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Recueil de nouvelles – Extrait n°3

OUBLIÉS SOUS LE PARASOL

– Allez mamie, fais un effort, dépêche-toi un petit peu…

Exaspérée, Lolita enfourne un peu fort la cuillère entre les gencives édentées de Germaine. Elle aimerait vraiment lui laisser prendre son temps, pourtant. Les beaux yeux fanés de cette grand-mère lui rappellent tellement la sienne. Mais voilà, les minutes sont comptées. Et les jours rythmés par des obligations absurdes et répétitives, toujours les mêmes, comme si un métronome infernal prenait le pouvoir sur le bon sens et l’art de vivre. Les piluliers, c’est l’heure des médicaments ! La toilette, vite, encore quinze résidents à changer ! Et les repas, alors, c’est de l’abattage, vraiment… Lolita a honte, tous les jours, en rentrant chez elle. Elle quitte ce bâtiment triste qui sent l’urine et la cantine des mauvais jours, en ayant chaque fois l’impression d’abandonner le navire… Elle imagine, les yeux fixés loin sur la route, ses petits vieux à la dérive, en train de surnager tant bien que mal pour traverser la nuit qui s’annonce. Heureusement qu’elle l’a, ce temps de trajet avant d’arriver chez elle, pour décompresser un peu de sa journée. Pour chasser les images, et la mauvaise conscience.

– Bon sang, qu’est-ce qu’elle m’a encore fichu, la petite…

Germaine secoue la tête, agacée. Toutes ses épingles à chignon sont mélangées, les petites avec les grandes, les fines avec les larges, le filet, les élastiques, une chatte n’y retrouverait pas ses petits ! Elle le sait, pourtant, le soin qu’elle y met, chaque jour, et ce que ça représente pour elle. Ses beaux cheveux blancs et son chignon impeccable, Germaine y tient plus que tout. Comme si sa dignité mise à mal dans ce lieu improbable s’était réfugiée dans ce petit coin de sa personne, sur sa tête. Malgré son grand âge, elle a gardé des cheveux magnifiques, c’est comme ça. Ils se sont un peu affinés, avec les années, mais ils sont toujours aussi doux et brillants. Et si blancs ! Son arrière-petite-fille lui a dit l’autre jour qu’elle ressemblait à un ange, avec une auréole sur la tête. Elle ne l’avait encore jamais vue décoiffée, alors sa chevelure libre et immaculée l’a fascinée. Pauline est si mignonne avec elle, c’est la seule qui insiste encore pour venir la voir, et Germaine sait qu’elle traîne sa mère tous les samedis dans cette maison de retraite lugubre, après un passage obligé chez le pâtissier. Une visite sans un bon petit kouign-amann à partager, ça serait tout simplement impossible. Germaine sourit. C’est le seul jour de la semaine où elle insiste pour porter son dentier. Pas question que Pauline la voit sans ses dents ! Et puis même si le gâteau colle un peu aux gencives, ça fait du bien de retrouver les saveurs oubliées du dehors.

De temps en temps, le soir, Germaine entrouvre sa fenêtre, oh, juste un peu, elle sait bien que toutes les ouvertures sont condamnées ici, à l’étage. Ils ont peur que les petits vieux sautent par la fenêtre ! Germaine rit. Quelle blague. S’ils avaient encore la force de leur désespoir, peut-être, oui… Mais ils sont tous si faibles, ici, si misérables. Elle imagine Monsieur Petit en train d’enjamber la fenêtre, avec sa prothèse de hanche, ou encore Madame Kernac et ses vertiges… Non, vraiment, personne ici ne pourra s’échapper. Pas comme ça, en tous cas.

Du haut de ses quatre-vingt-dix-sept ans, Germaine pense à la mort, bien sûr. Peut-être pas tous les jours, et pas avec la même intensité chaque fois, mais elle y pense, oui, ça c’est sûr. Elle se demande parfois ce qu’elle aimerait encore accomplir avant de mourir. Elle hume l’air iodé par la fenêtre entrouverte, et elle plante son regard bleu sur l’horizon. Elle le voit encore un peu. Flou, lointain, parce que ses yeux sont presque centenaires, eux aussi. Mais elle a tant de souvenirs de ses beaux jours passés que parfois, elle préfère simplement les fermer, ses yeux, pour retrouver la beauté du paysage. Et puis les sensations aussi, la joie de ses amours passées. Tout est là. Elle abrite encore en elle toutes les Germaine, même la plus petite, même l’enfant. La jeune fille ardente, la femme amoureuse, la mère, elles sont toutes là, au creux de sa poitrine. Elles dorment. Et puis parfois, elles se réveillent. Et elles crient, à Lolita, aux autres, mais regardez-moi ! Regardez-moi vraiment ! Je ne suis pas seulement cette vieille dame aux cheveux blancs et au visage usé, aux mains déformées par l’arthrose, aux gestes lents et fatigués… Je suis encore cette jolie petite fille aux yeux rieurs qui a la vie devant elle, je suis cette femme alanguie éperdument amoureuse, j’ai des émotions plein le cœur, et tu ne le vois pas ! Tu ne vois de moi que cette image triste, éteinte. Comme le soleil qui disparaît derrière un nuage, tu sais ? Et ce petit pincement au cœur qu’on ressent alors.

Germaine repose sa brosse doucement. Elle doit se concentrer maintenant, pour regagner son lit. Ne pas heurter la commode, ne pas se prendre les pieds dans le tapis… Le moindre faux pas peut lui être fatal maintenant. Elle n’a plus de réflexe, et puis elle en a tellement vu, des petits vieux faire une mauvaise chute, et se laisser glisser tout doucement vers un long précipice. Non, elle va faire bien attention.

Ça y est, elle est assise sur le bord de son lit. Le plus dur est fait. Maintenant, il va falloir monter ses pieds sur l’édredon, un par un. L’infirmière est passée lui enlever ses bas de contention et lui donner ses médicaments pour dormir, mais elle n’avait pas le temps d’attendre que Germaine ait fini de se brosser les cheveux. Elle a soupiré, elle n’avait pas l’air contente. Tant pis pour elle, ça au moins ils ne me le prendront pas.

Germaine donne un léger coup de rein vers l’arrière pour faire la bascule, et ça fonctionne. Les jambes suivent. Voilà ! Elle n’a eu besoin de personne, ça fait du bien cette sensation de liberté. C’est si rare, ici.

Juste à ce moment, la porte s’ouvre.

– Alors, Germaine, tu allais te coucher sans me dire bonsoir ?

C’est Jules, son aide-soignant préféré. Il s’avance vers elle, rieur, et lui claque une bise comme il embrasserait du bon pain. Toujours de bonne humeur, moqueur, insolent, mais si profondément humain. Il la regarde vraiment, Jules. C’est elle qui lui a demandé de la tutoyer, parce que ça lui faisait du bien.

– Tu as pris tes médicaments ? Tu veux un verre d’eau, au cas où ? Bon, ne bois pas trop quand même, hein, tu sais que je suis tout seul la nuit pour vous tous… Si tu dois aller aux toilettes…

– Oui, oui je sais, je me débrouillerai, ne t’en fais pas pour moi.

– Ma Germaine, bien sûr que je m’en fais pour toi ! Tu veux toujours tout faire toute seule ! Bon, je ne vais pas t’engueuler maintenant, tu serais capable de faire des cauchemars et de m’appeler toute la nuit…

Il la regarde d’un air moqueur, attendant qu’elle réplique.

– Non mais dis-donc, je ne sonne jamais la nuit !

Il éclate de rire, lui envoie un baiser aérien et passe à la chambre suivante. Quelques minutes à peine auront suffi pour alléger sa soirée, et l’aider à affronter seule le désert des heures à venir.

Germaine ferme les yeux, son esprit s’envole. C’est toujours lui qu’elle voit la nuit. Ils ont la trentaine, ils sont beaux, jeunes et heureux. Ils ont la vie devant eux, et l’insolence d’une santé qu’ils pensaient éternelle. Et cette certitude chevillée au cœur, aussi, qu’ils passeraient toute leur vie ensemble. Loïc était si beau. Elle s’accorde ce plaisir secret de revivre leurs instants charnels, le partage d’un amour puissant, complet.

Un jour, juste avant leur mariage, ils se sont retrouvés en secret sur la petite crique de l’Anse de la Vierge. L’endroit était encore sauvage à l’époque, et peu fréquenté. Profitant de la nuit tombante, ils se sont caressés longuement dans l’eau salée, et aimés pour la première fois. Quel vertige, alors ! Germaine éprouve encore la sensation des mains chaudes de Loïc sur ses petits seins fermes, et sur ses hanches… Il était si doux, tendre et sensuel à la fois. Combien de fois ont-ils fait l’amour au cours de leur vie ? Vertigineuse question…

Le temps a passé, les enfants sont arrivés, et le désir a fluctué en eux comme le va-et-vient des marées. Mais quelle que soit la météo de leurs amours, qu’il fasse beau, qu’il pleuve ou qu’il vente, Loïc a toujours gardé pour elle l’étincelle du désir au fond des yeux. La petite flamme, ardente et précieuse, lampe torche éternelle, son phare dans la nuit. Parce que des tempêtes, il y en a eu, aussi ! Comme la fois où cette Anaïg a failli lui voler son homme… Loïc n’a jamais avoué, mais Germaine est persuadée qu’il a craqué, au moins une fois, pour la belle bretonne qui lui tournait autour. Ça lui a fait mal, alors, si mal. Mais elle a pardonné, grâce à cette petite flamme dans les yeux de son homme. Il faut dire, aussi, qu’il y a mis du sien, pour la reconquérir. Elle a eu l’impression de vivre une seconde lune de miel.

Loïc s’est toujours montré si prévenant, protecteur avec elle, comment aurait-elle pu imaginer un jour vivre sans lui ? Son homme, son mari, son amant, son compagnon… Soixante ans de vie commune, ça compte quand même, non ?

Elle s’endort enfin, sur son beau visage et ses grandes mains chaudes.

– Allez Germaine, il faut émerger là, comment ça se fait que vous dormiez encore ? Il est 7h !

La voix haut perchée de Lolita lui casse les oreilles. Elle était si bien pour une fois, dans son lit bien chaud. Elle ne ressentait plus rien, comme si elle flottait au milieu de nuages cotonneux. Quel bonheur. Et quelle cruauté d’en être arrachée comme ça, aussi brutalement. C’est comme un atterrissage sans amortisseur, ça fait mal partout. D’un seul coup, Germaine ressent ses os douloureux, son dos en compote, ses mains usées, et cette fatigue immense, lancinante, à peine réveillée…

Lolita repousse la couverture, et un vent glacé s’insinue jusque dans les côtes de Germaine, surtout quand la jeune femme lui passe un gant mouillé sur le visage, puis sur le corps. Elle grelotte du fond de l’âme.

– On est vraiment obligés ? Si un matin, je ne me lavais pas, ça ne serait pas si grave, non ?

Elle croise le regard fuyant de Lolita, qui acquiesce.

– Vous savez bien que je ne peux pas, Germaine… On me reprocherait de ne pas faire mon travail.

– Même si c’est moi qui le demande ?

– Eh oui. C’est comme ça.

Pourtant, malgré son âge avancé, Germaine n’est pas sénile. Elle a toute sa tête. Pourquoi la considère-t-on comme inapte à prendre la moindre décision la concernant ? Quelle injustice. La petite fille en elle tente vaguement de s’insurger, mais ce matin elle est vraiment trop fatiguée. Elle préfère s’en remettre à la vieille, celle qui abdique, qui accepte et se résigne.

– Voilà Germaine, on a fini. Est-ce que vous aurez envie de prendre le petit déjeuner dehors, ce matin ? Il va faire beau.

– Oh oui.

La petite fille rouvre un œil, bat des mains, enfin on lui propose quelque chose d’intéressant.

Finalement, Germaine n’ira dehors qu’en fin d’après-midi. Trop de travail, trop de vieux à changer, trop de lits à refaire et de bouches à nourrir. Lolita passe et repasse devant elle, la mine désolée, de plus en plus décoiffée au fur et à mesure que la journée avance.

Germaine attend. Elle n’a rien d’autre à faire, alors elle a appris, à force, à apprivoiser ces longues heures vides, cette vacance intérieure où plus rien ne semble compter.

Et puis vers 16h enfin, la jeune aide-soignante la rejoint, et l’accompagne dehors, sur la terrasse. Elles contournent la longue rangée de fauteuils roulant sagement alignés, et rejoignent une petite table en fer, un peu plus loin, sous un joli parasol orange. C’est vrai qu’il fait chaud, aujourd’hui. L’ombre lui fera du bien.

Germaine est bien calée sur sa chaise, les mains en appui sur les accoudoirs, les jambes relevées. Un verre antifuite en plastique devant elle, voilà, elle n’a besoin de rien d’autre.

Au bout d’un long moment, elle entend le bruit des petites roues sur le gravier. Lolita installe le fauteuil roulant juste en face d’elle, relève les jambes du Monsieur, s’assure qu’il est en équilibre, et puis elle s’en va.

La fin de l’après-midi décline doucement sur la maison de retraite des Lilas. Les ombres s’étirent, la mer au loin s’assagit. Quelques mouettes survolent le jardin en émettant un son bref. Des cris d’enfants, assourdis, si loin, leur parviennent encore aux oreilles. Sûrement le retour de plage et son cortège de pleurs, d’énervement, de sable qui colle, de maillots mouillés sur les sièges arrière, et de coups de soleil traitres qui commencent tout juste à apparaître.

Germaine sourit, ils en ont eu leur lot, de ces instants-là. Avec les enfants d’abord, puis les petits-enfants. Une vie. Elle se tourne vers le monsieur en face d’elle, et lui sourit.

– La nuit tombe, Loïc. Tu crois qu’ils nous ont oubliés ?

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