Mars 2019

Recueil de nouvelles – Extrait n°1

 UN HOMME DEBOUT

La promiscuité imposée par cette petite salle d’attente ouverte à tous les vents me glace, paradoxalement. Je resserre les pans de mon manteau autour de moi, dans un vain repli d’égocentrisme et une quête improbable de chaleur. Las, les regards sont aussi mornes que le mien, éteints sur la médiocrité des vies, de nos petites existences, de nos espoirs déçus.

Que s’est-il donc passé ? A quel moment, à quelle heure avons-nous abdiqué ? Toi, la vieille dame aux paupières fanées, ton petit rictus qui affaisse le coin de tes lèvres, il est apparu quand ? Et toi, l’homme en costume impeccable et aux chaussures cirées, tu l’as perdue quand, ta joie de vivre ? Elle est où, ton insouciance ? Tu te souviens, quand tu riais, enfant, sur la balançoire, et que tu criais de peur et d’excitation, encore, plus haut ! Ils sont passés où, nos rêves d’humanité ?

Je soupire, les yeux baissés sur ma tasse en plastique de thé brûlant. Un petit coin de chaleur, tout de même, sur ce mauvais fauteuil. Je hais les halls de gare. Impersonnels, tous pareils. Ventrée de gens pressés, impatients, de passage, forcément. Les cinq notes creuses de la Sncf et la voix désincarnée qui s’ensuit annoncent l’arrivée de mon train, quai numéro deux. Je n’aurai pas le temps de boire mon thé, tant pis. Mon sac sur le dos, je suis le mouvement, bon petit robot.

Le vieux monsieur assis à côté de moi se lève aussi. Bon sang, quelle puanteur ! Assis, ça allait encore, mais dès qu’il bouge… Depuis combien de temps ne s’est-il pas lavé ? Les croûtes dans ses oreilles et les ongles longs et sales en donnent une idée. J’évite son regard bleu lorsqu’il me tend son chapeau. Pas le temps, pas d’argent à donner, mon cœur est fermé. Passez votre chemin. Ce pincement au creux de la poitrine, depuis tout à l’heure, c’est à cause de lui, alors ? Il me donne mauvaise conscience, moi qui ai froid dans mon joli manteau. Qu’il disparaisse de mon champ de vision, vite, pour que j’oublie. C’est la seule solution.

Son dos cassé en deux me précède. Il marche si doucement, je ne vais quand même pas le bousculer. Toujours cette pitié malsaine qui me tord le bide. Allez, avance, s’il te plaît.

Il bifurque, enfin. J’accélère un peu le pas vers les escalators. Et puis je m’arrête. Net.

Des notes de musique, pures, essentielles, me happent le cœur aussi sûrement qu’un lasso. Je ne peux pas continuer, il faut que je me retourne. Voir d’où ça vient. Je n’ai pas de mal à identifier ce prélude de Bach qui me retourne l’âme à chaque fois que je l’entends. Mais jamais encore comme ça. Je ne l’avais même pas remarqué, ce piano. Il dormait dans un coin, là, comme un vieux chien fatigué auquel plus personne ne prête attention. Je m’approche un peu, parce que je crois que mes yeux me jouent des tours, et puis cette attraction puissante des notes, toujours.

Ces mains grises de crasse. Ces ongles dégoûtants. Ce vieux cou de tortue penché sur le clavier noir et blanc. C’est toi ? Le vieux mendiant qui m’a indisposée par ton odeur, par ta présence culpabilisante à mes côtés, c’est toi qui fais accélérer mon cœur, comme ça, sans prévenir ?

Tu es un voleur, un cambrioleur d’émotions, tu m’as kidnappée brutalement, sans égards. Je suis obligée de rester là, maintenant, à cause de toi. Et je dois laisser aussi mes yeux s’emplir de larmes quand tes notes s’infiltrent au creux de ma conscience, dans l’essence de mon être. Tu viens bouger mes lignes à l’intérieur, et par la magie de tes doigts abîmés, je ne vois plus la gare grise, je n’ai plus froid. Je vibre de tant d’arcs, sur ma corde sensible, j’ai peur de m’envoler. Et je le fais. Je ferme les yeux, je suis le ciel, la mer, le vent dans les nuages. Tu m’emportes avec toi dans un doux paradis. J’ai quitté le sol.

Et je ne suis pas la seule, j’en vois d’autres, des embués de l’âme, autour de moi. Ça y est, vous comprenez ? Vous vous reconnectez, vous aussi ?

Je regarde à nouveau mon vieux monsieur crasseux. Il a dû se décaler un peu sur le petit banc de bois, parce qu’à côté de lui est apparu un autre monsieur, celui au costume impeccable, qui sentait bon, lui.

Ils jouent à deux, maintenant. Et on ne sait plus qui est qui, des mains manucurées aux doigts détériorés, du sourire édenté au cou rasé de près, les regards se joignent, se croisent et se comprennent.

Ça y est, tu l’as retrouvé, ton enfant intérieur, celui qui faisait de la balançoire, je le vois au relâchement de tes épaules, à l’absence de retenue, à l’élan qui anime ton corps vers celui du vieil homme. Vous avez le même visage, à cet instant précis. Vous communiez au-dessus du piano fatigué. Et nous, public en mal d’amour, on se repaît de votre complicité. Votre alchimie nous fait frissonner.

La musique nous enveloppe de ses brumes envoûtantes, nous fait oublier le temps et les horaires des trains, accords majeurs, accords mineurs, vous volez sur nos âmes. Virtuoses du noble instrument, vous détenez les clés, les partitions, altérations, les dièses et les bémols, les arpèges, les intervalles. La gamme des émotions est au complet. Et nos regards d’enfants, au diapason.

Merci, messieurs. Vous êtes grands l’un et l’autre. Moi, je reprends mon sac, et le cours de ma vie. J’ai raté mon train, mais j’ai gagné, ce matin, un petit brin d’humanité.

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