CARPE DIEM
Courir sur la plage, à l’aube, accompagné du vol des goélands était un plaisir absolu que rien ne pouvait gâcher, ni la pluie, ni les rafales, mais ce matin, son pied buta contre un objet à demi enseveli dans le sable qui faillit l’envoyer au tapis : une bouteille en verre à l’intérieur de laquelle se trouvait une lettre jaunie.
Jack se roula en boule, traversé par une douleur aiguë amplifiée par l’effet de surprise. Il jura bruyamment. Ses mains réchauffées par la course emprisonnèrent son orteil meurtri à travers le cuir fin de ses baskets. Il s’efforça de respirer calmement malgré son cœur qui cognait dans ses tempes et dont le rythme lancinant envahissait maintenant la zone blessée.
Le vent était glacé ce matin. Il ne s’en rendait pas compte tant qu’il courait, mais son immobilisation forcée sur le sable dur et compact le força à reconnaître qu’il avait peut-être présumé de ses forces. Il était parti comme à son habitude, confiant en ses capacités physiques et sa résistance, sans emmener de vêtement chaud malgré les températures négatives. Il connaissait cette plage dans ses moindres recoins et savait parfaitement combien de temps devait durer sa course.
Les roches volcaniques à fleur de sable parsemaient cette partie du rivage comme autant d’amies importunes mais nécessaires ; elles rajoutaient du sel à la monotonie de son parcours, le même depuis de nombreuses années.
Alors il ne comprenait pas. Comment avait-t-il pu trébucher ainsi ? Et pourquoi justement ce matin ?
Accablé, il entreprit d’ôter sa chaussure. C’était une catastrophe. Son orteil déjà violacé formait un angle étrange. Jack grelottait maintenant. Il estimait à environ huit kilomètres la distance qui le séparait de son véhicule, stationné sur la pointe sud de Lance Cove Beach. Un retour en clopinant sur son pied valide lui semblait difficilement envisageable, surtout vêtu d’un simple tee-shirt alors que les premières glaces commençaient à figer les parois de la falaise au bord de l’océan.
Le jour finissait de se lever. Les lueurs grises teintées de mauve filtrant à travers l’épaisse couche de nuages à l’horizon s’éclaircissaient peu à peu. La houle montait. Une colonie de Fous de Bassan au plumage éblouissant rasa les vagues avant de s’élancer si près de lui qu’il rentra la tête dans les épaules. Il les connaissait bien pourtant, ces prédateurs gracieux ; il ne les craignait pas. Il recherchait même leur compagnie lorsque celle des humains lui pesait trop. Mais ce matin, rien n’était normal. Cette chute improbable, son orteil sûrement fracturé, le temps qui virait bien plus tôt que prévu…
La douleur s’intensifiait. Incapable de remettre sa chaussure, Jack se retourna alors pour identifier l’obstacle qui l’avait brutalement cloué au sol. Furieux, il constata que le responsable de sa blessure n’était autre qu’un déchet produit par l’homme. Évidemment ! Voilà pourquoi il n’avait pas su l’esquiver. Un drôle de bouchon recouvrait ce qui ressemblait effectivement au goulot d’une bouteille en verre. Elle était si profondément enfoncée dans le sable qu’elle ne bougea pas d’un millimètre lorsqu’il tenta de l’en extraire. La curiosité lui fît temporairement oublier son inconfort. Une bouteille abandonnée ? Ici, sur une plage sauvage et reculée de Terre-Neuve, inaccessible aux touristes et que seuls les autochtones avertis s’aventuraient à parcourir ?
Lorsqu’il se rendit compte qu’elle semblait contenir un message, sa frénésie augmenta. Un rêve de gosse. Il s’imaginait déjà découvrir l’emplacement d’un trésor oublié dans une grotte par des pirates au siècle dernier. Il délirait, se remémorait les histoires qu’il se racontait quand il était petit, son enthousiasme, l’impatience avec laquelle il attendait de grandir enfin. Sa vie lui paraissait infinie lorsqu’il avait dix ans.
Il soupira. Son orteil gonflait et bleuissait de minute en minute. Une pluie fine mêlée de neige fondue se mit à tomber dru. Le froid s’insinuait à l’intérieur de ses côtes, de sa colonne vertébrale, de ses os dans leur ensemble. Cela faisait maintenant plusieurs minutes qu’il gisait presque immobile sur le sable, à côté de cette stupide bouteille. La clameur plaintive d’un goëland argenté lui redonna du courage. Mû par une rage soudaine, il prit appui sur son pied valide et tira de toutes ses forces sur le goulot coincé dans le sable. La résistance de l’objet augmenta sa fureur. Il saisit un coquillage solide et se mit à creuser autour comme si son existence en dépendait.
– Sale garce, marmonnait-il, tu vas voir de quoi je suis capable…
Il oublia momentanément sa douleur. Se concentrant sur son objectif, Jack gratta, fouilla, racla le fin gravier qui s’amoncelait autour du verre dépoli. Il distinguait maintenant nettement ce qui semblait être une lettre enroulée à l’intérieur, ainsi que le tracé noirci d’une écriture à moitié effacée par le temps. Depuis combien d’années s’était-elle échouée ici ? L’île de Terre-Neuve ne manquait pas de visiteurs, mais ce coin-ci n’attirait pas grand-monde, surtout en plein hiver. C’était pour cette raison que Jack aimait plus que tout y venir. Courir seul lorsque le jour se levait lui donnait l’impression de maîtriser un peu mieux le cours de sa vie.
Fébrile, il attaqua les derniers centimètres qui allaient enfin lui permettre d’extraire la bouteille du sable. Il agrippa le goulot à l’aide de ses deux mains et tira dessus d’un mouvement sec qui lui fît perdre l’équilibre. Jurant à nouveau, il roula en arrière en serrant l’objet maudit contre sa poitrine. La joie qu’il ressentit à l’idée d’avoir réussi fut cependant de courte durée tant sa souffrance était grande. Immobile, à nouveau assis sur le sable hostile, il gémit longuement.
Quelle situation absurde ! Son plaisir à l’idée de découvrir un trésor se trouvait saboté par la douleur et le vent ennemi qui se glissait sous ses vêtements en le glaçant de la tête aux pieds.
Il tenta de remettre sa chaussette humide et grimaça en l’enfilant. Il inspira profondément pour se calmer. En lui cohabitaient l’enfant impatient à l’esprit aventurier et l’homme apeuré par une situation qui le dépassait. Les éléments se déchaînaient ; les oiseaux eux-mêmes s’étaient réfugiés au creux des niches offertes par les falaises de granit, juste derrière lui. Il n’avait que quelques mètres à franchir pour aller s’abriter du vent et de toute cette eau qui provenait à la fois du ciel et de l’océan. Les vagues étaient maintenant énormes, furieuses. Elles claquaient sur la grève dans un fracas infernal tandis que des éclairs blêmes striaient le ciel redevenu noir.
Était-ce bien le moment de s’acharner à ouvrir cette foutue bouteille dont le bouchon refusait obstinément de céder ? Il était clair qu’après avoir traversé des décennies, voire un siècle ou deux, sans que son contenu n’en semble altéré, son système de fermeture demeurait à toute épreuve.
Un violent coup de tonnerre précipita Jack vers le flanc des falaises. Se mettre en lieu sûr n’était plus une option, il fallait attendre que le grain passe. Serrant contre lui sa trouvaille et renonçant pour le moment à l’ouvrir, il se cala du mieux qu’il le pût dans une anfractuosité qui lui permettait au moins d’être au sec. L’adrénaline retombant doucement, la douleur pulsatile revint, lui faisant payer cher sa course.
Il décida alors de ne plus lutter, d’accepter ce qui lui arrivait. Ce n’était pas dans sa nature. Ou plutôt ce n’était pas ainsi qu’il avait été élevé. Marche ou crève, lui disait son père, si tu veux réussir dans la vie, tu dois te battre !
Son père était mort l’année dernière, d’une crise cardiaque. Jack n’était pas allé à son enterrement. Il ne l’avait pas vu depuis si longtemps, il se sentait comme un étranger dans cette famille. Pourquoi restait-il fidèle à ses valeurs, malgré l’éloignement et tout ce temps écoulé ? Il n’en avait aucune idée.
Reconvoquant l’enfant avide de trésors et de pirates, il se força à imaginer ce qu’aurait pu être sa vie s’il l’avait menée comme ce gamin de dix ans l’aurait souhaité. S’évader ainsi lui permettait de ne plus penser à la souffrance physique, de ne plus ressentir le froid terrible qui bleuissait ses lèvres, d’oublier la distance qui le séparait de sa voiture et de son téléphone laissé dans l’habitacle, comme à chaque fois qu’il partait courir.
Le petit Jack aurait adoré se retrouver coincé dans une grotte par un orage éblouissant. Son cœur se serait soulevé de bonheur et d’angoisse à chaque coup de tonnerre, il aurait cru mourir et renaître à chaque fois. Le petit Jack ne se serait pas cassé un orteil aussi bêtement. Il aurait vu l’obstacle et ne se serait pas jeté dessus comme un papillon aveuglé par la lumière ; il était curieux, observateur, attentif à ce qui se passait autour de lui. Le petit Jack était un sage.
Que restait-t-il vraiment de ces années bénies ? Enfouis sous les contraintes et les obligations, ses rêves s’étaient faits la malle depuis bien longtemps. Il avait laissé son père les écraser.
Ton père est mort, lui souffla le petit Jack. Et toi tu te comportes comme si tu étais mort aussi. Regarde-toi, terrorisé au fond de cette grotte. Tu as oublié comme j’aimais les orages ? Tu rêvais même d’être un chasseur de cyclones, tu te souviens ?
Jack sourit. Passionné de phénomènes météorologiques, il avait découvert à l’adolescence qu’il existait des unités spéciales chargées de survoler les ouragans pour aider les scientifiques dans leurs projets de recherches. Il se voyait déjà membre d’équipage de ces flottes d’avions de reconnaissance qui volaient à l’intérieur des cyclones tropicaux, ces monstres des airs capables de retourner un pays.
Il avait passé un bac scientifique avec l’approbation de ses parents, dans l’espoir secret d’intégrer un jour ces chasseurs d’élite. Lorsqu’il avait osé s’en ouvrir à son père, celui-ci avait ricané et refusé de financer des études aussi grotesques. Pourquoi pas chasseur de papillons, pendant que tu y es ?
Jack s’était senti misérable. Il avait fait son droit, comme le lui demandait son père. Inscrit en secret sur un site consacré aux amateurs d’ouragans, il se contentait aujourd’hui de suivre depuis son bureau les exploits de ceux qui poursuivaient les cyclones, tout en exerçant son métier de fiscaliste, qu’il détestait.
Et s’il reprenait des études sur les sciences de l’atmosphère, s’il devenait un météorologue spécialisé dans les phénomènes cycloniques ?
Son cœur se gonfla d’un enthousiasme qu’il n’avait pas ressenti depuis des années. Tremblant de froid et traversé d’émotions contradictoires, Jack contempla à nouveau cette bouteille improbable que le destin avait placé sur son chemin. Il se sentit le courage de marcher sous l’orage, malgré les éclairs, malgré son orteil fracassé. Ce coup d’arrêt soudain au cœur de cette trajectoire familière qu’il accomplissait hebdomadairement fut comme une brèche déchirant le ciel de sa vie.
La présence de cette bouteille n’était pas un hasard. La tempête non plus. Il s’agissait de signes, de signes puissants qu’il ne savait plus voir. La vie s’était arrangée pour les lui imposer.
Allait-il écouter le petit Jack, ouvrir les yeux et bouleverser sa vie, ou bien resterait-il le conseiller fiscal estimé par son père, qui trébuchait sur des bouteilles ?
Le contenu du message lui donnerait sa réponse.
Sans plus attendre, comme si sa vie en dépendait il fracassa la bouteille contre la roche. Le verre explosa en mille fragments. Sur ce lit de miettes irisées trônait la lettre, fragile débris de papier surgi d’un monde lointain. Il n’avait plus qu’à tendre le bras pour l’attraper. Elle restait enroulée sur elle-même, figée depuis qu’une main inconnue l’avait glissée à l’intérieur de son abri.
Ému, Jack la contempla un court instant puis s’en saisit d’un geste vif avant qu’un coup de vent sournois ne l’emporte. Dans son état, il était bien incapable de lui courir après.
Le cœur battant, il déroula précieusement la lettre qui à son grand soulagement était encore lisible. L’écriture paraissait ancienne, démodée.
Il lut d’une traite son contenu.
« Toi l’inconnu qui découvriras cette missive un jour, toi qui as la chance d’être en vie, ne fais pas la même erreur que moi. Aujourd’hui ne me restent que les regrets. Je vais mourir et je pleure. Je pleure ma jeunesse qui s’est enfuie en emportant mes espoirs, je pleure mes doutes et mes peurs qui m’ont empêché de vivre. Je le comprends bien trop tard. Alors qui que tu sois, agis pendant qu’il en est encore temps. Carpe diem. »
Jack se passa une main dans les cheveux, dubitatif. Quel sens donner à ce texte, sans connaître son contexte ? Certes, le message était clair. Lui qui voulait un signe… C’était presque trop simple, cette injonction surgie de nulle part à profiter de la vie, peut-être écrite par un marin dépressif juste avant de se jeter dans les flots.
Il soupira, honteux de s’être laissé aller ainsi. Comment avait-il pu croire que la réponse à ses problèmes existentiels se trouverait comme par miracle à l’intérieur d’une vieille bouteille enterrée dans le sable ? Son père avait raison, il était trop naïf, rêveur, inconséquent.
Un coup de tonnerre encore plus puissant que les autres le fit tressauter. La foudre s’abattit tout près de lui, faisant jaillir des étincelles à l’entrée de la grotte. Il en oublia momentanément sa fracture et sa déception. Les yeux brillants de curiosité, il se pencha en avant pour observer le ciel. Sa fascination de gosse était intacte.
Au contact du vent, la lettre se retourna brusquement sur ses doigts et se déchira à moitié. Il la regarda alors une dernière fois attentivement avant qu’elle ne disparaisse tout à fait. Un en-tête illisible attisa sa curiosité. Le rapprochant de ses yeux, il tenta de le déchiffrer tant bien que mal.
Lettre après lettre, il parvint alors à le visualiser.
Saisi par une émotion brutale, il scruta l’horizon à la recherche d’un signe supplémentaire, un quelconque indice lui confirmant ce qu’il venait de découvrir. Puis il se rendit à l’évidence, depuis tout ce temps, rien d’autre n’émergerait des flots.
La vue brouillée par les larmes, il comprit que son intuition initiale était juste. Il se fît alors une promesse face à l’océan. Il allait vivre. Vivre vraiment. Pour lui. Dès ce soir il annoncerait à sa femme qu’il quitterait son travail. Cette certitude le libéra d’un poids qui le réchauffa de l’intérieur.
Son messager n’était pas un marin dépressif, non. Son messager venu du fond de l’océan atlantique nord avait expérimenté de la pire façon à quel point la vie pouvait être courte. Jack se ferait un devoir de l’écouter et de lui rendre hommage, en vivant désormais intensément, car tout pouvait basculer d’une heure à l’autre. Même les plus grandes certitudes.
Profondément reconnaissant, il caressa l’en-tête de la lettre qu’il venait de décrypter.
“White Star Line. Titanic.”