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Recueil de nouvelles – Extrait n°4

TENDRE EST LA TERRE

Le jeune plantigrade se redresse, inquiet. Depuis qu’il a perdu sa mère, il erre sans autre but que celui de ne pas mourir, à travers les périls et les pièges que lui tend sans cesse un environnement hostile.

Les gigantesques mélèzes élèvent à l’infini leur silhouette vers le ciel pâle, à peine clairsemé d’une fumée de nuages. L’air sec et froid pénètre dans les naseaux du petit ours sans qu’il parvienne à en identifier les odeurs étranges. Seul, sans ascendant protecteur pour l’initier aux dangers, aux mystères et merveilles de la taïga, comment peut-il savoir ce qui est bon ou nocif pour lui, comment se préserver et se nourrir, comment vivre, tout simplement ?

Une langueur qu’il ne peut identifier s’empare de tout son être fait de sensations brutes. Cet inconfort, cette terreur de mort qui l’envahit, c’est la faim, tout simplement.

Et cette grande lassitude, si tu étais un humain, on appellerait cela de la tristesse. La longue solitude qui a fondu sur toi depuis que ta mère s’est effondrée d’un seul coup, de manière totalement incompréhensible et spectaculaire, après le fracas de ce bruit dont les échos répercutés loin dans la montagne résonnent encore à tes oreilles, tout cela est difficilement supportable. Si tu étais l’un des nôtres, tu pleurerais, jeune ourson désemparé, tu pleurerais longtemps et fort, jusqu’à ce que l’on vienne te secourir.

L’eau vive et glacée de la rivière Tchaïa reflète les mille éclats du ciel. Gris, bleu, ondulant, le chatoiement argenté du courant contrarié par les roches dures ici et là égrène sans fin son eau pure, exempte de la folie des hommes. Nul ici ne l’a souillée de ses fumées d’usine, polluée de ses phtalates ou de ses antibiotiques, nul encore n’a fait crever tous ses poissons en y déversant la bile de ses productions inutiles. Gangrène d’humanité, la pétrochimie n’a pas encore atteint les méandres du fin fond de la Sibérie, et la faune résiste, malgré les assauts répétés des chasseurs et des braconniers.

Le jeune ourson observe un instant la valse des lourds saumons qui viennent presque jusqu’à lui, au bord de la rive sableuse. Mû par l’instinct ancestral de sa condition, il se dirige vers les bancs de salmonidés étincelants qui remontent le courant par bonds désordonnés. Maladroites, pataudes, ses premières tentatives s’avèrent infructueuses. Les bestioles sautent autour de lui dans un ballet narquois. A quatre pattes dans l’eau, il change de stratégie et attend patiemment que l’un d’entre eux accomplisse le bond final, celui qui le propulsera directement dans sa gueule, qu’il ouvre grand en offrant au soleil l’éclat de ses petites dents pointues.

Son opiniâtreté finit par payer, et bientôt il se repait furieusement de la chair grasse et froide d’un imprudent poisson. Cela faisait si longtemps qu’il ne s’était pas alimenté, il en oublierait presque sa solitude, pesante et amère comme une herbe incomestible.

Repus, le museau enfoui dans ses pattes velues, il cherche dans ses songes la chaleur d’un refuge aimant, le réconfort d’une langue humide sur son pelage, les grognements apaisants de cette mère disparue, pourvoyeuse d’amour comme de nourriture.

Comme il fait froid soudain. L’ourson tressaille, réveillé en sursaut par des bruits et des odeurs étranges. Une nuit profonde et inquiétante a envahi la forêt boréale. Le ciel noir piqueté d’étoiles recouvre comme un voile les cimes des conifères géants, et masque le vert dense des pins et des épicéas en les enveloppant d’un obscur et sombre manteau d’ébène. Un caribou passe entre deux arbres, nonchalant, avant de s’enfuir comme s’il avait le diable à ses trousses.

Le petit ours aimerait presque le suivre, tant il se sent effrayé au milieu du néant végétal, et seul, si seul. Il enfouit à nouveau son museau entre ses pattes, mais le cœur n’y est plus. Ses yeux se rouvrent, et guettent encore l’étrangeté des sensations qui ont provoqué son éveil.

Des craquements inconnus font hérisser tous ses poils le long de sa colonne vertébrale, il se met à grogner de terreur. Soudain, des sons parfaitement inidentifiables parviennent à ses oreilles neuves, en même temps qu’un faisceau de lumière anéantit sa vision nocturne. Une panique indescriptible vissée au cœur, il tente la fuite, dans un ultime réflexe de survie. Son beau pelage luit sous le clair de lune, ses pattes déjà massives écrasent sans ménagement les chablis qui jalonnent sa course sous les arbres, il gémit de terreur, et cherche encore sa mère, enfouie dans l’inconscient animal de ses premiers émois.

L’Homme est là. Il a perçu l’animal et le traque. Les canons de son fusil brillent d’un éclat mortel sous la voie lactée, l’odeur du fer et du sang excite ses papilles, qui salivent d’impatience. Les deux chasseurs ont déjà tué un beau grizzly femelle hier matin, s’ils pouvaient réitérer l’exploit ce soir, leur saison serait presque faite.

L’ourson naïf se dévoile dans la pleine éclaircie des grands arbres, moins nombreux au bord de la rivière, et la pureté du ciel permet aux hommes d’ajuster leur fusil sans aucune difficulté.

– Attend !

L’homme qui a parlé baisse son arme en chuchotant.

– Qu’est-ce qu’il y a ? demande l’autre, impatient.

– Tu vois bien… C’est un petit…

– Et alors, c’est un ours quand même, tais-toi, tu vas me faire rater mon coup.

– Ne le tire pas.

– Qu’est-ce qu’il te prend ?

Le vieux chasseur regarde son ami dans l’obscurité. Depuis toutes ces années, jamais encore il ne lui a demandé d’épargner un gibier, quel qu’il soit. L’homme réajuste son bonnet de fourrure sur ses oreilles, se gratte le menton pensivement.

– On a tué sa mère hier.

– Oui sûrement. Et alors ?

Le chasseur soupire. Il ne comprend pas lui-même sa réaction. Peut-être que les images du monde aperçues la semaine dernière aux informations à Tioumen, si rares dans ce coin reculé de la forêt hudsonienne où ils vivent, l’ont troublé plus qu’il ne l’aurait cru.

– On est fous, Youri, on est devenus fous…

Nikolaï a vu des forêts originelles, aussi belles que la sienne, décimées, transformées en plantations de palmiers à huile et d’eucalyptus, pour produire toujours plus de soja et de viande, par millions de tonnes, afin de répondre aux besoins dévorants de l’industrie agroalimentaire. Les mangroves aussi disparaissent, et les animaux avec. Détruire l’essentiel pour produire le superflu, alors que nous sommes tous issus de cette même famille du vivant, les hommes, les arbres, les animaux. Nikolaï sent intuitivement que l’écosystème de la forêt met en lien l’eau, l’air, la terre et le soleil, qu’il est la pierre angulaire du monde dont ils dépendent tous.

Il se tourne vers Youri et sourit tristement.

– Laissons grandir cet ourson. La Terre a besoin de lui. Et la forêt, aussi.

Dans la nuit claire, un fil d’argent traverse le ciel.

Le petit ours franchit les flots de la rivière froide, et poursuit vaillamment son chemin.

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