« Là où il n’y a pas de justice, il n’y a pas de paix. »
Martin Luther King Jr.

PROLOGUE
2 juillet 2019
Durant quarante-huit heures, elle va devoir répondre de son geste devant un jury populaire. Debout derrière le box vitré du tribunal, elle tendra le cou vers un micro pour tenter de convaincre une cour entière persuadée de sa culpabilité qu’elle ne devrait pas se trouver là. Pas elle.
Elle est une mère, une citoyenne, une femme investie dans son travail. Elle fait de son mieux, tous les jours. Elle n’a pas mérité de se retrouver sur le banc des accusés, en cour d’assises. Elle n’est pas une criminelle. Pourquoi tout le monde s’acharne-t-il à vouloir lui prouver le contraire ?
Pour l’instant, elle se trouve encore à l’abri, juste derrière la porte de la salle d’audience, encadrée par deux surveillantes pénitentiaires. Mais elle perçoit déjà un brouhaha indiquant la présence de nombreuses personnes, des chuchotements étouffés, le raclement de chaises, les froissements d’habits des avocats. Elle se sent comme une artiste maudite avant sa dernière entrée en scène, et serre la mâchoire au moment de s’y engager. Instant figé. Malgré sa volonté de se terrer loin d’ici, d’échapper à tous ces regards convergents sur elle, elle n’a d’autre choix que d’avancer, les traits tirés, les yeux baissés sur ses ballerines vernies noires qu’elle estime soudain ridicules. Comme si ça comptait pour quelque chose…
Dans le relatif silence qui suit son entrée, elle trouve que ses pas résonnent trop fort malgré le soin qu’elle prend à se rendre la plus insignifiante possible. On ne voit qu’elle. On n’entend qu’elle. Tous ces gens, qu’ils soient du côté du public ou des professionnels, sont ici pour la juger. Cela fait un moment qu’elle est en détention provisoire, mais elle ne s’est pas encore habituée à cette situation, elle est toujours sidérée par ce qui lui arrive. Même si son avocat l’a prévenue qu’aujourd’hui, elle allait devoir replonger au cœur du drame qui s’est produit voici plus de deux ans, jusqu’au bout, elle a cru, espéré follement que tout cela n’était qu’un mirage, une erreur, un mauvais rêve dont elle allait forcément émerger.
Force est de constater qu’elle avait tort. Le président du tribunal l’observe, assis bien droit derrière son pupitre, légèrement en avant des deux assesseurs. Ils portent tous trois une toge en drap rouge bordée d’hermine blanche, et le contraste entre cette solennité et la simple robe noire des avocats l’impressionne.
Elle ose alors jeter un coup d’œil à droite de l’estrade, où une rangée de sièges attend le jury populaire, six femmes et hommes ordinaires choisis pour décider de sa vie. Ils ont sûrement tous des enfants, ou presque. Se pourrait-il qu’il y ait une jeune mère parmi eux ? La maman d’un bébé qui sera forcément horrifiée, qui va se montrer encore plus sévère que tous les autres, à n’en pas douter… Le geste du secouement, tel qu’il est décrit par les experts, est d’une telle violence… Lorsqu’ils comprendront de quoi il s’agit réellement, ils ne pourront que la renvoyer en prison pour une durée indéterminée. Son avocat lui a assuré qu’il disposait d’arguments forts pour adoucir sa peine, mais que vaudront-ils s’ils l’imaginent en train d’accomplir ce mouvement si brutal sur un bébé de huit mois au moment des faits ? Un bébé aujourd’hui âgé de presque trois ans qui commence seulement à marcher grâce à une kinésithérapie intensive…
Le public finit de s’installer dans le fond de la salle : des proches, des journalistes, des curieux, dont la présence, combinée à la solennité des magistrats dans cette salle haute de plafond aux boiseries sombres, crée une atmosphère à la fois théâtrale et pesante. Après un bref coup de marteau, le président déclare d’une voix forte : « L’audience est ouverte. » Il présente ensuite l’ensemble des professionnels présents, puis il résume les faits reprochés à l’accusée, à qui il rappelle ses droits.
Elle entend tout cela de loin, comme si elle assistait au procès de quelqu’un d’autre. Malgré son nom cité à de multiples reprises, elle ne parvient toujours pas à réaliser qu’elle se retrouve maintenant dans l’œil du cyclone.
C’est seulement lorsque l’avocat général s’adresse directement à elle qu’elle se force à se reconnecter au présent afin de pouvoir lui répondre.
– Vous avez entendu les faits qui vous sont reprochés, madame ?
– Oui.
Sa voix sonne faux. Ce n’est pas la sienne, c’est celle d’une autre, prisonnière de ce corps qui ne semble plus lui appartenir non plus… Elle, elle flotte, quelque part dans la mer, très loin d’ici.
Comme un oiseau de mauvais augure, l’avocat général déploie ses longues manches noires dans un froissement discret afin de capter l’attention de la salle.
– Mesdames et messieurs les jurés, nous ne sommes pas ici pour juger une simple erreur de fatigue. Nous sommes là pour juger un geste violent, irréfléchi peut-être, mais qui a brisé la vie d’un enfant. Un bébé de huit mois, sans défense.
Il laisse passer quelques secondes de silence, comme pour laisser à tout le monde le temps de bien comprendre les enjeux de ce procès, puis il reprend, impitoyable.
– Madame, vous étiez censée protéger ce petit garçon. Or, vous l’avez secoué assez fort pour provoquer une hémorragie cérébrale, assez fort pour mettre ses jours en danger et pour le condamner à une hémiplégie à vie. C’est lui qui paiera chaque jour de son existence le prix de votre geste. Vous comprenez ?
Un murmure parcourt la salle.
Elle ignore si elle doit répondre ou non. Son avocat lui fait signe de garder le silence. C’est ce qu’elle fera de mieux à partir de maintenant, et pour de longues années encore.
Parler le moins possible, jusqu’à se faire oublier.
Damien Marchand
Jeudi 1er juin 2017
J’en étais sûr. Je le savais depuis le début. Tout ce qu’ils avaient en tête, dès que les médecins ont appelé les flics, c’était de nous enlever Leo. Depuis la première fois où ces deux policières sont venues nous voir à l’hôpital, j’ai compris que ça sentait les emmerdes. C’est pas faute d’avoir prévenu Lina, pourtant… Elle est trop naïve, je savais qu’elle aurait jamais dû copiner avec cette Louise Brac… C’était trop beau pour être vrai, cette soudaine sympathie pour nous, comme si les keufs allaient nous défendre ! Sans parler de sa copilote, là, la brune à queue de cheval avec son regard de tueuse… C’est bien simple, tous autant qu’ils sont, même le lieutenant tranquille qui a essayé de me faire cracher le morceau par tous les moyens, je sais que leur seul but était de nous faire avouer qu’on avait fait du mal à Leo. Tout ce qui les intéresse, c’est de trouver un coupable pour avoir l’impression d’avoir bien fait leur boulot. Je leur donnerai pas cette satisfaction. Surtout maintenant…
Ça me rend tellement dingue qu’ils aient décidé de confier Leo à une famille d’accueil, c’est au-delà des mots ce que je ressens, je peux même pas en parler sans avoir envie de dégueuler, de tout casser… D’ailleurs, je crois bien que c’est ce que j’aurais fait, dans le bureau du juge de mes deux, si l’avocat ne m’avait pas retenu…
On a été convoqués séparément, Lina et moi, comme si on n’était plus rien l’un pour l’autre, comme si notre famille était disloquée… Leo d’un côté, et nous deux devant le juge, chacun notre tour, comme si on était des meurtriers… Y a de quoi en devenir un, franchement, à se faire traiter comme ça… Depuis le début, personne ne nous respecte vraiment de toute manière, même l’avocate qui m’a été affectée d’office s’est mise à me tutoyer, je lui ai dit qu’on n’avait pas gardé les cochons ensemble, elle m’a répondu : « Je suis désolée, mais vous êtes si jeune ! » Et alors, ils ont pas droit au respect, les jeunes ?
J’espère que c’est provisoire, tout ça, que d’ici quelques jours on va retrouver notre fils… Mais apparemment, on doit s’attendre à ce que ça dure un moment. À la maison, j’essaie de prendre sur moi du mieux que je peux pour Lina, elle est dans un état pas possible, encore pire que moi. Elle en veut à mort à tout le monde, elle arrête pas de répéter qu’elle va aller chercher Leo de force, qu’on lui a volé son bébé, elle pleure tout le temps… J’ai même dû prendre un congé pour rester avec elle pendant les premiers jours, elle me faisait peur…
Ça me tord le bide de la voir comme ça. Ça faisait deux mois qu’elle était au chevet de Leo nuit et jour, et d’un seul coup, parce qu’un juge pète les plombs, terminé ! Ah si, on a droit à une heure par semaine sous surveillance, autant dire du foutage de gueule, quoi… Mais on est bien obligés d’accepter, sinon on le verra plus du tout.
Je reprends le boulot aujourd’hui, et je dois dire que ça me fait presque du bien. Je suis inquiet pour Lina, mais j’en pouvais plus de rester en tête-à-tête avec elle dans cette atmosphère horrible. En plus, chez nous, c’est tellement petit qu’il y a des affaires de Leo partout. On n’a rien rangé depuis son hospitalisation, vu que, chaque jour, on espérait qu’il revienne à la maison, alors y a ses jouets dans le salon, ses biberons dans la cuisine, la table à langer dans la salle de bains, les paquets de couches entamés… Si ça continue, on pourra bientôt les jeter, il va changer de taille. Quand je lui ai dit ça, Lina me les a presque jetés à la figure. « Tu t’rends compte de ce que t’es en train d’insinuer ? Ça veut dire quoi, qu’on retrouvera pas notre bébé avant qu’il soit grand ? » Ensuite, elle est allée s’allonger et je l’ai pas revue de la journée. Il était 11 h du matin.
Elle mange presque plus, à part ce que je prépare et qu’elle ose pas refuser. Elle reste prostrée dans la chambre de Leo, sur son tapis d’éveil, ou assise par terre à côté du petit lit à barreaux, et elle regarde dans le vide pendant des heures. Je l’ai jamais vue aussi abattue. Lina, c’est une battante, elle est hyper dynamique, elle a toujours envie de faire plein de trucs, de sortir, d’aller se balader ou se baigner dans les calanques dès que le thermomètre dépasse les vingt degrés… Mais là, sans même parler de faire des activités dehors, elle bouge presque plus. Elle qui pouvait pas rester plus de deux ou trois jours d’affilée sans aller courir… C’est flippant.
Cela dit, depuis hier, elle me parle un peu plus. Elle se renseigne pas mal aussi, comme si un moteur en elle se remettait en route tout doucement. Je l’ai surprise en train de faire des recherches sur Internet à propos du secouement. Elle m’a dit que les erreurs de diagnostic étaient rares, mais possibles. Ses yeux lançaient des flammes. « Tu te rends compte, s’ils se sont plantés ? »
Elle cherche, elle veut des explications, maintenant.
Leo est sorti de l’hôpital, il n’est plus en danger, alors elle sort les crocs. Un peu tard, selon moi, mais je risque pas de lui dire. La tension monte vite entre nous. Je sais pas trop ce qu’on va devenir, si notre fils ne revient pas rapidement, surtout si Lina continue à fouiner comme ça dans tous les sens. Je sais pas non plus pendant combien de temps je vais arriver à tenir, et j’ai pas trop aimé la façon dont elle m’a regardé hier soir, après m’avoir demandé pourquoi j’étais si sûr de moi quand je disais qu’ils risquaient de nous prendre Leo…
Oui, décidément, je fais bien de repartir travailler.
Lina Marchand
Vendredi 2 juin 2017
Ça fait huit jours que je me passe la scène de notre séparation en boucle, comme un scénario infernal qui me renvoie toujours la même image, celle de Leo dans les bras de cette femme, qu’il regardait d’un petit air interrogatif, genre « qu’est-ce qu’elle va encore me faire, celle-là ? ». Il a vu tellement de nouvelles personnes en deux mois, il a subi tant de soins, de sollicitations, de manipulations par des inconnus qu’il s’est laissé faire gentiment, une fois de plus, sans même un regard dans ma direction. Il était confiant, inconscient du mauvais tour qu’on était en train de lui jouer, et ça me retournait le cœur.
Moi, en revanche, je me noyais, au propre comme au figuré. Je crois bien que j’ai jamais autant pleuré de toute ma vie. Personne peut comprendre, personne peut savoir ce que ça fait, à moins de l’avoir vécu lui-même. Cet arrachement, cette sensation qu’on vous dépouille de la partie la plus belle, la plus essentielle de votre existence, celle sans laquelle vous pensez ne pas pouvoir respirer. Ils me l’ont prise.
Ils m’ont volé mon bébé. Ça a fait naître en moi des envies de meurtre, un truc bien violent, que j’avais jamais ressenti avant pour qui que ce soit, même les gens que je déteste le plus.
Damien aussi était dans tous ses états, mais lui, il intériorisait. Moi j’ai pas pu. Je me suis effondrée, désintégrée comme un ballon qui crève.
Toute cette souffrance, ce sentiment d’impuissance m’ont fait penser à la peur panique que j’avais éprouvée quand le neurochirurgien était sorti du bloc avec sa tête de six pieds de long. Y avait eu comme un gouffre qui s’était ouvert en moi à ce moment-là, le même qui menace de m’engloutir tous les jours depuis qu’on m’a enlevé la garde de mon enfant.
Damien me reprend quand j’en parle, il dit « notre enfant, Lina, on nous a enlevé la garde de notre enfant, t’es pas toute seule à souffrir ». OK. Mais ma souffrance, j’arrive pas à la partager avec lui. Je sais pas pourquoi.
Je sais pas non plus si ça fait de moi une mauvaise mère, mais, certains matins, je me sens encore plus mal que lorsque Leo était hospitalisé en réa et qu’on savait même pas s’il allait se réveiller un jour. Là, au moins, il était avec moi, je pouvais le toucher, le voir, le sentir, et même si je subissais quelques regards en coin, personne n’a jamais sous-entendu que j’avais plus le droit d’être sa maman.
Or, quand l’assistante sociale et l’éducatrice sont venues à l’hôpital le jour de la sortie de Leo, c’est littéralement ce que j’ai ressenti. Elles étaient pas méchantes, toutes les deux, au contraire, même, elles essayaient de me consoler, elles me disaient que c’était temporaire, que ça allait sûrement s’arranger… Mais elles m’ont quand même pris mon enfant. Au fond de moi, j’espérais qu’on nous laisse au moins rentrer chez nous avec lui, même pour une seule nuit, histoire de retrouver nos marques tous ensemble avant cette nouvelle séparation… Ça fait plus de deux mois qu’on n’a pas dormi sous le même toit, tous les trois. Mais non. Même ça, on y a pas eu droit.
Damien a raison, tout aura changé quand Leo reviendra. Il parlait de la taille de ses couches, mais c’est pareil pour ses jouets, pour ses vêtements, pour les objets de puériculture qu’on utilise… Pour tout, en fait ! Je me suis mise hyper en colère quand j’ai réalisé ça. Damien a cru que je lui en voulais, mais j’y peux rien : dès qu’on parle de Leo, je suis sur les nerfs, surtout avec lui. Combien de moments de vie de mon bébé je vais perdre ? Quels progrès va-t-il faire sans moi ? Est-ce que ce juge, avec sa tête de fouine, a seulement imaginé l’ampleur de ce cataclysme, l’ampleur de la perte pour nous tous ? Il a détruit notre famille. Voilà la réalité. Une réalité dont je sais pas quoi faire, dans laquelle j’ignore comment vivre.
Depuis que je suis rentrée à la maison, je me traîne comme une âme en peine. Tout me rappelle mon Leo, ici. Je sais plus comment habiter sans lui ni à quoi passer mes journées… Alors, je pars de longs moments dans sa chambre, à sniffer ses affaires, à m’imaginer qu’il est en train de faire une sieste et que je dois rester près de lui pour qu’il se réveille pas. Mais quand j’ose regarder par-dessus les barreaux de son lit, sa petite place vide me fait pleurer à chaque fois. Je sais pas comment remplacer ça.
Je me réveille toutes les nuits vers 2 h du matin, le cœur qui cogne dans les oreilles, et j’arrive pas à me rendormir. J’entends Damien ronfler tranquille à côté de moi, j’étais plus habituée. Il a repris le boulot hier, comme si de rien n’était. Je sais pas comment il fait. En même temps, jusqu’ici, il avait jamais vraiment arrêté, lui. Je trouve qu’entre nous deux, il a l’air de morfler vachement moins que moi, quand même. Avec ses réflexions à la con, ma mère me dit que « c’est un homme, c’est pas étonnant ». Je suis pas d’accord. Damien s’est toujours montré attentif aux besoins de Leo, hyper investi et fier de lui. Je crois que chacun panse ses blessures dans son coin et tente de survivre à sa manière. Moi, j’ai dégoupillé. Lui, il essaie de faire bonne figure, mais je sais qu’il va pas bien non plus. C’est juste qu’on n’arrive pas à en parler.
Pendant qu’il se tourne vers l’extérieur pour calmer sa colère et ses angoisses, moi, je me réfugie vers ce que j’appelle dans ma tête « le monde de Leo », un monde où j’essaie d’imaginer très fort ce qu’il est en train de faire, chaque heure du jour et de la nuit.
8 h. L’heure où il se réveille naturellement si on ne l’embête pas avant pour des soins, ou pour aller chez la nounou, dans une autre vie. Comment ça se passe, dans sa famille d’accueil ? Combien d’enfants doit gérer celle qui a pris ma place à ses côtés ? Est-ce qu’elle peut le laisser dormir, ou bien le réveille-t-elle pour emmener les autres à l’école ?
11 h. Souvent, le moment de faire une courte sieste pour récupérer de tous ses efforts de la matinée. Comprend-elle ses signaux de fatigue ? Est-ce qu’elle le câline au moins un peu, avant de le coucher ? Leo se blottit toujours dans mon cou pendant quelques secondes à ce moment-là…
12 h. L’heure du repas. Après plusieurs semaines de rééducation intensive, Leo a pu se passer de la sonde gastrique. Il prend tous ses repas normalement, mais il faut quand même y aller doucement, ne pas forcer, attendre qu’il déglutisse bien, le faire manger dans le calme… Il faut épaissir ses biberons au maximum, aussi, sinon il fait des fausses routes, et les infirmières m’ont expliqué qu’il risquait une pneumopathie, un mot bien flippant. Est-ce qu’elle se souviendra de tout ça, si elle a d’autres enfants à gérer en même temps ?
16 h. Avant, c’était l’heure de la balade après le goûter. À l’hôpital, on allait se changer les idées dans la salle de jeux à ce moment-là. Leo se trémoussait sur le tapis d’éveil pour attirer l’attention de ses petits copains, et ça marchait, la plupart du temps. Il arrivait même à ramper malgré sa paralysie.
Et le kiné, d’ailleurs ? Est-ce qu’ils feront bien attention à lui faire faire toutes ses séances ? C’est super important pour qu’il récupère au maximum, les toubibs de la neuropédiatrie ont bien insisté là-dessus.
Ça me rend malade de même pas savoir chez qui se trouve mon fils. Quelle personne saine d’esprit confierait du jour au lendemain la vie de son enfant à un inconnu sans même avoir pu le briefer sur ses besoins, ses habitudes, les précautions à prendre, et tant d’autres choses qui peuvent même pas s’expliquer…
À force de m’imaginer en détail les journées de Leo, je commence à réfléchir à tout ce qui se passe depuis deux mois. Je veux dire, à réfléchir vraiment, en profondeur. Maintenant que je ne suis plus ballottée d’une peur à une autre, que je ne suis plus enchaînée aux soins de Leo, à ses progrès les plus infimes, à ce quotidien qui me filait entre les doigts comme du sable, et que je suis vraiment descendue tout au fond de ma peine, j’en ai le temps. Le temps d’analyser, de me repasser en boucle la chaîne d’événements qui a fracassé notre famille, le rôle des uns et des autres dans tout ce qui est arrivé.
Avant, je voulais que Leo vive, que Leo se rétablisse, je voulais rentrer à la maison et oublier tout ça.
Ensuite, j’ai voulu mourir quand on me l’a enlevé. J’étais une loque, incapable de réagir à la violence du truc.
Maintenant que la colère commence à remplacer l’accablement, je veux comprendre. Je veux me défendre. Je veux récupérer mon petit garçon.
Je suis prête à tout pour ça. Vraiment tout.
MIRELA KOVACS
Lundi 5 juin 2017
L’été n’est pas encore là, mais il commence à faire chaud. Je l’ai senti, tout à l’heure, quand je suis allée faire ma petite promenade quotidienne au bord de la mer. Je ne peux plus m’en passer, surtout maintenant, alors que l’étau de la justice se resserre autour de moi et que je crains chaque jour une irruption des policiers dans mon salon. Je fais un cauchemar, toujours le même, dans lequel Laszlo surgit de sa chambre avec le nounours de Leo dans les bras. Il a environ quatre ans dans mon rêve, ses cheveux sont tout ébouriffés et sa bouille encore chiffonnée de sommeil. Je m’élance vers lui pour le prendre dans mes bras, mais quelque chose entrave mon élan. Laszlo scrute mes mains et mes pieds avec une expression de peur sur le visage. Quand je baisse les yeux, je m’aperçois que mes poignets sont menottés. Mes chevilles aussi. Je veux protester, mais on me bâillonne, on m’empêche de respirer, comme le jour où Sándor a essayé de m’étrangler. Je me réveille en sueur avec une impression de mort imminente, et je me rends alors compte que ma réalité est presque aussi terrifiante que mes divagations nocturnes.
J’ai si peur d’aller en prison, d’abandonner Laszlo. Tous ces enquêteurs m’impressionnaient déjà beaucoup, mais le juge… ce juge m’a paru si froid, si distant. Inaccessible. Je me sentais coupable dans ses yeux, à sa merci, comme une proie que le moindre faux pas peut précipiter dans les griffes de son prédateur. Je ne suis pas à la hauteur. Je ne peux que courber l’échine et prier pour que le couperet ne s’abatte pas trop violemment sur moi. Sur nous. Mon petit garçon chéri, dans quoi t’ai-je embarqué ?
J’ai appris par mon avocat que Leo était sorti de l’hôpital et qu’il avait été placé en famille d’accueil. J’en ai ressenti un mélange de douleur intense pour eux trois et presque de soulagement, à ma grande honte. Cela signifiait que, pour l’instant en tout cas, les soupçons ne pesaient pas que sur moi. Depuis la suspension de mon agrément, et vu l’attitude du juge Martinez lors de ma première convocation, j’avais fini par me persuader d’être la seule dans le viseur, comme si mon arrestation n’était désormais plus qu’une question de temps. Maître Audran m’a confirmé que le juge avait besoin d’expertises approfondies avant de prendre la décision d’envoyer l’un de nous devant un jury populaire. Je pense que mes cauchemars viennent de là, de cette impression d’être en sursis sans rien pouvoir maîtriser de ce qui m’arrive… J’ai déjà connu cette sensation terrible par le passé, et je ne sais toujours pas comment m’y soustraire.
Je suis assise à la table de ma cuisine, en train de siroter une tasse de café turc, très corsé. Il est 16 h. J’ai hâte que Laszlo rentre du collège, et en même temps j’appréhende ce moment où je vais devoir surveiller sans cesse mes propos, paraître forte et enjouée alors qu’au fond de moi tout s’effondre. Une porte claque dans l’appartement au-dessus du mien. Je sursaute. Je n’ai plus l’habitude du silence pesant qui m’entoure depuis que les enfants ont déserté mon univers. Même pendant leur sieste, il me semble que mon logement restait vivant, animé. C’est aussi pour cette raison que j’ai autant besoin de sortir, pour ne pas affronter ces longues heures de solitude entre quatre murs, qui me renvoient à l’image d’une cellule et d’un enfermement derrière de lourdes portes métalliques.
Je n’y peux rien, je gamberge dès que je suis toute seule. La porte claque à nouveau. Je sursaute encore. Comme si mon esprit était conditionné par la peur, l’image de Sándor surgit au moindre bruit inattendu. Laszlo n’a pas souhaité reparler de son père avec moi, même quand je lui ai demandé s’il avait d’autres questions à son sujet. Je pense qu’il lui faudra du temps pour digérer la déception que cette rencontre a fait naître en lui. Tant qu’il ne le connaissait pas, le rêve restait permis, même clandestin. Mais je sais que cette confrontation brutale avec la réalité est venue tuer dans l’œuf tous ses espoirs, et qu’elle l’a fait grandir d’un coup. Bien trop vite.
Sans réfléchir, une fois ma dernière gorgée de café avalée, je me lève pour aller ouvrir le petit meuble à double fond dans lequel je cache l’enveloppe kraft qui contient les billets maudits. Je n’y ai pas encore touché. Je ne sais même pas combien d’argent se trouve dedans, mais le fait d’avoir terminé le mois sans percevoir de salaire pour la deuxième fois consécutive m’angoisse. J’ai déjà dû puiser sérieusement dans mes réserves pour que Laszlo ne sente pas de différence dans notre train de vie, pourtant modeste, et j’ignore encore comment régler le deuxième acompte pour ses vacances d’été, dont une partie seulement est prise en charge par la mairie. Je n’avais plus l’habitude de me poser ce genre de questions depuis de nombreuses années, car je ne manquais jamais de travail. Ma réputation de nounou n’était plus à faire, je refusais chaque année des demandes de jeunes parents. Je me permettais même de les sélectionner afin de privilégier ceux qui me confiaient la garde de leur bébé à temps complet.
Si jamais je parviens à sortir indemne de tout ça, et que mon agrément est rétabli, je me demande si je serai encore seulement sollicitée… Les nouvelles vont vite, tout le monde dans le quartier sait maintenant pourquoi on ne voit plus de poussettes aller et venir entre la rue et mon appartement… Les deux mamans des enfants que je gardais « en plus » ne se sont pas gênées pour ébruiter l’information, sans parler de l’enquête de voisinage menée par les policiers à mon sujet. La confiance chèrement gagnée durant mes années de labeur tranquille s’évapore en fumée, aussi vite que la rumeur se propage.
Depuis que Laszlo est tout petit, j’essaie de lui inculquer les valeurs du respect de l’autre, de la dignité, de l’honnêteté. Qu’en restera-t-il si son père s’avère être un narcotrafiquant en fuite et sa mère une criminelle enfermée en prison ? Je secoue la tête en essayant d’évacuer ces idées noires et me concentre sur les billets neufs qui craquent sous mes doigts. Si je prélève juste de quoi régler les vacances de Laszlo et les deux prochains mois de loyer, cela changera-t-il quelque chose ? Qui le saura ? En revanche, mon fils et moi y gagnerons en tranquillité d’esprit. Moi, surtout.
Je compte les billets en tremblant. Pour le coup, j’ai vraiment l’impression d’être une voleuse. Je ne peux pas ignorer la provenance de cet argent ni les causes qu’il a servies. Que Sándor me l’ait laissé pour s’en débarrasser ou pour en faire profiter son fils, il ne l’a pas gagné honnêtement, c’est une certitude. Encore un de mes beaux principes qui fout le camp…
Laszlo rentre au moment où je referme la porte du petit meuble. Je dissimule les billets prélevés et m’empresse de l’accueillir avec le sourire. J’ai tellement honte. J’ai l’impression de tromper tout le monde, et peut-être plus encore, moi-même.
LOUISE BRAC
Mardi 6 juin 2017
8 h 10. Ça me ressemble si peu d’arriver en retard que toutes les têtes se tournent vers moi dès que je franchis la porte de la brigade.
– Eh ben alors, capitaine ? On s’est pas réveillée ?
Les sourires goguenards guettent ma réponse. Je lorgne vers la grande tablée sur laquelle traînent les mugs de thé et de café ainsi que des restes de brioche, et en son centre, la pile de dossiers qui attend d’être distribuée, intacte.
– Y en a pas un d’entre vous qui prendrait l’initiative de démarrer sans moi, hein ? Bande d’assistés !
Ils ouvrent des yeux ronds. Je plaisante rarement de bon matin, mais cette fois-ci, je me sens d’humeur taquine. Mes cheveux encore humides de la douche me dispensent de commenter mon retard, il s’agit effectivement d’une panne de réveil. La toute première en vingt ans de service…
Élodie arrondit la bouche en une moue moqueuse, mais je lui fais les gros yeux. J’ai beau être bien disposée, je ne suis pas prête à reconnaître devant l’équipe au grand complet que je passe désormais la plupart de mes nuits en bonne compagnie. Et encore moins qu’un homme fichtrement talentueux au lit est la cause de cette arrivée en fanfare. Mais je ne lui en veux pas. Je suis une grande fille, j’assume… Si Alex peut se permettre d’effectuer les horaires qu’il veut dans la boîte qu’il dirige, ce n’est pas mon cas, et je n’ai qu’à m’en prendre à moi-même.
J’avoue être un peu étonnée par le tour que prend cette relation. Au départ purement physique, elle commence à grignoter mes pensées, surtout depuis que j’ai parlé à Alex de l’affaire Leo Marchand. Le lendemain soir du jour où je lui avais révélé que ce dossier me préoccupait, il m’a demandé si mon enquête avançait, si je cheminais par rapport à la culpabilité supposée des uns et des autres. Ça m’a surprise. Jusqu’ici, nous avions peu de sujets de conversation récurrents, hormis peut-être celui de sa fille ado qui lui en fait voir de toutes les couleurs…
Le fait qu’il revienne là-dessus m’a interpellée, car cela signifiait qu’il percevait de moi des choses que je lui taisais, donc qu’il était potentiellement moins superficiel qu’il le paraissait… Sur le coup, j’ai presque eu envie de mettre fin à notre relation. Next, au suivant, avec quelqu’un de neutre qui ne risquera pas de me percer à jour dans aucun domaine de ma vie. Et puis, je me suis dit que cela valait le coup d’attendre un peu. En vrai, je crois que je n’avais pas envie de renoncer à ces soirées en tête-à-tête qui me changeaient si bien les idées et qui offraient une échappatoire sûre et réconfortante à tous mes déboires quotidiens.
Avec la proximité que nous créons chaque jour un peu plus, Alex et moi, je me suis permis de le tacler sur sa fâcheuse tendance à tout ramener à lui. La toute première fois, il en a été sidéré. « Mon ex a mis dix ans avant de me reprocher la même chose, mais elle, c’était pour se barrer ! » Il doit encore s’habituer à mon franc-parler légendaire, mais je crois que ça lui a plu, en fin de compte. Un peu comme les sales gosses qui ont l’habitude de voir leur entourage s’adapter à leurs caprices et qu’un coup de semonce soulage, Alex finit par apprécier que je lui rentre dedans régulièrement. C’est ça ou la fin de notre pseudorelation. Je veux bien renoncer à mes soirées solitaires de bouquinage, mais, en contrepartie, je dois pouvoir être moi-même et dire ce que je pense. Et le coup de se comporter comme s’il était le nombril du monde, ça va cinq minutes…
Bref, nous nous ajustons tant bien que mal, et même si c’est tout récent, j’avoue que cette parenthèse me donne un sacré bol d’air.
Je fais mine de reprendre mon sérieux, même si personne n’est dupe, et je lance notre petit briefing de démarrage. Pour l’instant, la journée s’annonce moins lourde que celle d’hier, où il a fallu auditionner un homme accusé par la petite-fille de sa compagne de l’avoir violée lorsqu’elle était petite. Il a été placé en garde à vue.
– Bon, aujourd’hui, on souffle un peu. Pas de perquisition urgente, on a juste deux signalements : un môme fugueur retrouvé par la police locale, et une plainte de harcèlement scolaire à vérifier.
– Je prends la fugue, intervient Coralie. Le gamin a juste passé la nuit chez son pote, mais les parents ont cru à un enlèvement, bref, ça s’est emballé pour rien…
– Classique, l’ado qui voulait zapper le dîner de famille ! ricane Élo.
J’enchaîne sans me laisser distraire.
– Ah oui, on a aussi un exhibitionniste près d’une école primaire. Rien de dramatique pour l’instant, mais je veux qu’on sécurise le terrain avant que ça dégénère. Karim, tu prends.
– OK.
Le silence revient durant quelques instants, mis à part quelques coups de cuillères qui font tinter les mugs des becs sucrés. Serge en profite pour faire irruption, l’air préoccupé. Je ne savais pas qu’il était déjà là, d’habitude il n’arrive pas si tôt.
– Un café, mon commandant ? lui propose Micka.
– Je veux bien, merci.
Il enchaîne sans attendre.
– Louise, on vient de recevoir une commission rogatoire du juge Martinez. Il veut une confrontation entre Mirela Kovacs et Lina Marchand.
Élodie hausse les sourcils.
– Ici ?
– Oui. Dès que possible. Vous vous occupez de la convocation ? Louise, si tu veux en parler avant d’auditionner, mon bureau est ouvert.
– Merci, mon commandant. Je pense que ça ira.
Il me paraît soudain bien moins léger, ce début de journée… Je n’ai pas revu les jeunes époux Marchand ensemble depuis que la garde de leur bébé leur a été enlevée, et je me doute de ce qu’ils sont en train de vivre. Malgré moi, l’image de Lina au chevet de son fils s’incruste dans ma cervelle, je ne peux pas faire abstraction de ce lien maternel si durement mis à mal. Mais je sais aussi que l’assistante maternelle a été touchée de plein fouet dans son cœur de métier. Pour l’une comme pour l’autre, les conséquences de la mise en examen sont sévères. Je sais que leurs relations étaient bonnes avant le drame, et qu’elles ne se sont ni revues ni parlé au téléphone depuis, ainsi qu’elles me l’ont toutes deux assuré. Le fait de se revoir mettra sans nul doute leurs nerfs à rude épreuve, mais la confrontation est un outil si efficace que nous ne pouvons pas nous en passer à ce stade de la procédure.
Les réactions des protagonistes, leur attitude, leur silence ou l’expression spontanée de leurs émotions sont souvent très révélateurs pour qui sait les observer. Parfois aussi, sous la pression des questions et de la présence de l’autre partie, des détails nouveaux sont dévoilés, des incohérences mises en lumière…
– Coco, tu m’assisteras ?
– Bien sûr.
– Et moi ? râle Élodie. Tu m’éjectes ? Je suis sur ce dossier avec toi depuis le début…
Je réfléchis à la manière de lui présenter les choses sans me montrer injuste envers son travail.
– Oui, je sais. C’est temporaire, juste pour cette fois-ci. Je te promets que, si on confronte les époux Marchand, c’est toi qui t’y colleras !
– À qui elle a fait peur, encore ? se moque Micka.
– Oh toi, tu peux parler, le pitbull de service ! se défend Élo.
– Allez, on se calme… C’est juste que Karim et toi avez fortement impressionné la nounou quand on a perquisitionné chez elle, et on n’en obtiendra rien si elle est paralysée par la peur…
Une façon diplomatique de l’évincer sans lui donner la vraie raison de mon choix : ma brigadière-chef est persuadée que Mirela Kovacs est coupable depuis le début. Je ne dis pas qu’elle a tort, mais nous devons respecter le principe du contradictoire, et, malgré la présence des avocats, je crains que ses interventions nuisent à la neutralité de l’ensemble, donc à la bonne marche de la justice.
Cela dit, je ne la blâme pas : moi aussi, j’ai tendance à penser Lina Marchand innocente.
Jusqu’à un certain point.
Centre pénitentiaire des Baumettes-Nord
Le printemps est revenu. Elle n’en revient pas tant ce miracle du renouvellement de la vie semble incongru dans un endroit tel que cette prison au cœur de laquelle elle demeure depuis maintenant plus de six mois.
La cour grise est dépouillée de tout brin d’herbe, pas une seule pousse vert tendre qui arrive à se faufiler entre les graviers, et pourtant, c’est dans l’air. Cette douceur particulière, ces brises salées qui lui viennent du large… Est-ce qu’elle les imagine, qu’elle les recrée à partir de ses souvenirs ?… Elle hume le vent en fermant les yeux, à la recherche d’un ailleurs plus clément. Tout est dans sa tête. Elle commence à comprendre comment on reste vivant, ici. Celles qui ne parviennent pas à se créer un monde intérieur, un espace secret où elles peuvent venir se réfugier à l’envi, celles-là sont réellement les plus malheureuses, les plus démunies face à l’adversité qu’elles traversent toutes. Parfois, elles finissent avec « les cinglées tout juste bonnes à interner », comme le dit Rita, ce qui arrive, d’ailleurs, quand elles se mettent en danger ou qu’elles agressent leurs semblables. Le risque est alors de finir en commission disciplinaire et de perdre des avantages durement gagnés par ailleurs.
Cela ne se produira pas pour elle. Hormis le jour où elle a élevé la voix sur Rita, où elle était prête à en venir aux mains pour lui rabattre son clapet une bonne fois pour toutes, les surveillantes n’ont jamais pu la prendre en défaut. Elle se montre une détenue exemplaire, irréprochable. Même sans la « carotte » de la révision de son temps de peine, elle en a besoin pour elle-même, pour rester digne dans le déshonneur. L’humiliation subie au tout début de sa détention, lorsqu’elle a dû se dépouiller de ses affaires personnelles et se dévêtir devant des inconnues, l’a marquée au fer rouge du sceau de l’infamie. Elle s’est promis de ne jamais descendre plus bas, sous peine de perdre ce qui faisait encore d’elle un être humain. Alors, elle n’allait certainement pas risquer de se voir à nouveau rétrogradée en finissant « au trou » pour une durée indéterminée.
Cela arrive de temps en temps que certaines d’entre elles soient envoyées dans le quartier disciplinaire, Rita en sait quelque chose. La plupart du temps, il s’agit d’une sanction pour punir des actes de violence, des insultes envers les surveillantes, des refus d’obéir… La détenue est alors mise à l’isolement dans une cellule nue et austère pour une durée pouvant aller d’un à trente jours. La double peine en quelque sorte, la prison dans la prison. Et la honte d’être jugée et condamnée, encore une fois. Elle ne s’infligera jamais cela en connaissance de cause, à moins de perdre ses moyens pour une raison quelconque.
Celles à qui cela arrive sont notamment privées de la promenade collective. Elle se dit qu’en ce qui la concerne, c’est peut-être ce qui lui manquerait le plus. Elle souffre tellement de cette vie entre quatre murs, saturée d’odeurs déprimantes et de l’écho de ces voix qui n’ont pas assez d’espace pour s’exprimer. Dehors, au moins, même si la cour manque cruellement de verdure, le ciel donne encore une impression d’immensité, de partage entre les codétenues qui s’y montrent toujours plus détendues qu’à l’intérieur.
D’ailleurs, un petit groupe se met en place naturellement autour de Rita, qui a l’air en grande forme aujourd’hui. Elle vanne les unes et les autres sur leur tenue, sur leurs petits travers, et fait rire l’assemblée tout en continuant de lui jeter un œil de temps en temps, l’air de dire : « Bon, quand tu veux, tu te joins à nous ! » Malgré leur récent rapprochement, elle a encore du mal à afficher en public une quelconque envie de « copiner ». Elle ne se sent toujours pas prête. Écouter les monologues de Rita et se comprendre à demi-mot dans l’intimité d’une cellule est une chose, participer au collectif en est une autre. Et elle refuse de se forcer. Rita le sait. Elle ne la rabaisse plus jamais devant les autres, au contraire même, il lui est arrivé de prendre sa défense quand une détenue la rabrouait encore pour son mutisme. « Fous-lui la paix ! Elle, au moins, elle perd pas son temps à raconter des conneries à longueur de journée comme vous autres ! » Depuis, elle a le droit de rester à proximité des groupes et de profiter d’une sociabilité relative, toujours sans la contrainte de participer aux conversations. On ne l’embête plus. « La Muette » semble acceptée pour ce qu’elle est, ni plus ni moins.
Un silence plane sur les filles attroupées autour de Rita, qui souligne la platitude de leurs journées. Tout le monde acquiesce en soupirant ou en soufflant distraitement la fumée d’une cigarette à la figure de sa voisine.
– Franchement, même les mouches elles se suicident tellement elles s’emmerdent ici !
Quelques éclats de rire fusent.
– Oh, t’es conne Rita !
Elle esquisse l’ombre d’un sourire en laissant échapper un petit souffle par le nez, bien malgré elle. Les prémices d’un rire ? Cela fait si longtemps, elle ne se souvient même plus de la dernière fois où ça lui est arrivé…
Rita la surveille du coin de l’œil. Son visage tanné n’exprime pas grand-chose en apparence, mais elle commence à bien la connaître, maintenant, et le minuscule rictus de satisfaction de « la Hyène », qui décidément aboie plus qu’elle ne mord, ne lui a pas échappé.Ça lui fait drôle que quelqu’un fasse à nouveau attention à elle et s’inquiète de ses réactions. Elle avait tellement pris l’habitude de se fondre dans le décor, de se taire pour se faire oublier, qu’elle s’autorise presque à en éprouver du plaisir. Se pourrait-il qu’un jour, les choses reviennent à la normale, dans sa vie ?
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