Te raconter enfin, qu’il faut aimer la vie,
L’aimer même si le temps est assassin et emporte avec lui
Les rires des enfants…
(Mistral Gagnant)
Renaud
Pour S.

Prologue
Il fait froid ce matin-là. Le ciel est blanc comme s’il allait neiger, l’air sec est glacial. Les personnes présentes se serrent les unes contre les autres pour un ultime au revoir ; certaines pleurent discrètement, les yeux baissés, le nez enfoui dans un mouchoir délicatement tenu par des mains gantées de laine. Les visages sont dignes, sérieux, concentrés.
Elle se retourne pour contempler la foule. Les silhouettes claires flottent au-delà de son regard embué, il y en a tant ! Elles ondulent au son des paroles du prêtre. Quelques discrets raclements de gorge, un reniflement, un soupir, guère plus malgré les dizaines et les dizaines de têtes alignées derrière elle, sûrement plus d’une centaine. Deux cents ?
Ce soutien silencieux est si précieux dans la tourmente. Par leur seule présence, tous ces gens viennent soutenir sa peine, porter ce lourd chagrin avec elle, crier leur solidarité et manifester à quel point la mort d’un être encore jeune semble injuste et dénuée de sens.
Un jour peut-être, elle acceptera cette nouvelle épreuve.
En attendant, il faut vivre. Et regarder devant.
CHAPITRE 1
Clémence se crispe en toquant à la porte. Elle connaît par cœur les points d’usure de la poignée de cuivre, les traces de griffures sur l’encadrement en bois laissées par les nombreux chiens adoptés par sa mère lorsqu’elle était petite, ceux pour qui celle-ci semblait avoir plus de tendresse que pour sa propre fille, ceux qu’elle appelait « mon bébé, mon cœur », alors qu’elle-même n’avait droit qu’à son prénom, ou la gamine, la môme.
Le paillasson est élimé, on devine un ancien « Bienvenue » à moitié effacé par le temps et les frottements hargneux de semelles souillées par la terre du jardinet non entretenu qui encercle le modeste pavillon ; petits cailloux, graviers, poussière ou gadoue selon les saisons. Jamais de fleurs, ça demande trop d’entretien. Clémence détestait jouer dans ce petit carré triste qui puait les déjections canines quand elle était enfant, elle n’osait pas non plus inviter ses amies, elle avait trop honte, et puis sa mère pouvait être si cassante parfois, si désagréable. Elle préférait séduire les mamans de ses copines pour qu’elles l’invitent à venir prendre le goûter dans leur jolie cuisine qui sentait bon le propre.
Elle en met du temps à répondre. La jeune femme se penche vers le battant et dirige sa main vers la poignée lorsque celle-ci s’abaisse enfin. Un premier essai maladroit, puis un deuxième, et enfin une petite voix fluette qui réchauffe instantanément le cœur de Clémence.
– Maman !
– Ma chérie, tu m’as manqué…
La petite fille se jette dans les bras de sa mère, la déséquilibrant par sa fougue et sa joie de la retrouver. Elle presse si fort sa petite tête contre son giron que Clémence saisit doucement son menton pour voir ses yeux. Ils sont secs et rieurs. Elle soupire, soulagée. Que craint-elle donc si fort ? Sa mère s’est toujours très bien comportée avec la fillette, en tout cas en sa présence.
Momentanément rassurée, elle pousse la porte et pénètre dans ces lieux si familiers qu’elle en a presque la nausée. Elle ne sait toujours pas pourquoi elle tient tant à restaurer ce lien ancien avec sa mère. Elle avait pourtant réussi à couper les ponts depuis de nombreuses années, sans culpabiliser ou presque, et se libérer de cette emprise l’avait alors profondément soulagée, même si on ne guérit pas de cette absence-là. Avoir une mère, ne pas en avoir…
C’est au moment de l’adoption plénière d’Ayana qu’elle a décidé de renouer avec la sienne. Un élan sincère, irréfléchi. Sur le coup elle avait presque regretté, mais la voix tremblante de sa génitrice au téléphone l’avait convaincue de poursuivre, de rester. Elle avait l’air d’avoir beaucoup vieilli et semblait très émue d’avoir droit à cette seconde chance qu’elle n’espérait plus.
Lorsqu’elle a appris que Clémence allait devenir mère, ça a d’abord été un choc. Il faut dire qu’elle ignorait tout de sa vie d’alors, et la surprise était de taille ; en effet sa fille ne lui annonçait pas l’arrivée d’un petit-enfant, mais de deux, d’un seul coup ou presque. Elle s’était efforcée de camoufler le mieux possible sa déception en apprenant que l’aînée était une petite africaine, une noire dans la famille, quelle drôle d’idée. Il lui semblait alors impensable de l’envisager comme sa petite-fille.
Et puis un jour elle a rencontré ce bébé à la peau si sombre, tout droit venu de son Burkina Faso natal. Quelle beauté, quelle merveille ! Elle qui n’avait pour ainsi dire jamais mis les pieds hors de son département, est littéralement tombée en amour de ce petit être solaire, qui l’a charmée au premier regard, au premier sourire.
Il faut dire qu’Ayana sait y faire, c’est la reine de l’entourloupe, comme dit sa mère en riant. Elle a beau n’avoir que cinq ans, elle met tout le monde dans sa poche, ses parents les premiers. Et sa grand-mère, n’en parlons pas ! Le rire de cette enfant est si contagieux qu’il est très difficile de la réprimander en gardant son sang-froid, alors on s’esclaffe avec elle, de toute façon, ses bêtises ne sont jamais bien graves et puis il est si doux de s’occuper d’un enfant sans en avoir la charge. Devenir grand-mère n’était pas un rêve pour cette femme qui refusait de vieillir et traquait la fuite de sa beauté en maudissant les lois de la pesanteur devant son miroir tous les matins. Mais, alors qu’elle imposait à Clémence la lourde mission de reprendre le flambeau de cette jeunesse éclatante qui lui échappait inexorablement, avec sa petite-fille, elle se sent libre, affranchie de tous les carcans dans lesquels elle s’enfermait lorsqu’elle était plus jeune. Elle n’est pas idiote, elle sait que sa fille lui en veut pour toutes ces années de contraintes et de critiques permanentes. Mais elle ne regrette rien. Si Clémence est aujourd’hui aussi belle et exigeante, c’est sûrement grâce à elle.
– Tu as l’air fatiguée.
– Non, maman, je vais bien, c’est juste ma tête de tous les jours.
– Ne le prends pas mal, je te connais. Ces cernes sous les yeux, ça veut dire qu…
– Que je ne me suis pas maquillée, tout simplement, la coupe Clémence sèchement.
– Un petit coup de blush, ça prend trente secondes et ça illumine tout de suite le visage, je te l’ai assez dit pourtant.
La jeune femme se retient pour ne pas rabrouer sa mère. Elle ne changera donc jamais ?
Depuis sa mission humanitaire au Burkina, Clémence a pris l’habitude de ne presque plus se maquiller, elle se plait comme ça, au naturel. Malgré les années de silence et l’ignorance dans laquelle sa mère se trouvait de sa vie personnelle et professionnelle, ainsi que tous les questionnements qui auraient pu surgir à propos de sa nouvelle maternité, lorsqu’elles se sont revues, ça a été l’une des premières réflexions qu’elle lui a faites. Tiens, tu ne te maquilles plus ? Petite question anodine que Mathieu n’avait même pas entendue, mais qui est restée gravée dans le cœur de Clémence tant elle la renvoyait à un passé détestable.
Elle a choisi de passer outre, mais sa mère ne peut pas s’empêcher de remettre ça sur le tapis dès qu’elle en a l’occasion. Obnubilée par l’image et la perfection d’un physique qu’elle n’a plus, elle refuse de voir sa fille lâcher la rampe à son tour. Clémence sait qu’elle a gardé tous ses trophées, toutes les coupes et les médailles des concours de beauté et des castings qu’elle a passés lorsqu’elle était enfant, toutes les photos, les publicités… Tristes reliques.
Jamais elle n’imposera ça à sa fille. D’ailleurs, Ayana se contrefiche de ses vêtements et de son apparence ; tant qu’elle peut courir, sauter et grimper aux arbres, c’est tout ce qui lui importe.
Ayana… petite fleur des sables, si tendre et volcanique à la fois… Jamais Clémence n’oubliera le jour de leur première rencontre. Elle était si jeune alors, si amoureuse. Ce n’est pas si loin pourtant, à peine quelques années, mais elle se sent tellement plus vieille aujourd’hui, plus mature ! Il lui semble qu’elle avait encore tout à découvrir à cette époque-là, et, en un sens, ce n’est pas faux.
Dès sa première nuit sur la base de Boassa, elle avait su que les liens l’unissant au Burkina seraient puissants ; jamais cependant elle n’avait imaginé découvrir la maternité sur ces terres rouges et arides. Hermétique à tout projet de grossesse même après son coup de foudre pour Mathieu, c’est la confiance absolue d’Ayana et la complicité qu’elles ont rapidement tissée toutes les deux qui lui ont permis de s’ouvrir à ces sentiments inédits, à cette urgence d’aimer un être vulnérable qui dépendait d’elle pour sa survie. Ayana pesait moins de deux kilos lorsqu’elle l’a vue pour la toute première fois, dans les bras de sa jeune maman mourante. À force de soins et d’amour, Clémence l’a fait grandir et s’épanouir, depuis les berceaux d’Afrique jusqu’à sa petite chambre en ville, ici à Montpellier. Tout ne s’est pas fait sans heurts, mais à partir du moment où le premier couple d’adoptants s’était rétracté, il avait semblé qu’une large route s’ouvrait devant eux, comme si des panneaux lumineux leur confirmaient qu’ils étaient tous au bon endroit. Mathieu, Clémence, Ayana.
La naissance d’une famille.
CHAPITRE 2
– Alice, tu es prête ?
– J’arrive maman, t’inquiète ! Je réponds juste à un message.
Julia soupire et lance un regard faussement exaspéré en direction de son mari, qui lui sourit en retour. Paul ne change guère avec les années ; doux, patient, tendre. Il s’est révélé un père exceptionnel avec Alice, une fois compris et intégré par celle-ci, que le seul point commun de Paul avec son ex-beau-père était le fait d’être un représentant du sexe masculin. La violence, l’alcool, la négligence… tout cela n’appartenait qu’à Anthony, cet homme défaillant que sa mère malade avait choisi pour partager sa vie et sa maison.
Alice ne parle pas de son passé. Ni avec ses parents adoptifs ni avec la psychologue qu’elle continue de voir une fois par mois, à la demande des services sociaux. Son parcours reste atypique, ses souffrances précoces aussi. D’ailleurs, Julia se demande parfois si un jour elle devra lui révéler comment sa mère est morte, ou alors faut-il attendre qu’elle leur pose la question ? Elle espère secrètement que la psychologue aborde tous ces sujets avec elle.
Depuis qu’Alice parle et mange à nouveau, grâce à sa rencontre avec la merveilleuse Ayana, Paul et Julia ont l’impression que la vie leur sourit enfin pour de bon. Renonçant à son nouveau statut d’assistante familiale, que Julia avait pourtant souhaité si fort après la perte précoce de ses bébés in utero, le couple a préféré se consacrer entièrement à cette petite fille tombée du ciel. Alice n’ayant plus de famille, ils se sont positionnés pour l’adoption, et, malgré le caractère singulier de leur démarche, tout est allé relativement vite.
Alice et Ayana ont eu de nouveaux parents au cours de la même année, pour le plus grand bonheur de Clémence et Julia, dont les liens déjà forts s’en sont encore trouvés resserrés. Les fillettes s’adorent malgré la différence d’âge, Alice se comportant comme une grande sœur avec cette cadette qui lui en fait voir de toutes les couleurs.
Une cavalcade dans les escaliers, un éclair blond précédé d’un tourbillon de poils gris, zou ! Alice et Platon déboulent enfin dans le salon. La jeune fille serre son gros chat dans ses bras fins et le laisse filer. Excité par la course, il dérape et s’enfuit sans demander son reste. Paul, la main sur la poignée de la porte d’entrée, secoue ses clés de voiture en direction d’Alice pour marquer son impatience.
– Alors, c’est bon ?
– Oui ! On va où déjà ?
– On déjeune en ville avec Clémence et Ayana, tu as oublié ?
– Ah trop bien ! Je pensais que c’était demain… attends alors, il faut que j’aille chercher le dessin que j’ai fait pour ma petite Yaya, il est fini, elle va l’adorer !
– Alice, tu exagères, on va être en retard !
Il proteste pour la forme, car, en vrai, ils sont plutôt en avance. Mais Paul déteste les imprévus, les risques de bouchons, les touristes grouillant en cette saison d’été, et puis il aime prendre son temps. La ponctualité est la politesse des rois, rappelle-t-il souvent, et Alice se moque de lui. Elle qui rasait les murs lors de sa première année parmi eux, voilà qu’elle en deviendrait presque insolente tant elle se sent à l’aise ! Mais elle reste si douce, si tendre par ailleurs, qu’ils se gardent bien de lui faire la moindre réflexion, surtout Julia. Paul garde ses réflexes d’instituteur, il reprend souvent la fillette sur les bonnes manières et sa façon de s’exprimer, mais son épouse au cœur tendre a bien du mal à poser un cadre. Ils ont attendu si longtemps avant d’être enfin parents, avant d’entendre ces mots bénis, papa, maman, résonner à leurs oreilles… Ils ont tellement souffert lors de cette année maudite où Julia a fait une fausse couche, perdant leurs triplés, et perdant la tête en même temps, momentanément fort heureusement, mais quand même, ils y pensent encore souvent, surtout elle. Quel cauchemar.
En revanche, ils ont toujours répondu sincèrement à toutes les questions d’Alice. Lorsque celle-ci s’est enfin remise à parler après sa longue période mutique liée à son stress post-traumatique, elle s’est intéressée à eux. Elle a voulu comprendre comment Julia avait perdu ses bébés, pourquoi ils n’en avaient jamais eu d’autres. Ils lui ont expliqué leur parcours avec des mots simples, sincères. Le premier « maman » adressé à Julia date de ce jour. Ils se sont choisis et acceptés dans leur malheur, leur vie cabossée, leurs pertes et leurs abandons. Ils ont décidé que ça suffisait, tout ce chagrin.
Alice a encore quelques souvenirs de sa vraie mère, la première, celle qui l’a mise au monde et lui a donné ses premiers repères. Une ombre tendre qui sentait la cigarette et qui dormait beaucoup, qui riait parfois, qui la câlinait. Mais qui ne savait ni la protéger des coups d’Anthony ni assurer son quotidien. Lorsqu’elle cuvait ses médicaments, il pouvait se passer de longues heures, parfois même des jours entiers, avant que la petite Alice n’avale enfin un repas chaud. Sans parler de ses vêtements trop petits, de ses draps souillés, de ses retards récurrents en classe… Alice ne se souvient pas de tous ces manquements, mais elle n’a jamais oublié la violence. Depuis qu’elle vit chez Paul et Julia, grâce à Platon, qui partage toutes ses nuits avec elle, les cauchemars se sont espacés, mais n’ont pas disparu. Selon les situations vécues au collège, les difficultés du quotidien, l’angoisse ressurgit. Sans nom, sans objet, elle diffuse un mal-être, une anxiété qui se propage dans sa poitrine et dans son cœur sans qu’elle ne puisse rien y faire, à part attendre que ça passe. Dans ces moments-là, elle rechigne à demander de l’aide. Qui pourrait comprendre ce qu’elle vit, alors qu’elle-même n’arrive même pas à mettre de mots sur ce qu’elle ressent ?
La vie est douce pourtant avec Paul et Julia. La maison sent toujours bon, ils ne crient pas, rient souvent, lui offrent tout ce dont elle a besoin, parfois même au-delà de ses rêves. Alice mesure sa chance, alors elle culpabilise de ne pas se sentir heureuse en permanence. Elle refoule les accès de haine qui la submergent parfois au point qu’elle a l’impression d’étouffer sous sa petite couette fleurie qui sent bon la lessive. Au collège, certains élèves se cachent pour fumer dans les sanitaires, et laissent traîner de vieux mégots sous la cuvette des toilettes. Un jour où Alice se sentait mal, déprimée sans savoir pourquoi, elle a attrapé un de ces mégots et l’a reniflé en le collant à ses narines. Puis elle l’a porté à ses lèvres. L’odeur pourtant écœurante de tabac froid lui a fait du bien. Elle se sentait réconfortée malgré la culpabilité et la honte qui ont suivi son geste incongru. Depuis, elle recherche la compagnie des gens qui fument et renifle discrètement leur sillage, comme une droguée en manque.
Ces épisodes ne durent pas, mais ils existent. Tout comme le passé d’Alice, qu’elle ne peut effacer d’un coup de baguette magique, même si certains jours elle a l’impression d’avoir toujours été la fille de Paul et Julia.
La brèche créée dans sa petite enfance n’est pas colmatée, et ne pourra sans doute jamais l’être. C’est pourquoi aussi elle se sent si proche de la petite Ayana. Au-delà de sa fascination pour ce bébé du bout du monde, le premier jour où elle l’a tenue dans ses bras, ce fut un univers extraordinaire qui s’ouvrait à elle. Ce poupon joyeux dont elle connaissait l’histoire lui transmettait une vérité qu’elle avait oubliée : on avait le droit d’être heureux même si on avait perdu sa maman.
CHAPITRE 3
Julia trépigne dans la voiture. Qu’est-ce que Clémence peut bien avoir à leur annoncer de si important ? Même à elle, elle n’a rien voulu dire par téléphone. Paul la taquine.
– Une vraie gamine, tu n’as aucune patience !
– Clémence est comme ma sœur, je m’inquiète un peu, c’est tout.
– Si c’était grave, elle n’attendrait pas un déjeuner en famille devant les enfants pour t’en parler…
– Je ne suis plus une enfant ! s’indigne Alice.
– Ma chérie, je te rappelle que tu n’as que treize ans.
– Et ?
– Et tu n’es pas encore une adulte.
– En fait j’en ai marre que vous me traitiez comme si j’avais l’âge d’Ayana.
– Tu sais très bien que ce n’est pas le cas.
– Quand il s’agit de sujets importants, vous me tenez toujours à l’écart.
– Alice ! C’est complètement faux. Pourquoi dis-tu ça ?
– Je sais pas. Parfois j’ai l’impression que vous me cachez des choses.
Paul et Julia échangent un regard interloqué. Profitant d’un feu rouge, Paul se retourne pour scruter les yeux d’Alice et la lueur qu’il y surprend le met mal à l’aise. Malgré son mutisme d’alors, la fillette qui n’en est effectivement plus une lui semblait plus transparente que cette adolescente boudeuse dont l’humeur de plus en plus changeante le laisse perplexe.
Julia le rassure lorsqu’ils sont seuls. Elle grandit, ses hormones la travaillent, et puis elle se questionne sûrement sur son identité. Entre un père inconnu et les troubles mentaux de sa mère, elle a de quoi cogiter. Et là-dessus, elle n’est pas en retard, fait souvent remarquer Paul. Il a détecté très tôt chez cette enfant blessée une hypersensibilité associée à une grande intelligence qui ne fait qu’exacerber les difficultés existentielles que peut éprouver n’importe quel ado.
C’est cependant la première fois qu’Alice leur reproche de lui cacher des choses. Intrigué, il tente de sonder la jeune fille.
– Tu sais, Alice, parfois, les parents ont besoin de parler de sujets qui ne regardent pas leurs enfants. C’est comme ça dans toutes les familles et ça ne veut pas dire qu’on dissimule la vérité.
– Tu me parles vraiment comme si j’avais six ans.
C’est presque un chuchotement. Il y a tant de tristesse dans sa voix que la gorge de Julia se serre. Depuis la rentrée d’Alice en quatrième, le cours tranquille de leur vie se mue en un torrent imprévisible. Certains jours l’eau est calme, claire comme un ruisseau de montagne, d’autres au contraire, le courant gronde, mugit et saute d’un rocher à l’autre, sans que personne ne comprenne bien pourquoi. Au fond d’elle-même, Julia sent que les bouleversements hormonaux n’expliquent pas tout. Alice est réglée depuis deux ans ; de petite fille sauvage, elle se transforme en jeune fille tranquille. En apparence. Sous les eaux calmes, un feu couve.
Lorsque Paul tente à nouveau de se justifier, Alice fourre ses écouteurs dans ses oreilles et laisse son regard errer au loin. La pluie qui ruisselle sur le pare-brise rappelle à Julia ce jour lointain où elle avait dû conduire la petite Alice jusqu’à la psychologue de l’Aide Sociale à l’Enfance afin que cette dernière lui annonce la mort de sa maman. Quelle épreuve, quelle atroce sensation elle avait eue alors de l’emmener à l’abattoir. De fait, cela avait été un massacre. Heureusement qu’elle avait pu rester avec elle, de toute façon, la petite fille se cramponnait à son manteau et n’avait accepté de suivre la professionnelle que parce que Julia était présente. Cette confiance l’avait bouleversée. Elle s’était sentie importante, unique même dans la vie de cette enfant qui la voyait comme un ultime rempart contre les agressions du monde. Elle comptait pour elle. Elles s’étaient apprivoisées, comme le renard et la rose dans l’histoire du Petit Prince qu’elle lui lisait alors tous les soirs.
– Ça va ?
La voix douce de Paul la ramène à leur réalité. La pluie cesse de tomber, ils sont arrivés.
Alice sort de la voiture comme si de rien n’était, le nuage est passé. Joyeuse, elle range son téléphone et prend Julia par le bras. Elle est toujours heureuse de retrouver Ayana. À son arrivée en France, elle s’est beaucoup occupée d’elle, sous la tendre vigilance de Clémence. Son retour à la vie est intimement lié à cette enfant, et malgré un quotidien plutôt dense pour les deux familles, il ne se passe pas une semaine sans qu’elles parviennent à se retrouver, d’une manière ou d’une autre.
– Mamou, puisqu’on passe en ville, tu ne voudrais pas qu’on regarde pour mon pantalon ?
Alice aime bien ce qualificatif tendre pour Julia, une sorte de « maman » personnalisée qui n’appartient qu’à elle. Il y a tant de silences entre elles, tant d’amour non exprimé directement, par pudeur, peur de blesser l’autre, par conflit de loyauté avec les origines d’Alice…
– On le commandera sur internet, ma chérie, dès ce soir si tu veux.
– Okay.
La jeune fille n’écoute déjà plus, les yeux rivés sur son portable. Elle a reçu une rafale de messages qui l’absorberont jusqu’à ce qu’ils parviennent en bas de l’immeuble de Clémence.
Celle-ci leur ouvre la porte, souriant malgré ses sourcils froncés, une cuillère en bois à la main. Ayana surgit tel un diable derrière elle et se jette dans les bras d’Alice, qui éclate de rire.
– Ma Yaya ! Tu m’as manqué…
Elle la fait tournoyer autour d’elle dans les airs avec autant de facilité que s’il s’agissait d’une plume, Ayana est si frêle pour son âge. Elle n’a jamais vraiment rattrapé son retard de croissance, en partie à cause de sa maladie, mais, hormis les rares moments où elle fait une poussée inflammatoire, sa vigueur et son énergie surpassent celles de son entourage.
– Je t’ai fait le dessin que tu m’avais demandé. Regarde, il te plaît ?
– Oh, il est trop beau ! Regarde maman, regarde !
Clémence saisit le croquis et arrondit sa bouche d’étonnement.
– Tu es surprenante Alice, c’est splendide. Toujours pas de cours de dessin ?
– Elle ne veut pas, soupire Julia.
– Je préfère inventer et faire ce que je veux.
– En même temps, quand on voit le résultat, tu n’as pas besoin de te justifier. Ce lionceau est tout simplement éblouissant. On va le faire encadrer et tu choisiras où l’accrocher ma princesse, d’accord ?
– Oh oui ! Au-dessus de mon lit, comme ça, je le verrai tous les soirs et il m’aidera à m’endormir.
Alice sourit. Lui revient en mémoire le dessin d’un arc-en-ciel auquel elle se raccrochait dans une petite chambre impersonnelle qu’elle partageait avec une autre fillette terrorisée, juste avant d’arriver chez Paul et Julia. Elle a peu de souvenirs de cette période de chaos, parfois ils surviennent sans prévenir, comme maintenant, et la laissent vaguement nauséeuse.
Julia l’observe du coin de l’œil. Elle a senti que son humeur tournait à nouveau. Pour donner le change, Alice prend Ayana dans ses bras et l’emmène dans sa chambre en courant. Leurs rires résonnent dans l’appartement lumineux. Les adultes se regardent, sourient. Le bonheur tient à si peu de choses, parfois.
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