe. Elle ferme les yeux, se concentre sur les chants de Noël qui tournent en boucle depuis le début de la soirée, sur les pleurs d’Arthur qui ne veut pas dormir, mais le discours de son frère monte, et les paires d’yeux se tournent vers lui, attentifs.

– En l’absence de papa, qui prenait toujours la parole avant le repas de Noël, je me fais un devoir de vous remercier tous pour votre présence ici ce soir. Nous savions tous combien ce moment serait douloureux, cette première fois sans lui…

Mathilde rouvre les yeux, surprise. Elle ne s’attendait pas à cette douceur, ni aux accents de regrets dans la voix de son frère. Il a été si virulent juste après le décès de leur père, il y a plus de six mois. Si peu compréhensif envers leur mère, si haineux même, parfois.

– Je sais ce que vous pensez. Mais vous êtes ma famille, et malgré toutes nos disputes et nos désaccords, je vous aime, tous autant que vous êtes. Je regrette infiniment que le décès de papa ait failli tous nous séparer. J’espère qu’il n’en est rien, que nous allons surmonter tout ça.

Des larmes brillent dans ses yeux. Etienne le dur, le roc, celui sur lequel tous comptaient s’appuyer en l’absence de leur père, et qu’ils craignaient d’affronter, voilà qu’il baisse les armes. Comment est-ce possible ?

Mathilde regarde sa mère, qui rit doucement au fond de son fauteuil. Dans quel monde imaginaire s’est-elle réfugiée, et surtout en quelle année ? Son Alzheimer précoce la propulse sans ménagement de sa vie de jeune mariée à celle de veuve, et mélange à l’infini tous les pastels de sa vie. Cela fait plusieurs années maintenant qu’elle n’est plus vraiment avec eux, ils se sont habitués. C’est pour ça aussi qu’il a été si dur de perdre leur père, brutalement, sans aucun signe avant-coureur. Les quatre frères et sœurs étaient tous persuadés que leur mère partirait avant lui. La soixantaine dynamique, autoritaire mais juste, il régnait encore à la tête de l’empire familial de cosmétiques haut de gamme qu’il avait créé voici plusieurs dizaines d’années, Etienne le secondant fidèlement et prenant les rênes petit à petit, dans sa droite ligne. Claire et Lilian font également partie de l’entreprise, à des postes un peu moins prestigieux. Il n’y a que Mathilde, la benjamine, qui ai refusé cet honneur. Passionnée de littérature, elle ne se voyait pas autrement qu’en professeure de français, et ses parents ont eu l’intelligence de la laisser choisir son destin.

Mathilde adorait son père, qui le lui rendait bien. La complicité qui unissait le patriarche à la petite dernière rendait jaloux tous les autres, surtout Etienne, qui se démenait depuis sa tendre enfance pour impressionner la puissante figure paternelle. Tous ses efforts semblaient vains, alors qu’il suffisait à Mathilde d’esquisser un sourire et de pencher la tête sur le côté pour obtenir de lui ce qu’elle voulait.

Tous les regards convergent vers elle à présent. Le regard de Laurette est encore plus noir que d’habitude, celui d’Etienne humide, tandis que Claire et Lilian se retranchent derrière une fausse indifférence. Bon sang, vont-ils lui faire payer toute sa vie ce secret dont elle n’a jamais voulu ? Elle aussi se sent victime de tout ça, bien plus qu’eux tous réunis ! Se rendent-ils compte de ce qu’elle traverse depuis tous ces mois ?

Etienne se dirige vers elle, et pose sa coupe de champagne sur la table au passage. Il esquisse un sourire désolé et triste, et la prend dans ses bras.

– Ma petite sœur…

Mathilde se retient de pleurer. Il ne l’a jamais appelée ainsi, même avant de savoir. Après leur brève étreinte, il se tourne vers les autres membres de la famille. L’instant est solennel. Le pouvoir et l’influence d’Etienne sur eux tous sont incontestables, et sa position aujourd’hui déterminante pour la suite. Mathilde avait promis à Alain que si ce Noël-là se passait mal, elle couperait les ponts, au moins temporairement, avec les siens. Mais contre toute attente, c’est l’inverse qui semble se produire. Et elle assiste, incrédule, au miracle.

Elle se remémore alors cette réunion épouvantable chez le notaire, quand ils ont tous appris, elle y compris, que Mathilde était née d’une autre femme que leur mère, décédée en la mettant au monde. Dans une longue lettre, leur père expliquait comment il avait reconnu Mathilde, et l’avait faite adopter par son épouse. Les fondations ont vacillé, l’empire a été ébranlé, et au milieu de la tempête, leur mère riait, au fond de son antre d’oubli. Impossible de lui demander alors comment elle avait vécu tout cela, et pourquoi elle avait accepté. Jamais elle n’a fait de différence avec ses autres enfants, jamais Mathilde ne s’est sentie moins aimée. Quelle souffrance, pourtant, cela a du être pour elle, d’aimer et élever cette enfant née d’une femme que son mari avouait avoir profondément aimé.

Mathilde sourit à Etienne, puis se dirige à petits pas vers sa mère et l’entoure de son bras. Elle ne la laissera pas tomber, elle non plus. Accoudée sur le bras du fauteuil, elle se penche et l’embrasse tendrement.

– On va rentrer maman, je te ramène chez nous. Tu n’iras plus au centre.

Alain la regarde, étonné, compréhensif. Il savait que cette décision couvait, Mathilde ne supportait plus de voir sa mère dépérir peu à peu dans ce mouroir pour personnes âgées. Ils s’occuperont bien d’elle, désormais. Tout comme elle a choisi de l’aimer comme sa fille, Mathilde choisit de l’aimer comme une mère. Et l’avenir leur appartient, envers et contre tout.

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