EXTRAIT – Quand revient la tempête (tome 4)

Il y aura toujours un couple frémissant
pour qui ce matin-là sera l’aube première.
Il y aura toujours l’eau, le vent, la lumière ;
 rien ne passe après tout si ce n’est le passant.
Louis Aragon

Première partie

État d’alerte

 

CHAPITRE 1

Les oreilles d’Audrey bourdonnent sous l’effet du choc que lui procurent les paroles du médecin. Elle n’est pas certaine de bien comprendre ce qu’il lui explique et se concentre sur sa voix, si douce, si humble, comme s’il s’en voulait personnellement de lui infliger cette mauvaise nouvelle, comme s’il souhaitait se faire pardonner. Il pose brièvement sa main sur la sienne et lui demande si elle a des questions. La sage-femme à ses côtés affiche le même air contrit, les yeux baissés sur ses chaussures en plastique.

Audrey tente réellement d’assimiler ce que le professeur Chastagnier vient de lui annoncer, mais son esprit se rétracte, se cabre, nie cette réalité qui lui parvient sur un mode flouté, irréel. Ce doit être l’effet des anesthésiants qu’elle a reçus durant la césarienne. Alors, elle se contente de répondre silencieusement par la négative et se raccroche à la dernière parole de la sage-femme, qui lui a promis de lui amener la couveuse de Malo d’ici peu. Pour le moment, elle a l’interdiction formelle de se lever, mais, si elle en avait la force, elle désobéirait sur-le-champ pour rejoindre celui qu’elle aime déjà de toute son âme.

Depuis son réveil après l’intervention, lorsqu’elle a réalisé que son ventre était quasiment plat et qu’aucun nouveau-né ne se trouvait à côté d’elle, elle n’a eu de cesse de demander de ses nouvelles, de s’assurer que tout allait bien pour lui. Elle se sent si démunie, si impuissante, clouée dans ce lit.

Jamais encore elle n’a ressenti pareil épuisement, comme si ses forces vives s’étaient retirées de son corps, la laissant exsangue, apathique au point d’avoir du mal à tourner la tête ou lever les bras. Le médecin lui a expliqué qu’elle avait perdu énormément de sang et qu’il avait fallu la transfuser en urgence. Sa fatigue vient de là.

Elle a donné le peu d’énergie qui lui restait pour sommer Guillaume de partir, de les oublier, elle et Malo, de vivre sa vie avec Liz sans chercher à s’immiscer dans la sienne. Le voir dans cette chambre, face à son lit, lui a procuré une sensation désagréable, l’impression d’un danger imminent pour elle et pour son fils, comme une menace sourde qu’elle n’est pas parvenue à chasser. Elle ne s’est pas non plus sentie soutenue par Charlotte, qui a raccompagné Guillaume dans le couloir avec tant de douceur qu’elle s’est demandé un instant si elle n’était pas plutôt de son côté que du sien.

Comment doit-elle leur faire comprendre, à eux tous, que ce bébé est le sien, qu’elle seule a le droit de décider qui fera partie de sa vie ou non, et que, pour rien au monde, elle ne partagera cet amour avec qui que ce soit ? Elle a bien grandi sans père, ou quasiment, sa vie n’est pas désastreuse pour autant, si ? Elle a réussi ses études, exerce une profession utile et se perçoit comme une personne équilibrée et altruiste. Ses patients admirent tous sa douceur, sa gentillesse et son dévouement, et elle ne sème pas le malheur autour d’elle, bien au contraire…

Alors pourquoi cette infortune lui arrive-t-elle, précisément à elle ? Comme un revers du destin, un pied de nez cruel qui vient confirmer le caractère précieux et unique de sa maternité. Les paroles du médecin résonnent et tournent à l’infini dans son crâne, venant condamner définitivement le peu d’ouverture qu’elle laissait malgré tout à Guillaume, cette brèche qui l’avait poussée à demander à la sage-femme de le prévenir au cas où il lui arriverait quelque chose… Mais elle est là, bien vivante et en pleine possession de ses moyens, ou presque, prête à défendre son fils comme une louve contre quiconque tenterait de se mettre en travers de sa route.

Malo sera pour toujours son seul et unique enfant. Voilà ce qu’elle a finalement retenu des explications du chirurgien qui, partant du principe qu’elle était infirmière et à même de comprendre son jargon médical, s’est lancé dans une description précise du déroulé catastrophique de la césarienne, de son utérus atonique, de l’échec du traitement conservateur qu’il a d’abord privilégié en tentant une embolisation des artères utérines…

La fin de son discours, qu’elle a d’abord refusé de tout son être, lui revient maintenant de plein fouet, comme un boomerang devenu fou. Hystérectomie totale. Je suis désolé. Seul moyen de stopper l’hémorragie. Vous ne pourrez plus avoir d’enfants.

Autrement dit, le rêve de sa vie tourne court. Une première fois égratigné par ce début de grossesse désastreux, voilà qu’il est réduit à néant avec la condamnation brutale de sa fertilité à venir. Ainsi, elle ne connaîtra jamais les joies d’une famille nombreuse ni l’arrivée d’un autre enfant avec un partenaire choisi qui l’aimera en retour.

Profondément abattue tant physiquement que moralement, elle laisse sa tête reposer lourdement contre son oreiller et ferme les yeux en appuyant machinalement sur le petit bouton censé lui délivrer une dose de morphine propice à l’oubli. Puisqu’elle ne peut pas encore serrer son fils dans ses bras, autant sombrer dans un sommeil qu’elle espère le plus long possible, un sommeil qui lui fera oublier à quel point elle se sent triste et fatiguée. La chute de ses hormones consécutive à l’accouchement n’arrange rien, et lorsque la sage-femme repasse la voir, accompagnée d’une psychologue pour l’aider à surmonter le choc de l’annonce, elle fait semblant de dormir derrière ses paupières closes. Les deux femmes ressortent de la chambre en chuchotant. Et le papa ? murmure la psy. Je crois qu’il est parti, répond la sage-femme à voix basse, ça a l’air plutôt compliqué. Ah, c’est embêtant, reprend l’autre, mais Audrey ne les entend plus.

Que savent-elles de sa vie, ces deux-là ? En quoi pourraient-elles bien l’aider ? Elles feraient mieux de lui amener son petit Malo, sa raison de vivre, désormais. Penser à son bébé amène dans le cœur de la jeune femme une bouffée d’amour meurtri. Il faut que je sois forte, pour lui. Il n’a que moi. Et je n’ai plus que lui.

La douleur sourde qu’elle ressent dans son bas-ventre s’estompe tandis qu’une sensation de légèreté envahit tout son corps. Les effets de la morphine se diffusent à travers ses veines et la délivrent de cette oppression qui ne la quitte plus depuis qu’elle a compris la sentence du médecin.

Elle s’y abandonne tout en goûtant au soulagement infini de ne plus rien ressentir, ni douleur, ni angoisse, ni peine. Et s’endort enfin profondément.

CHAPITRE 2

 

Guillaume arrive à l’hôpital avec la boule au ventre. Une fois dans son service, il guette les regards, les réactions des membres de l’équipe envers lui, mais tout semble normal. Personne n’a l’air au courant du fait que sa vie vient de basculer. Ce nouveau départ qu’il a amorcé avec Liz tourne court, comme un saut avorté du haut d’un plongeoir, une glissade imprévue, presque ridicule tant la surprise est forte. À lui de ne pas s’écraser tout en bas.

Le petit visage innocent de Malo le hante. Il rêve de le prendre à nouveau dans ses bras, de le réchauffer, de lui transmettre la douceur et la sécurité de ses battements de cœur, de lui dire qu’il l’aime déjà. Était-il si disposé à devenir père ? Il semblerait que oui. Bien entendu, il aurait préféré le décider, avoir eu le temps de le désirer, de l’attendre, de rêver de lui, mais cet enfant est là, et rien ni personne ne pourra y changer quoi que ce soit.

Après le choc de l’annonce et la colère, suivis d’une euphorie aussi stupéfiante qu’inattendue surgie de nulle part lorsqu’il a pu tenir Malo dans ses bras, l’accueil glacial d’Audrey lui a fait l’effet d’une douche froide, un cauchemar dont il ne parvient pas à s’extirper. Cet ascenseur émotionnel l’a épuisé.

– T’as une de ces mines ! le taquine son confrère. Avoue, tu t’en es mis une bonne pour ton anniversaire, non ? Faut décuver !

Ahuri, Guillaume met quelques secondes avant de comprendre que Max fait référence à la fête donnée pour ses trente-et-un ans et ceux de Liz, qui lui paraît déjà si lointaine. Cette parenthèse enchantée, au cours de laquelle il avait cru renouer avec le bonheur et l’insouciance d’avant, même le temps d’une soirée, s’est refermée si vite qu’il a maintenant l’impression de l’avoir rêvée. Il a demandé Liz en mariage et elle vient de s’envoler pour le Maroc avec Samia, fuyant cette situation impossible pour eux deux. La joie de leurs vraies retrouvailles aura été aussi éphémère que les bulles du champagne avec lequel ils ont trinqué… Décidément, malgré tous leurs efforts et leurs bonnes résolutions, l’avenir reste toujours incertain, quoi qu’ils fassent.

Il a décidé de laisser passer vingt-quatre heures avant de revenir voir Audrey, et surtout Malo, afin de ne pas paraître insistant auprès de la jeune femme, mais il ne se sent aucunement décidé à les « laisser tranquille », ainsi qu’elle le lui a expressément demandé. Elle a vécu un accouchement traumatisant, se sent certainement épuisée et peut-être même effrayée par cette maternité en solo. Elle lui en veut sûrement encore pour la façon dont il a rompu avec elle. Il n’y a pas d’autre explication possible à ce rejet si froid qu’elle lui a opposé. Peu importe, il lui laissera le temps qu’il faut, mais il ne cédera pas un pouce de terrain. Elle a beau affirmer qu’il n’est probablement pas le père de Malo, il n’en croit rien. La preuve, son amie Charlotte, à qui elle se confie sûrement en toute confiance, l’a traité exactement comme s’il était le papa du bébé, et non comme un potentiel intrus dans leur relation.

Une brève pensée pour ses parents le contrarie. Doit-il leur annoncer qu’ils ont un petit-fils ? Mais habituellement, ce genre de nouvelle s’accompagne d’un déluge de joie, d’yeux embués, de larmes d’émotions… Que pourrait-il bien leur dire ? Vous êtes grands-parents, mais pas officiellement ? Leur mère ne veut pas de nous dans sa vie ? Quelle déception, pour eux qui ont fondé une famille nombreuse et guettent l’apparition de leurs petits-enfants avec une impatience non feinte ! Cela ramène Guillaume à la problématique de sa paternité, car s’il ne déclare pas la naissance de Malo à la mairie comme il espérait pouvoir le faire, personne ne saura qu’il est son père. Faut-il qu’il réalise une démarche spécifique pour cela ? Probablement, mais de quel délai dispose-t-il ? Pris d’une anxiété soudaine, il consulte compulsivement son téléphone pour tenter de trouver une réponse rapide à ses inquiétudes.

Lorsqu’une infirmière lui demande gentiment de bien vouloir venir examiner un petit papi qui s’est probablement luxé les hanches, il la rabroue vertement. Elle le regarde avec des yeux ronds puis s’éloigne en lui tournant ostensiblement le dos, vexée par son ton sec. Pour lui, qui habituellement met un point d’honneur à ne jamais passer ses nerfs sur les personnes avec lesquelles il travaille, à fortiori celles qui sont sous ses ordres, c’est réussi.

Il laisse alors tomber sa recherche et enfile rapidement une blouse, avant d’aller s’excuser auprès de la nouvelle. Comment s’appelle-t-elle, déjà ? Il jette un œil rapide sur son badge et lui demande de bien vouloir lui pardonner son accès de colère, ça n’est pas dans ses habitudes de ramener ses problèmes personnels au travail. Tout le monde a ses soucis, répond-elle en haussant les épaules. Oui, probablement. Mais de cet ordre-là, ça ne doit pas être si fréquent, tout de même…

Le reste de sa garde se déroule sans encombre. Lors de sa pause, il en profite pour se connecter à nouveau sur le dossier d’Audrey et vérifie une fois de plus la concordance des dates. Il consulte alors son propre agenda électronique et tombe sur un rappel qu’il avait écrit à la va-vite au moins dix jours après la date estimée de la conception du bébé. Changer date congés. Il se souvient parfaitement du moment où il avait inscrit cette petite note, juste après une conversation avec Audrey durant laquelle ils avaient évoqué leurs prochaines vacances et projeté d’aller ensemble au Portugal. Ils auraient dû réserver leurs billets avant la fin du mois de novembre pour bénéficier de tarifs intéressants, mais Guillaume voulait s’assurer auparavant de la faisabilité de ce changement auprès de ses confrères.

Un projet qui avait tourné court, comme tous ceux qu’il avait programmés avec elle, à plus ou moins long terme. Rêveur, il se laisse alors aller à imaginer ce que serait sa vie aujourd’hui si Liz n’était pas revenue dans la sienne.

Il serait probablement allé au Portugal au mois de mars avec Audrey, comme ils en avaient l’intention. Ils auraient découvert ensemble sa grossesse, peut-être même là-bas, en déambulant sur la plage de Nazaré ou dans le centre-ville de Lisbonne ? Elle lui aurait fait part d’un retard de règles, de nausées matinales ou de n’importe quel autre signe caractéristique, il aurait posé une main interrogative sur son ventre et surveillé chaque jour l’évolution de ce dernier. Il aurait été surpris, bien entendu, mais il ne lui aurait en aucun cas demandé d’avorter. Plus tard, il aurait parlé à ce bébé in utero, il l’aurait caressé à travers le ventre de la future maman, il l’aurait sûrement déjà aimé.  

À aucun moment, il ne se voit effrayé ou irrité par une telle annonce, il l’aurait tout simplement acceptée, et ils auraient fait leur vie ensemble, ou, en tout cas, ils auraient essayé, comme la plupart des couples qui se forment sur une entente réciproque que rien ne vient contrarier dans l’immédiat. Une succession de malentendus, ricanerait peut-être Liz… Effectivement, lorsqu’il compare les débuts de cette histoire paisible à la tornade de sentiments qu’il ressent pour elle, rien ne semble égal. Et pourtant. N’aurait-il pas mieux valu, finalement, se contenter de cet amour tranquille, comme tout le monde ? Un amour qui lui aurait permis d’aller fièrement déclarer son enfant à l’employé du service de la ville, de crier sa paternité à la face du monde au lieu d’en avoir honte, et surtout de pouvoir prendre son bébé dans ses bras autant qu’il le souhaite, plutôt que comme un voleur à qui on accorde au mieux un droit de visite, au pire, rien du tout ?

Il en frémit. Rejoindra-t-il la longue cohorte des pères mis de côté parce qu’il n’a pas porté cet enfant dans le creux de sa chair ? De quel droit Audrey le prive-t-elle de ce fils tombé du ciel ?

Il lui reste encore trois longues heures avant de terminer sa garde. Ensuite, qu’elle le veuille ou non, il ira embrasser son enfant et faire valoir ses droits.

CHAPITRE 3

La baie d’Essaouira s’étend à perte de vue. L’océan brille sous le feu d’un soleil ardent, obligeant Liz et Samia à plisser les yeux sous leurs lunettes de soleil. Elles n’ont pas pu s’avancer sur la plage, au grand regret de Liz que son fauteuil entrave, une fois de plus. Le sable doré, particulièrement doux, est aussi traîtreusement mouvant. Ses roues s’y enfonceraient aussitôt.

– Et si je te prenais sur mon dos ?

L’œil de Samia pétille devant l’air ahuri de Liz.

– Allez, poursuit-elle, t’en meurs d’envie, avoue !

– Tu racontes vraiment n’importe quoi, t’as vu la distance ? J’ai jamais vu une plage aussi longue…

– Je t’ai pas dit d’aller jusqu’au bout, elle fait dix kilomètres, t’es malade ! Non, mais regarde, si on va simplement jusqu’à la mer pour tremper nos pieds dans l’eau, ou tes fesses, ce que tu veux, ça le fait ! Je suis costaud, et puis c’est pas comme si j’te portais jamais, hein !

Elle a raison. Lors de leurs visites professionnelles dans des bâtiments qui ne respectent pas les normes pour les personnes à mobilité réduite, c’est-à-dire la plupart du temps chez les particuliers, le fauteuil roulant de Liz ne passe ni par les portes étroites ni par les petits escaliers. Par conséquent, Samia doit souvent la porter sur son dos pour évaluer l’espace et la luminosité d’une pièce. Elle n’hésite pas à faire appel à des bras plus puissants que les siens lorsque l’occasion se présente.

Les premières fois, Liz était très gênée par ce mode opératoire peu professionnel, mais cela s’est avéré finalement si pratique qu’elle se laisse maintenant fréquemment convaincre. Au diable le regard des autres ! Avec le temps, elle se demande tout compte fait si ce n’est pas la simplicité et le naturel de Samia qui ne l’influencent pas plus que l’inverse. Elle espérait la convertir aux bonnes manières pour sa future carrière de conseillère immobilière, mais elle est en train de réaliser l’étendue de son erreur. Non seulement cela ne vaudrait pas le coup, mais, en plus, Samia apporte une réelle plus-value à leurs transactions en mettant les pieds dans le plat en permanence ; contrairement à ce que Liz pensait, le vernis social ne fonctionne pas toujours, et le franc-parler de Samia permet souvent de faire avancer les choses bien plus efficacement et rapidement qu’elle ne l’aurait fait elle-même avec ses méthodes conventionnelles.

Leur affaire décolle depuis que Chantal leur a alloué ce soutien financier inespéré. Les anciens contacts de Liz refont surface miraculeusement, les clients affluent, charmés par ce duo atypique efficace et dynamique, et les nombreuses commissions et subventions complémentaires de leur bienfaitrice leur permettent de développer le volet solidaire de l’agence de façon satisfaisante.

Cahotant sur le dos de Samia qui, forcément, a obtenu gain de cause, Liz songe amèrement que, sans le coup du sort qui vient de leur tomber dessus, sa vie serait véritablement extraordinaire. L’amour de sa vie retrouvé, un projet de mariage, un métier florissant, de fidèles amis… Sa paraplégie commençait presque à passer au second plan tant l’harmonie était complète, ces derniers temps.

Mais non, il a fallu qu’un grain de sable vienne enrayer le processus. L’enfant d’une autre. Même dans ses pires craintes, elle n’aurait jamais pu imaginer ce cataclysme. Elle prend sur elle depuis ce matin pour ne pas rappeler Guillaume, lui demander comment il se sent, s’il a revu le nouveau-né, s’il a pu discuter avec Audrey, s’il est vraiment sûr à cent pour cent d’en être le père… Elle aurait envie de lui parler de tests de paternité, de pension alimentaire, des répercussions de tout cela sur leur vie de couple si fragile, déjà si durement éprouvée…

Elle connaît Guillaume. Elle sait qu’en cas de grand stress, il n’a ni envie ni besoin de parler. Il doit d’abord apprivoiser ce qui lui arrive, le faire sien, et ensuite seulement ils pourront envisager la suite. Une suite dont le petit Malo devrait faire partie, logiquement. Comme elle le lui a affirmé, s’il est certain d’être son père, il doit le reconnaître, assumer, aller au bout. Jamais elle n’empêchera quoi que ce soit à ce niveau-là.

Mais si Audrey se servait de ce levier pour le faire revenir à elle ? Il a tant besoin de fonder une famille, il le lui a fait comprendre à de multiples reprises lors de leurs discussions enflammées. Il sait parfaitement bien qu’elle ne se sent pas encore prête, et qu’elle pourrait même ne jamais l’être. Elle ne lui a pas caché ses réticences lors de leur dernière dispute à ce sujet.

Malgré son handicap, jusqu’à ce jour, elle n’avait pas encore douté de l’amour fidèle de Guillaume. Les réserves venaient plutôt de son côté. Mais, cette fois-ci, son cœur vacille. Ne lui a-t-il pas révélé, il y a peu, qu’avant leurs retrouvailles il envisageait de faire d’Audrey la mère de ses enfants ? Cette dernière a exaucé son vœu le plus cher, tout simplement.

Samia trottine sur le sable brûlant en couinant. Liz s’accroche comme elle le peut aux épaules rondes de son amie, tandis que celle-ci soutient tant bien que mal ses jambes inertes contre ses reins. Elle les sent pendouiller comme deux pauvres pattes folles et, une fois de plus, elle a honte. Honte de s’exposer ainsi aux regards, honte de ces membres pâles et dégingandés, dépourvus de toute force musculaire et d’une quelconque tonicité. Honte d’imposer à Samia ce poids mort qui la fait transpirer à grosses gouttes.

Mais la honte, c’est passager. La joie de se retrouver si près de l’eau, en revanche, est durable. Samia dépose précautionneusement son précieux fardeau sur le sable, soulève sa jupe et court se tremper jusqu’aux cuisses. Elle éclate de rire et éclabousse Liz restée assise sur le sable mouillé.

– Arrête, espèce de folle ! Je suis trempée ! rit celle-ci en essayant de lui lancer du sable en retour.

– Loupé ! Il fait chaud, c’est le but non ? Tu préfères qu’on retourne sur le parking ?

– Non…

– Alors, enlève tes pompes, au moins ! T’as quoi sous ton pantalon ?

– Même pas en rêve, grogne Liz.

Hormis les soignants et quelques proches, personne n’a jamais vu ses jambes nues depuis qu’elle est paralysée. Un complexe aussi fort que totalement incontrôlable s’empare d’elle chaque fois qu’elle envisage de se mettre en short ou en jupe, quelle que soit la température extérieure. Cela lui semble tout simplement inenvisageable, c’est une question de respect de soi et des autres, de pudeur. Elle est trop fière pour reconnaître que le souci vient d’elle et de la représentation qu’elle se fait de son physique, misant tout sur le haut de son corps et tentant de faire oublier le reste.

Elle y parvient, d’ailleurs, la plupart du temps. Sauf aujourd’hui. La vision de Samia dans l’eau en train de s’amuser comme une petite fille fait monter dans sa poitrine une envie extraordinaire de rire, de mordre la vie à pleines dents, de profiter ! Elle lance un regard circulaire autour d’elle, après tout, qu’a-t-elle de plus ou de moins que cette femme, là-bas, qui ose afficher ses rondeurs dans un maillot trop serré ? Ou cette autre, dont les plis cutanés révèlent l’âge avancé, mais qui a l’air bien plus préoccupée par le goûter qu’elle prépare pour ses petits-enfants que par un quelconque souci esthétique. Les hommes ne sont pas en reste non plus, et les enfants joyeux se moquent éperdument de l’apparence physique. Comme d’habitude, la seule que cela gêne vraiment, c’est elle.

Personne ne la regarde. Samia lui adresse un grand sourire. Le sable mouillé sous ses mains lui procure une sensation agréable, les réminiscences d’une vie sans entraves, connectée au réel, à des perceptions primitives et bienfaisantes. Sans plus réfléchir, elle déboutonne son pantalon, s’allonge à demi sur le côté et entreprend de l’enlever. À la fois émue et amusée, Samia l’observe avec une tendre ironie, enfin tu te décides, semble-t-elle lui dire, pas trop tôt! Une fois les jambes de Liz exposées au soleil et au regard de tous, son amie surgit de l’eau et la tire par les pieds jusqu’à l’endroit où viennent mourir les vagues. Liz éclate de rire, elle a l’impression d’avoir dix ans. Elle ne ressent pas la fraîcheur de l’eau tout de suite, pourtant son corps est comme fouetté par ce contact inattendu, voilà si longtemps qu’elle n’avait pas mis ne serait-ce qu’un orteil dans la mer ! Elle éclabousse à son tour Samia et toutes deux se retrouvent bientôt trempées de la tête aux pieds, ivres du plaisir de vivre l’instant présent, sans autre souci que celui d’en profiter intensément.

Indifférente à l’état de son tee-shirt ou de ses cheveux, Liz finit par s’allonger complètement, se laissant bercer par le doux reflux de l’eau salée dont elle goûte avec bonheur la caresse le long de son dos.

Samia s’étend à côté d’elle, rayonnante. Elles fixent toutes deux le ciel d’un bleu insolent, sans l’ombre d’un nuage à l’horizon. Liz lui prend la main et la serre fort dans la sienne. Ensemble, elles peuvent abattre des montagnes, affronter des tempêtes. Elles s’en relèveront, d’une manière ou d’une autre.


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