« Je crois qu’un être humain est un mélange de
bonté et de méchanceté. Personne n’est pur. »
John Steinbeck, À l’est d’Éden

PROLOGUE
2 juillet 2019
Le véhicule de police entre en marche arrière sous un porche avant de se garer à l’abri des regards, dans un parking sous-terrain.
Deux femmes en uniformes en descendent l’une après l’autre, le dos raide. La plus jeune des deux en aide une autre à sortir de la voiture, qu’elle dirige en silence en attrapant ses mains entravées par des menottes. Elles parcourent un long couloir sombre, dont l’accusée ne distingue rien, ou presque. Ses cheveux en bataille recouvrent ses yeux baissés. Elle ne veut rien voir, rien entendre. Si seulement elle pouvait creuser un trou et s’y enterrer jusqu’à oublier tout ce qui s’est passé, oublier pourquoi elle se retrouve ici, à errer sans fin dans le labyrinthe d’un cauchemar qui la hante nuit et jour…
Elle a honte. Elle a peur. Elle se sent si seule, abandonnée de tous. Comment tout cela a-t-il pu arriver?
Son avocat lui a conseillé de s’habiller sobrement, dans des couleurs neutres, de préférence. Elle a choisi le noir, de la tête aux pieds. La couleur du deuil. Seul un petit col blanc vient rehausser l’ensemble, un col de petite fille sage. Pour attendrir les jurés ? Pour les rassurer sur sa personne, sur le fait qu’elle n’est pas une meurtrière ? Mais qui est-elle, au fond? Elle n’en sait plus rien. Pas après ce qu’il s’est passé.
Elles arrivent dans une petite pièce basse de plafond, faiblement éclairée. La jeune policière lui ôte ses menottes, tandis qu’un de ses collègues les rejoint. Son crâne rasé, son gilet pare-balles et ses rangers impressionnent l’accusée, qui évite à tout prix de croiser son regard. Depuis les derniers événements, elle redoute toute confrontation avec le monde extérieur.
Paradoxalement, la seule personne dont elle tolèrerait la présence serait celle de Louise Brac, le capitaine de police judiciaire en charge de l’enquête initiale. Mais tout cela ne dépend plus d’elle, désormais. L’instruction close, elle a passé le relais au juge, qui a renvoyé l’affaire devant la cour d’assises. Et, aujourd’hui, toutes ces personnes vont décider de son avenir, de sa vie.
Les policiers discutent entre eux, la laissant s’asseoir sur un banc de bois rustique adossé à l’un des murs défraîchis de la geôle du tribunal. Une petite bouteille d’eau est posée sur la table, juste devant elle. La jeune policière continue de l’observer de loin. Elle lui fait signe de se servir. Une dernière gorgée d’eau fraîche avant sa condamnation…
À quelques minutes seulement du début de l’audience, elle s’apprête à recevoir les ultimes conseils de son avocat, qui déboule dans la pièce en robe noire, ses lunettes à la main.
– Soyez sincère, surtout. N’essayez pas d’en faire trop, livrez les choses telles que vous les avez vécues. Tenez bon. L’attente est bientôt terminée.
Elle acquiesce, les yeux rivés sur ses ballerines vernies. Noires, elles aussi. En faire trop ? Comment pourrait-elle en faire trop, alors qu’elle se sent si misérable ? Elle voudrait au contraire se faire oublier, disparaître du paysage… Mais ce n’est pas pour tout de suite, si elle s’en réfère aux quelques paroles échangées par les policières alors qu’elles parvenaient aux abords du tribunal. « On va passer par-derrière, y a trop de journalistes ».
Un procès aux assises, c’est souvent médiatisé, encore plus lorsque la vie d’un enfant est en jeu. Un bébé, de surcroît. Comme si la société entière se sentait concernée par ce qui touche pourtant à l’intime, au cœur battant d’une femme. En ce jour terrible, elle se sent comme une proie jetée en pâture aux lions, au beau milieu d’une arène. Tout est allé si vite. Entre le moment où se sont produits les faits et celui où elle se retrouve ici, dans l’antichambre de sa vie brisée, il lui semble avoir été victime d’un trou noir, une faille spatio-temporelle qui l’aurait projetée au cœur d’une existence étrangère.
Elle ne peut pas avoir fait ce dont on l’accuse.
C’est tout simplement impossible.
LINA MARCHAND
Mars 2017
Je suis crevée. Ça fait huit mois que je dors pas. Si seulement Damien voulait bien prendre le relais, de temps en temps… Allez, mon Leo, s’te plaît, rendors-toi…
Quelle heure il est ? Merde, mon portable est resté dans la cuisine. Bon, au point où on en est, ça changera plus grand-chose. La nuit est foutue, une fois de plus. Et dire que le pédiatre du centre m’avait promis que ça irait mieux, avec ce médicament anti-reflux… Tu parles ! Ah ça, pour me donner des leçons sur la façon dont je dois m’occuper de toi, ils sont champions, mais pour le reste, zéro ! Y en a pas un qui est fichu de trouver pourquoi tu pleures toutes les nuits… « Couchez-le bien sur le dos, surtout, hein, c’est important ! » Et gna gna gni, et gna gna gna…
En attendant, je fais tout bien comme il faut, et le résultat est toujours le même.
– C’est quoi, ce bordel ? Qu’est-ce que tu fous ?
– Je fais du bruit exprès, juste pour t’empêcher de dormir ! À ton avis ?
Non, mais, c’est dingue, ça ! Il pourrait me remercier, au lieu de m’aboyer dessus ! Moi aussi, je bosse demain matin ! En plus, j’ai pas intérêt à arriver en retard. Ce boulot est nul, mais pour l’instant j’ai rien d’autre, et ça nous paie la nounou. Enfin, heureusement qu’on a les aides de la CAF, sinon on s’en sortirait pas.
Dès que je ferme les yeux, j’entends le « bip » fantôme de mon scanner, ce petit bruit lancinant qui me laboure la tête toute la journée. Je me plains pas, pourtant. J’ai un bon planning, par rapport à des copines qui bossent dans de plus grandes enseignes. Elles font des journées en coupé, avec des horaires en décalé, le matin ou le soir. Moi, au moins, j’ai des amplitudes correctes, et je peux profiter un peu de Leo le soir.
Bon, c’est sûr, j’ai jamais rêvé d’être caissière aux Halles de la Mer, même dans un quartier sympa de Marseille. Quand j’étais petite, je voulais être pompier. Je trouvais ça trop classe, la grande échelle, le « Pin Pon », éteindre les feux de forêt et sauver les petits chats coincés dans les arbres… Mais ensuite, je suis pas tombée sur les bonnes personnes. Quand j’en ai parlé à la maîtresse, elle s’est moquée de moi. Ma mère aussi. Alors, à la conseillère d’orientation au collège, je lui ai dit que je voulais être infirmière, comme les autres filles de ma classe, même si c’était pas vrai.
Résultat, j’ai été orientée en section sanitaire et sociale sans en avoir la vocation, j’ai jamais réussi à décrocher aucun concours en rapport avec les métiers de la santé, et je me suis retrouvée à dix-huit ans sans diplôme, avec ma mère qui me tannait pour que je contribue à payer le loyer. Du coup, j’ai pris le premier job venu, et je suis aujourd’hui en CDI aux Halles, sans espoir d’évolution, mais toujours avec ce rêve de pompier dans la tête.
Je suis hyper sportive. Je fais pas des sports de mauviette, hein : la salle de muscu ou les cours de gym pour nanas qui s’ennuient, c’est niet ! Moi, je cours sur la Corniche, et je nage du côté de la Pointe-Rouge ou sur la plage du Prophète, selon le monde qu’il y a. Je fais des allers-retours parallèles à la côte, parfois pendant tout un après-midi. Enfin, ça c’était surtout avant la naissance de Leo, parce que là, entre le boulot et lui, c’est un peu compliqué de trouver du temps libre. Parfois, je pars courir avec la poussette. Damien se moque de moi, il comprend pas que j’aille « me crever la rate », comme il dit, au lieu de faire la sieste pendant que le petit dort, pour récupérer de nos nuits pourries. Mais j’y peux rien, moi, c’est comme ça que je récupère. Mon énergie, je la recharge pas en dormant, je la recharge en me dépensant, en avalant des kilomètres, sur la route ou au creux des vagues, toujours plus loin. Ça me donne une impression de liberté de dingue, même si ma vie en manque. Déjà que je suis enchaînée à ma caisse toute la journée, ou presque, à scanner des boîtes de sardines…
J’ai trop besoin d’espace, de nature. Je pourrais jamais vivre enfermée quelque part, sans voir le ciel ou l’immensité de la mer. J’en crèverais, je crois.
Ah, voilà mon portable. Putain, il est déjà 4 h. Plus que trois heures à dormir… T’exagères, mon petit chou… Et voilà que tu te rendors dans mes bras, maintenant. Je vais essayer d’aller te reposer doucement dans ton lit, mais à chaque fois que je m’écarte de toi, tes petites antennes se dressent, tu te raidis pour pas que je te laisse tout seul, et tu te remets à brailler… Les voisins râlent de temps en temps, pour la forme, mais la résidence est déjà si bruyante, un peu plus ou un peu moins, ils ont fini par s’y faire…
– Ça y est, tu l’as rendormi ? marmonne Damien, quand je le rejoins enfin dans notre lit.
– J’espère. Croisons les doigts.
– Qu’est-ce qu’il a, ce gosse ? C’est pas normal de chialer comme ça toutes les nuits…
– Chut, dors. On verra demain.
Damien est un peu comme moi, brut de décoffrage. Il aime les choses simples, et il est courageux. Même s’il râle souvent à cause des pleurs de Leo, je sais qu’il adore son môme. On n’avait pas prévu de devenir parents aussi vite, mais, dans nos deux familles, ça n’a surpris personne.
Je me souviens de notre rencontre comme si c’était hier. Je venais tout juste de me faire embaucher aux Halles de la Mer, j’avais besoin de décompresser après ma première semaine de boulot et je suis allée courir sur la Corniche, comme d’habitude, avec mes écouteurs à fond dans les oreilles. J’aime bien le rap ou l’électro, ça me motive pour m’entraîner. Il me semble que c’était Soprano, ce jour-là. Ou Feder, je sais plus. Bref, toujours est-il que j’étais mégaconcentrée sur mes foulées et pas du tout sur la route, que j’ai traversée un peu vite. Damien était en train de livrer des boissons aux restos et aux bars du quartier, il était en retard sur sa tournée, en tout cas c’est ce qu’il m’a raconté après. J’ai d’abord entendu sa voix. « Putain, c’est pas vrai ! Tu veux finir à l’hosto, ou quoi ? » Il a gueulé tellement fort que ses paroles ont couvert le son de ma musique. J’ai vu qu’il avait pilé net, ses caisses avaient dégringolé sur le devant de sa camionnette. Je me suis pas laissé faire pour autant. « Je suis sur un passage piéton, connard ! T’as qu’à faire un peu attention ! » J’ai failli lui faire un doigt d’honneur, mais au dernier moment j’ai pensé à ma mère, qui m’a toujours dit de me méfier des hommes, « on sait jamais sur qui on tombe, va pas te faire casser la gueule ! », alors je lui ai juste tourné le dos et j’ai continué ma course, de l’autre côté du trottoir. Il a redémarré, puis il m’a dépassée tout doucement en me dévisageant sans vergogne. J’ai eu peur qu’il en profite pour m’insulter, mais il souriait. Il était plutôt mignon, alors je l’ai regardé aussi, et il a continué sa route.
Le lendemain soir, hasard ou non, il se pointait à ma caisse aux Halles pour acheter une bouteille de pif et un mélange d’amandes salées. « Tu finis à quelle heure ? », il m’a demandé, comme si on se connaissait déjà. J’ai haussé les épaules sans lui répondre, on m’attrape pas comme ça, moi. Alors, il a fait un petit effort supplémentaire. « On bosse dans le même quartier, mais c’est la première fois que je rentre dans ce magasin. C’est quand même un sacré hasard, non ? Tu crois au destin, toi ? » Il m’a fait un sourire craquant, et je lui ai dit de se grouiller de récupérer ses affaires parce que la cliente derrière lui s’impatientait, à le voir faire le joli cœur. Et j’ai rajouté que je terminais à 19 h. Il m’a dit « OK », et puis il est parti.
Le soir même, à 19 h pétantes, il m’attendait à la sortie, son sac en plastique des Halles toujours au bout du bras. « Un apéro sur les rochers, ça te dit ? » Pour des gamins natifs de Marseille, c’était pas le plan romantique du siècle, on vit avec la mer au fond des yeux depuis qu’on sait marcher. Mais, ça m’a plu. J’aurais pas trop aimé qu’il me propose d’aller direct chez lui. On s’est tournés autour pendant une ou deux semaines, et puis j’ai fini par emménager dans son appart. J’en pouvais plus de cohabiter avec ma mère, qui était de plus en plus invivable.
Damien et moi, c’est du solide. Quand il a su que j’étais enceinte, il m’a dit « Faut qu’on se marie », comme ça, sans réfléchir. Et il est allé acheter une bouteille de champagne. J’y ai juste trempé mes lèvres. Contrairement à ce que s’imaginent les médecins et les assistantes sociales de la PMI[1] du quartier, c’est pas parce qu’on est jeunes qu’on est inconscients. Je savais très bien qu’il fallait pas boire d’alcool pendant la grossesse, et je sais aussi protéger mon fils contre tous les dangers qui le guettent. C’est qu’un tout petit bébé. Il est si fragile, ça me donne envie de pleurer, parfois. Même quand il dort à poings fermés, je peux pas m’empêcher de tendre le cou au-dessus de son lit à barreaux et d’écouter son souffle, pour être bien sûre qu’il respire.
Je l’aime tellement.
LOUISE BRAC
Mars 2017
Comme tous les matins, le vrombissement de la machine à café nous donne le signal du départ. Les enquêteurs de la BPM – la Brigade de Protection des Mineurs – de Marseille, section « Violences intrafamiliales et maltraitances », dont je fais partie depuis maintenant plus de dix ans, s’installent autour de la longue table rectangulaire usée, au milieu de la pièce, sur laquelle nous prenons le petit déjeuner. Quelqu’un a ramené des pains au lait, dont le sachet se vide rapidement, tout comme les gobelets en carton et les mugs personnalisés, additionnés d’un ou deux morceaux de sucre, pour les plus accros.
Malgré le rituel bien ancré, il faut faire vite. En tant que chef de groupe, je m’empare la première des dossiers empilés au centre de la table. Le commandant Alvaro, qui nous supervise, n’intervient que rarement lors du débriefing matinal. Il me fait confiance, mais il est exigeant sur les procédures.
– En premier, on a une confrontation avec M. Roch. Élo, c’est toi qui t’en charges, je crois. Convocation à 9 h, c’est bien ça ?
– Affirmatif. Homme de trente-huit ans, sans casier, qui a posté récemment des dizaines de photos pédopornographiques depuis son domicile. L’enquête l’a identifié grâce à son opérateur internet, mais il ne sait pas encore pourquoi on l’a convoqué.
– Bon, vous le recevez à deux et vous lui annoncez la garde à vue et la perquisition dans la foulée. Vous savez tous qu’à partir de là, le temps sera compté. Quentin, tu les accompagneras au domicile ?
Mon jeune gardien de la paix acquiesce. Son visage reste de marbre, mais je sais déceler le désarroi des membres de mon équipe comme personne. Cela fait à peine trois mois qu’il nous a rejoints, c’est son premier poste, et je vois bien que son impulsivité et sa maladresse cachent une grande émotivité, qu’il a du mal à réfréner face à certaines situations. C’est bien normal.
Les affaires que l’on traite au quotidien sont extrêmes, éprouvantes. Nous devons faire face au pire, à l’une des faces les plus sombres de l’humanité : celle qui fait du mal aux enfants, les siens ou ceux des autres. Or, ces victimes-là sont les plus innocentes et les plus vulnérables que l’on puisse imaginer, ce qui rend leurs témoignages intolérables. On ne se blinde pas contre ça. On ne « s’habitue » pas. On apprend à se servir du moteur que cela allume en nous – la colère, le dégoût, la tristesse – pour en faire autre chose. Quelque chose qui puisse rendre aux victimes une part de leur dignité, de leur humanité.
Quentin apprendra. Ils finissent tous par apprendre, ou alors ils s’en vont. « C’est pas pour moi, c’est beaucoup trop dur. Je dors plus, je fais des cauchemars tout le temps. J’ai envie de les tuer ». Quand on en arrive là, c’est qu’on n’a pas su gérer sa capacité émotionnelle. Et c’est normal aussi. Pas de jugement entre nous. Être confronté au pire, tous les jours, ça peut rendre humble. On finit par se dire que tout le monde abrite une part d’ombre, quelque part, et que, si on baisse la garde, peut-être bien qu’elle pourrait surgir aussi chez nous, qui sait ?
En attendant, on a des tas de dossiers à traiter. La justice française a du plomb dans l’aile, mais les histoires qui concernent les mineurs, ça ne peut jamais attendre. C’est toujours brûlant. Urgent. On évoque encore plusieurs affaires à gérer dans la journée, sans compter les imprévus qui vont forcément nous tomber dessus. Je répartis la charge de travail entre mon lieutenant Karim Benaïssa et mon brigadier-chef Élodie Vasseur, et les membres de mon équipe s’éparpillent comme une nuée d’oiseaux. Chacun sait ce qu’il a à faire. Quelques plaisanteries fusent. La machine à café vrombit à nouveau. La secrétaire et la psy s’attardent, puis filent chacune dans son bureau quand je repasse devant elles, la mine sérieuse.
Je ne pense pas commettre un péché d’orgueil en admettant être un bon chef. Je me fie à l’ambiance qui règne ici, et, la plupart du temps, les relations entre nous tous sont fluides. C’est capital, au vu de la dureté des affaires qui nous sont transmises. Si, en plus, on devait affronter un climat de travail délétère ou suspicieux, comme cela m’est déjà arrivé dans les premiers postes que j’ai occupés, on ne tiendrait pas longtemps.
Quand je suis entrée dans la police, je ne pensais pas être capable de travailler à la Brigade des Mineurs. Cela me paraissait trop glauque, insoutenable. J’étais au clair avec les motivations qui m’avaient poussée à devenir flic, pourtant. Depuis que je suis gamine, j’ai toujours eu envie d’aider les gens, de me démener pour faire régner la vérité. J’ignore d’où me vient ce besoin de traquer, de savoir, de débusquer les intrus, les gens qui mentent, qui dissimulent… La détresse humaine et l’injustice m’ont toujours révoltée. Le non-respect des lois aussi. Cela me rassure d’être « du bon côté », du côté de ceux qui veillent à la bonne marche du monde. Même si, avec les années, j’ai appris à modérer mon enthousiasme, je suis toujours convaincue d’œuvrer pour le bien-être de l’humanité. Je n’ai pas rendu les armes. Pas encore.
Je suis tout de même assez lucide sur ce que je suis venue chercher ici, au sein de cette brigade. On n’entre pas dans la protection des mineurs par hasard. Malgré tout, je n’ai jamais cherché non plus à creuser ce qui reste le pire drame de ma vie. Je préfère rester en surface, c’est moins dangereux. Qui sait ce qu’on risque de trouver, dans les profondeurs de son âme ? Je suis bien placée pour le savoir, et je n’ai pas du tout envie de m’y aventurer. Pas consciemment, en tout cas.
Il est 9 h 15. La porte de mon bureau est ouverte, et je vois passer dans le couloir Élodie, suivie de près par Coralie, une autre enquêtrice. Élo pousse devant elle le dénommé M. Roch, dont on parlait au staff ce matin, menotté et visiblement sidéré. Je n’ai entendu aucun éclat de voix, aucune protestation issue du bureau voisin. Dans ce genre d’affaires, l’effet de surprise est notre principal atout. L’accusé se croit bien à l’abri chez lui, en train de visionner ses vidéos immondes, tandis que les mailles du filet se resserrent silencieusement autour de lui, juste avant le harponnage final. Avec un peu de chance, la perquisition sera fructueuse. Si le prévenu ne se doutait vraiment de rien, il est fort probable qu’il ait laissé son matériel informatique en l’état chez lui, et que celui-ci contienne suffisamment de preuves – photos ou vidéos explicites – pour que l’on puisse caractériser l’infraction. Il avait l’air calme. En général, ces profils-là collaborent plutôt bien. Son dossier indique qu’il est marié et père de deux petites filles, qui sont probablement les enfants exposées sur les photos incriminées, ce qui a justifié l’intervention de notre section. Plus rien ne m’étonne, ou presque, dans ce domaine. Ce sont parfois les personnes à l’aspect le plus lisse qui s’avèrent les plus perverses. Encore une chose que j’ai apprise avec l’expérience : ne jamais – jamais ! – se fier aux apparences.
Sur les centaines d’affaires que l’on traite par an, qu’il s’agisse de pédophilie, d’agressions, de fugues, de maltraitance, et j’en passe, celles que je redoute le plus sont les crimes impliquant les bébés, les nourrissons de moins d’un an.
On a tous nos points faibles.
Moi, c’est celui-là.
MIRELA KOVACS
Mars 2017
– Laszlo ! Dépêche-toi, macim !
Mon grand garçon de quatorze ans hausse les yeux au ciel. Il supporte de moins en moins les petits noms affectueux que j’utilise pour lui depuis toujours. Mon petit ours, pourtant, ça lui va tellement bien ! Mais j’ai l’impression que, plus il grandit, moins il accepte tout ce qui lui rappelle nos origines, mon pays de naissance qui n’est pas le sien. Il est bilingue, comme moi, mais il parle bien mieux le français que je ne le ferai jamais. Quoi que je fasse, les mots me manquent dans cette langue compliquée. Je sais que je fais des fautes de grammaire, de syntaxe, des erreurs grossières que Laszlo ne prend même plus la peine de corriger. Il met un point d’honneur à toujours me parler en français à la maison, et moi, je réponds en hongrois. Je ne veux pas qu’il oublie d’où nous venons.
Je suis arrivée en France il y a quinze ans, enceinte jusqu’aux yeux et terrorisée à l’idée que Sándor nous retrouve. C’était une peur irrationnelle, je savais que, malgré tous les trafics auxquels il se livrait, il n’avait pas les moyens de me faire suivre jusqu’en France, mais ça ne se contrôle pas.
J’ai atterri ici parce que c’était le terminus du train. Je baragouinais quelques mots d’anglais, et je savais à peine dire « bonjour » et « merci » en français. La gare Saint-Charles me paraissait immense, effrayante. Qu’avais-je fait ? Quand je suis descendue sur le quai en serrant mon sac contre ce ventre énorme qui formait comme une colline vivante sous mon manteau usé, ce sont les odeurs qui m’ont frappée en premier. Des odeurs de café brûlé, de gasoil, de tabac froid. Ce n’étaient pas les mêmes qu’à Budapest, tout comme l’air de la ville lorsque je suis sortie de la gare, trébuchant sur des marches de pierre qui s’élevaient vers un ciel pâle. Des passagers plus alertes que moi pressaient le pas vers une bouche de métro, d’autres riaient et parlaient fort dans cette langue dont je ne comprenais pas un mot. Tous avaient l’air de savoir ce qu’ils faisaient, où ils allaient. Pas moi. Moi, je fuyais.
J’étais heureuse, pourtant, avant de rencontrer Sándor. En tout cas, c’est ce qu’il me semblait, avec le recul. J’étais éducatrice en école maternelle, et j’adorais mon boulot. Malheureusement, il n’y a pas d’équivalent pour ce diplôme en France, et puis la barrière de la langue était trop grande. Je n’ai donc plus jamais enseigné. Néanmoins, m’occuper des enfants était tout ce que je savais faire, alors, une fois que j’ai pu me débrouiller en français et que Laszlo est entré à l’école, j’ai suivi une formation pour être assistante maternelle. C’était ce qui se rapprochait le plus de mon ancien travail, et qui restait accessible pour moi.
Je n’avais pas beaucoup d’argent en poche quand je suis partie de Hongrie. Heureusement qu’une association s’est occupée de moi, de nous. Les choses se sont accélérées quand j’ai eu mes premières contractions, alors que j’avais à peine parcouru quelques rues à la recherche d’un endroit où dormir. Je ne pouvais plus marcher, plus parler, j’avais le souffle coupé. Une passante s’est arrêtée, m’a posé des questions, mais, comme je lui répondais en hongrois, elle s’est contentée de me faire entrer dans une pharmacie et de demander de l’aide, enfin, j’imagine. On m’a fait assoir sur une chaise. Je soufflais pour contrôler la douleur. Rapidement, un petit attroupement s’est formé autour de moi, je me souviens d’une main qui tenait la mienne, de caresses sur mon front, de paroles étrangères, mais douces. Je n’en revenais pas de la gentillesse de tous ces gens qui ne me connaissaient pas et qui prenaient soin de moi comme si j’étais une des leurs.
Ensuite, des ambulanciers sont arrivés et m’ont amenée à l’hôpital. On m’a déshabillée, auscultée, puis transférée rapidement dans une salle de naissance. Là aussi, je me souviens d’une main amie qui a serré fort la mienne, ou plutôt l’inverse. C’était moi qui pressais de toutes mes forces ce radeau dans la tempête, cette bouée humaine qui me ramenait sur la rive des vivants quand je pensais m’ouvrir en deux pour donner naissance à mon petit garçon. J’ai eu si mal que j’ai cru perdre connaissance à deux reprises. La douleur des dernières contractions, alliée à la fatigue du voyage et au stress intense de me retrouver propulsée en terre étrangère sans aucun repère, sans attaches ni racines quelconques, m’a presque fait lâcher prise. Mais je n’ai pas abandonné. Durant tout ce temps où je criais ma rage et ma souffrance, une petite voix en moi continuait de me souffler de tenir bon, de tenir le coup pour mon enfant. Une fois que l’on a ressenti cette émotion-là, ce ressort ultime qui permet à une maman de déplacer des montagnes pour son enfant, on ne peut jamais l’oublier. C’est ancré en soi si profondément que même la mort ne peut y mettre fin. On reste une mère, à jamais.
Grâce à l’intervention d’un traducteur et des services sociaux, mon séjour a pu être prolongé de quelques jours à la maternité, le temps de me trouver une place dans un foyer mère-enfant. J’y suis restée pendant toute la première année de Laszlo. Je lui chantais des berceuses hongroises, le soir, pour me sentir un peu moins exilée, pour me rappeler mon pays et ma famille qui me manquaient tant. Laszlo me demande parfois pourquoi je n’ai aucune photo de lui, bébé. Cette période a été si dure, si écrasante de solitude malgré le soulagement et la reconnaissance de ne pas me retrouver à la rue…
J’avais tellement peur de Sándor que j’ai coupé tous les liens qui me rattachaient à la Hongrie. J’ai demandé l’asile auprès de l’OFPRA[2] pour avoir fui un mari dangereux, et j’ai eu le droit de modifier mon nom pour protéger mon identité afin qu’il ne me retrouve pas. Qui sait si, avec le temps, il n’allait pas développer son réseau et venir nous traquer jusqu’ici, mon fils et moi…
Katalin Becker est donc devenue Mirela Kovacs… Je n’ai pas réussi à choisir un nom français, j’avais besoin de conserver un lien avec mes origines, et puis, de toute façon, mon accent me trahissait…
J’ai obtenu un titre de séjour de six mois renouvelable.
Ensuite, une fois que j’ai pu me débrouiller à peu près en français, une assistante sociale m’a proposé de suivre une formation courte d’auxiliaire parentale pour garder des enfants à domicile, mais j’avais peur de laisser mon fils, qui était encore si petit, alors j’ai refusé. J’ai travaillé au noir en faisant le ménage dans une boulangerie au coin de la rue, c’était moins effrayant, et ça m’a permis de gagner un peu d’argent. Mais le vrai premier virage, c’est quand j’ai pu emménager dans un studio HLM. J’étais tellement fière d’avoir enfin de nouveau un logement à moi ! Je me privais de nourriture pour acheter des rideaux ou un tapis coloré pour Laszlo, même d’occasion, même usé, mais à nous. Un petit coin d’espace que j’avais le droit d’aménager comme bon me semblait. Le premier soir, j’en ai pleuré de gratitude, même si je me sentais toujours très seule.
La deuxième étape importante a été celle de la régularisation de ma situation avec une carte de séjour permanente. Laszlo avait dix-huit mois quand je l’ai obtenue. J’étais fière. Après tout, il était né en France, je devais me montrer digne de ce nouveau pays qui nous accueillait et dont mon fils avait la nationalité. J’ai encore travaillé sans être déclarée pendant un an, à la fois par crainte de devoir laisser mon bébé et parce que je ne me sentais pas légitime dans cette nouvelle vie, pas à ma place. J’avais l’impression d’être une intruse, une voleuse, l’éternelle étrangère. Je me sens toujours un peu comme ça, d’ailleurs, et pas seulement parce que je n’arrive pas à me débarrasser de cet accent qui me fait rouler les « r » et prononcer des voyelles muettes que je ne vois pas, car elles n’existent pas dans ma langue natale.
Je travaille maintenant depuis plus de dix ans comme assistante maternelle agréée. J’entretiens de bonnes relations avec les parents qui me confient leur enfant, parfois même je garde contact avec eux après la fin d’un contrat, parce qu’on s’attache les uns aux autres, et puis je reste celle qui a aidé leur enfant à grandir, qui a pris soin de lui en leur absence, alors je me dis que je conserve une petite place à part dans leur cœur, dans leur vie.
Malgré tout, les contrôles systématiques de la PMI restent pour moi éprouvants. J’ai toujours peur que l’on me reproche de ne pas faire assez bien mon travail, surtout depuis qu’une puéricultrice m’a blâmée un jour de ne pas comprendre les demandes des parents à cause de la barrière de la langue. C’était au début de ma carrière, je luttais encore pour fluidifier mon français. Je me suis améliorée depuis, mais je n’ai jamais oublié le ton condescendant qu’elle a employé avec moi lors de cet entretien, comme si j’étais d’un statut inférieur au sien et que ma différence de nationalité me rendait imperméable à l’humiliation. Elle m’a suivie de près durant toute une année, et j’en ai gardé une crainte instinctive pour les confrontations avec l’administration, comme si, à tout moment, je risquais de perdre ce que j’ai mis tant d’années à conquérir.
– À ce soir, m’man !
Mon fils dépose une bise aérienne sur ma joue. Il est plus grand que moi, maintenant. Je me sens si fière de lui.
L’avoir mis à l’abri est ma plus belle réussite.
Centre pénitentiaire des Baumettes-Nord
Le claquement du fouilleur contre les barreaux se rapproche. Bientôt, ce seront les siens qui seront sondés par cet instrument métallique en forme de bâton fin et rigide, à l’extrémité recourbée pour mieux détecter les petits objets cachés. On n’est jamais trop prudents, les détenues ne manquent pas d’imagination. Pourtant, avec elle, ils n’ont vraiment aucun souci à se faire.
Comme tous les jours, deux agents de sécurité en uniforme bleu marine et tenue de combat – elle ne parvient toujours pas à appeler ça autrement, à cause des gilets pare-balles et des gants violets – procèdent à la fouille aléatoire des cellules. Les premières concernées sont celles dont les détenues sont parties en permission de sortie. Tout est passé au crible, même les objets en apparence les plus inoffensifs. Les grosses peluches, par exemple, sont interdites en détention, de même que les cartons qui encombrent les chambres et gênent le travail des surveillantes, sans parler du risque en cas d’incendie…
Pour autant, elle ne s’attendait pas à autant de « confort », à son arrivée ici. Comme beaucoup de personnes qui n’ont jamais eu à entrer en contact avec le milieu carcéral, elle s’imaginait un endroit sombre, des geôles noires et exiguës sans le moindre objet personnel… Ses codétenues ont bien ri quand elle leur a fait part de son étonnement. « On n’est plus au Moyen-âge, meuf ! Faut sortir de ta grotte ! T’inquiète, tu te rendras vite compte que c’est pas ça, le pire… »
Effectivement, plus les jours passent, plus elle réalise qu’un confort matériel relatif n’est rien face à ce qui lui manque vraiment, ce à quoi elle s’interdit de penser pour ne pas devenir folle. Alors elle erre, anesthésiée, dans cette vie parallèle à la sienne, la vraie, celle qui se poursuit dehors, sans elle, et qu’elle désespère de retrouver un jour.
Elle n’est pas la seule à traîner sa misère en bandoulière. Ici, des femmes de tous âges et de toutes conditions trimballent leur ennui ou leur colère de couloir en couloir. Des affinités se créent, des inimitiés aussi. Des clans se forment, et des altercations parfois violentes ont lieu. Contrairement à ce qu’elle pensait, les mères de famille ne sont pas en reste. Côté caractère, elles sont peut-être même pires que les autres, tant elles sont frustrées de ne plus voir leurs enfants, ou presque : elles ont droit à une heure de visite tous les dix jours, autant dire une aumône. Il existe une nursery, aussi, à l’étage en dessous, pour celles qui sont enceintes ou qui viennent d’accoucher. Elle ignorait que c’était possible, tant les mots « nursery » et « prison » ne vont pas ensemble.
De toute manière, elle ne se reconnaît en personne. Ni les filles si jeunes qu’on pourrait les croire encore mineures, ni les vieilles matrones qui ont l’air d’avoir tout vu et tout connu, ni les mères agressives ou éplorées, ni les célibataires, les mariées, les divorcées ou les veuves… et encore moins les meurtrières. Car il y en a, ici. Tout se sait. La plupart d’entre elles s’en vantent, même, ou tout au moins ne s’en cachent pas. Surtout celles qui ont agi « pour se défendre », comme elles disent. Contre un mac, contre un mari violent, contre un père incestueux… Les raisons ne manquent pas.
Elle, en revanche, se garde bien de révéler la cause de son incarcération. Malgré la médiatisation liée à l’affaire, personne ici n’a pour l’instant fait le lien avec elle. À son arrivée, la directrice lui a conseillé de rester discrète, « les affaires concernant les enfants, ça tend ». Comme si elle avait envie d’en parler à quiconque…
Alors, elle se contente de survivre, sans réfléchir au lendemain. C’est trop douloureux. Boire, manger, dormir, faire ses besoins. Et respirer, quand elle se met à suffoquer en pleine nuit, assaillie par ses cauchemars récurrents. Elle pensait ne jamais pouvoir survivre à un enfermement, mais l’enfermement n’est rien en comparaison du reste. L’incompréhension. Le sentiment d’injustice. La culpabilité. La sensation angoissante de devenir étrangère à son propre corps, à ses pensées, à sa réalité même.
Pourra-t-elle un jour s’habituer à tout cela ? À cette vie étriquée, dénuée de sens, et surtout privée de ceux qui comptent le plus au monde pour elle ?
Certaines ont l’air d’y arriver, pourtant. Malgré les débordements, les coups de gueule inévitables, les altercations parfois violentes avec la hiérarchie, elle note que la vie suit son cours au fil des jours, même ici. Une vie à part, certes, marquée par des routines spécifiques, comme ces fouilles inopinées, mais dont les nombreuses règles, les rapports de force et les minuscules sources d’apaisement tissent une maille si solide autour de vous qu’elle finit par vous envelopper, par vous avaler toute entière.
Non, décidément, elle ne se trouve rien de commun avec les autres prisonnières. Rien. Peut-être parce qu’elle ne se sent pas si coupable que cela, malgré ses terribles regrets. Et si elle avait parlé tout de suite, ce jour-là, est-ce que cela aurait changé le cours des choses ? Elle ne le saura jamais.
Elle n’arrive même pas à faire semblant de s’intégrer. C’est la taiseuse du groupe, la brebis galeuse, celle qui n’a pas de copines avec qui écouter de la musique pour faire passer le temps, échanger des tampons contre du chocolat, ou dire du mal des autres pour se réconforter.
Elle n’est plus qu’un abîme de souffrance.
Les agents de sécurité repassent devant sa cellule. Elle entend leurs pas lourds s’éloigner dans ce couloir blanc interminable. Une à une, les portes se rouvrent, les voix étouffées reprennent de la vigueur.
Elle jette un œil par la fenêtre, à travers les barreaux.Le ciel est gris. Comme son âme.
[1] Protection Maternelle et Infantile (PMI) : service départemental chargé d’assurer la protection sanitaire de la mère et de l’enfant.
[2] Office français de protection des réfugiés et apatrides
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