
Un livre presque cruel de réalisme, à la fois restitution fidèle du milieu psychiatrique et remise en question d’un système qui se contente souvent de vouloir sauver les apparences au détriment des vrais besoins des patients…
L’auteure s’est immergée dans le pavillon 4B pendant un an, tous les mercredis, afin de restituer au plus près le quotidien et, plus généralement, la vie, des patients schizophrènes, mélancoliques, bipolaires, dépressifs… Mais avant tout des hommes et des femmes avec des désirs, des rêves, des obsessions, de la souffrance. Beaucoup de souffrance. Parfois, même les médecins luttent pour discriminer celui ou celle qui simule, qui fait semblant, qui joue avec son pouvoir de le maintenir enfermé ou non, de décider s’il ou elle constitue une réelle menace pour son entourage, pour la société ou pour lui-même.
Comme le dit l’auteur, on cache nos fous là où, auparavant, on s’en accommodait, on les intégrait à la vie collective, pas forcément mieux, d’ailleurs, mais peut-être étaient-ils moins stigmatisés. La folie, c’est l’affaire de tous, semble-t-elle nous dire. Peut-être, mais n’est-ce pas une réduction un peu facile? Avant de condamner le médecin cynique ou l’infirmière désabusée, il faut passer toutes ses journées dans leur milieu, et pas seulement une par semaine. Mais même si certains y parviennent, peut-on réellement faire preuve d’empathie au long cours lorsque l’on côtoie d’aussi près la folie, la vraie, celle qui fait peur, celle qui engendre de la violence et des comportements complètement hors normes, celle qui demande cinq personnes pour en contenir une seule, celle qui renvoie à une condition humaine réellement effrayante, perdue quelque part entre le cauchemar et la réalité?
Le fait de prendre parti des malades est une bonne chose, mais pour avoir effectué un stage infirmier en psychiatrie fermée durant de longues semaines, je peux attester de la difficulté, humainement parlant, de vivre aux côtés de ces personnes aux réactions imprévisibles, enfermées dans leur propre cerveau qui les malmène, au point qu’aujourd’hui encore, quinze ans après, je me souvienne de certains d’entre eux comme si c’était hier.
En revanche, je rejoins à cent pour cent la dénonciation de la prise de pouvoir de l’administration sur le soin, qui est délétère et extrêmement dangereuse dans tous les secteurs de soins et qui, malheureusement, est devenue une réalité aujourd’hui. Ici, un constat sans appel, mais aussi sans solution.
L’une des vocations de la littérature est de nous mettre face à nos vérités, face à ce qui dérange, et, en cela, ce livre remplit parfaitement sa mission, tout comme celle de nous obliger à nous décentrer de la vision rassurante (ou pas!) que l’on peut se faire d’une certaine réalité, pour nous montrer qu’au-delà de nos frontières connues se trouve une autre contrée, mystérieuse et inquiétante, que l’on abrite peut-être aussi en nous, et que l’on ferait bien de s’en soucier. Car ce qui noue relie aux fous, c’est avant tout notre humanité.
« C’est une expérience qui, loin d’éclairer, de démêler, opacifie et maintient dans l’ignorance, l’ambivalence, une expérience sans révélation, sans dénouement, sans fin. Pourtant cette ignorance est une grâce, elle apaise et fortifie, libère et assagit, rend disponible, vacant, simple pisteur de chants et de traces en forêt, simple récepteur, tympans vibratiles et pupilles béantes pour, le temps d’une expérience, se débarrasser de l’écrasante charge de la vérité.«