Seul est grand celui qui transforme la voix du vent en
un chant que son propre amour aura rendu plus doux.
Khalil Gibran

première partie
Balaguère
Vent venant d’Espagne et parfois de bien plus loin, souffle un vent du sud qui amène avec lui un « parfum d’Aventure »
CHAPITRE 1
Il y a beaucoup de vent, par ici. Un vent tiède et salé, tantôt discret, tantôt impérieux, omniprésent. Ce n’est pas dérangeant. Le spectacle en vaut la peine.
Samia ne peut détacher ses yeux de la houle féroce qui plaque de puissantes vagues contre les remparts d’Essaouira. Les embruns humidifient son visage, se mêlant à de discrètes larmes qu’elle ne cherche pas à dissimuler. Cette émotion devant la beauté du monde est si nouvelle pour elle, si inattendue. Un frisson de joie lui étreint la poitrine. Comme elle est heureuse, ici.
L’horizon de sa vie s’est élargi d’un seul coup depuis qu’elle a débarqué en pleine nuit chez son frère aîné, fuyant la violence d’un père devenu fou, emmenant avec elle sa mère et sa petite sœur Anissa.
Combien d’années d’errance, de douleur, de solitude, prennent fin au cœur de la famille si chaleureuse de Sofiane ? Ne serait-ce la tristesse et la peur qu’elle perçoit chaque jour dans les yeux de sa mère, attachée malgré elle à son bourreau, Samia pourrait être pleinement heureuse, ici. Oui, elle le ressent au fond d’elle-même, cet apaisement vient de loin.
Auprès des siens, sur cette terre sacrée, elle se sent enfin à sa place, aimée et respectée pour ce qu’elle est, pour ce qui la définit. Elle a le droit de ne pas être mariée, de ne pas être voilée, de parler comme elle l’entend, de gagner sa vie et de s’instruire.
Alya, l’épouse de Sofiane, la soutient dans ses choix. Elle lui rappelle qu’elle est une femme libre, et la fierté que Samia peut lire dans ce regard flamboyant la réchauffe de l’intérieur. Dans la famille d’Alya, Samia passe pour une héroïne des temps modernes, une amazone forte et rebelle qui a réussi à s’affranchir du joug aliénant que toutes les filles doivent rompre dans un Maroc à deux vitesses où le regard de la communauté pèse parfois plus lourd que celui de la famille, du clan. Le mariage forcé duquel se sont soustraites Samia et Anissa est encore imposé à de nombreuses mineures aux quatre coins du pays. Elles se retrouvent alors du jour au lendemain privées d’éducation et soumises à un destin misérable. Pour Alya, institutrice et fille d’une longue lignée d’enseignants, cette situation est intolérable. Voilà de nombreuses années qu’elle insistait auprès de son mari pour qu’il s’occupe vraiment de Samia et la ramène au Maroc, sous leur protection, mais Sofiane repoussait toujours l’échéance, craignant les foudres du père, même à distance. C’est la fuite d’Anissa sur les traces de sa grande sœur qui a tout précipité. Et alors, celle de leur mère, n’en parlons pas… L’aspect symbolique de la présence sous leur toit de ces trois femmes, de trois générations différentes, chacune venue avec ses espoirs, ses croyances propres et ses angoisses, donne un sens nouveau aux convictions d’Alya. Elle-même mère de trois filles qui ont la chance de ne pas avoir à mener les mêmes combats, voilà de beaux exemples de courage et de témérité à leur transmettre.
Le regard de Samia rebondit d’un rocher à un autre, glisse sur la surface iodée des murs ocre, caresse le dos des anciens canons espagnols du 18e siècle qui défient l’océan depuis les créneaux des remparts en propulsant vers d’invisibles et lointains assaillants des tirs de projectiles fantômes. Puis il revient se fixer sur l’écume des vagues déferlant au pied des murailles. Elle soupire, se sentant dépassée par la grandeur des lieux. Où est donc sa petite existence triste et ordinaire au sein de la cité d’Avignon, celle à laquelle elle s’était habituée, à défaut de l’avoir acceptée ? Où sont les missions d’intérim inintéressantes, les humiliations subies à la crèche des Lutins, les soirées solitaires à se goinfrer de pâtisseries au miel ? … Sa vie a tellement changé en l’espace de quelques mois, son horizon s’est agrandi à la manière de celui qu’elle observe aujourd’hui, une ligne claire et bleutée reflétant à l’infini la lumière du ciel.
Une rafale plus brutale que les autres plaque ses longs cheveux noirs contre son visage, qu’elle dégage d’un mouvement rapide. Mis à part les nombreux touristes, ici, la plupart des femmes sont voilées, en djellaba, tandis que les hommes portent burnous et babouches. Samia et Anissa n’en ont cure, et continuent de se vêtir comme elles l’ont toujours fait. Jusqu’ici, personne ne leur a fait de réflexion. Quant à Jamila, leur mère, elle n’a jamais rien porté d’autre que les vêtements traditionnels, aussi se sent-elle, à ce niveau tout au moins, comme un poisson dans l’eau.
Samia sourit en pensant à sa mère, sa mama. Malgré les protestations d’Alya, elle passe son temps à s’affairer en cuisine et leur concocte en continu toutes sortes de plats. C’est tout ce que je sais faire, répète-t-elle, si tu m’enlèves ça, alors c’est fini, tout est fini.
Au Maroc, l’hospitalité, c’est sacré. Sofiane et Alya n’accepteront jamais d’aide financière pour l’hébergement qu’ils offrent à Jamila et à ses deux filles. Aussi ces dernières contribuent-elles du mieux qu’elles le peuvent à la vie commune de la maison, et la cuisine représente la participation de Jamila. Huit âmes, huit bouches à nourrir au quotidien, cela constitue une mission à part entière.
Dès qu’elle le peut, Samia effectue au marché les achats nécessaires à la préparation des repas, et, contrairement au rejet qu’elle opposait à sa mère durant sa jeunesse, se fait un plaisir de l’aider, d’apprendre les recettes des plats traditionnels qu’elle espère, un jour peut-être, transmettre à son tour à ses enfants, qu’ils soient garçons ou filles, si elle a la chance d’en avoir. Couscous, pastillas, tajines, brochettes et keftas n’auront bientôt plus de secret pour elle.
Après avoir été si longtemps privée de sa mère, Samia l’observe à la dérobée, et savoure en silence le plaisir retrouvé de cette proximité, de ces gestes du quotidien, de ces paroles familières et tendres, parfois abruptes, qui lui ont tant manqué durant ses longues années de solitude.
Un voile d’amertume passe de temps à autre devant ses yeux lorsqu’elle voit ses nièces s’adresser si librement à leurs parents, mener la vie qu’elles souhaitent, sans contraintes, sans entraves, et surtout sans cette menace terrible de devoir un jour se soumettre à un homme qui aurait tous les droits sur elle.
Sofiane a maintenant rompu les derniers liens qui l’unissaient à son père et à ses frères. Ils ignorent tout de son adresse et le croient à Marrakech, ce qui permet à sa mère et à ses deux jeunes sœurs d’être en sécurité. Seul le sort d’Inaya l’inquiète encore, tout comme la peine de Jamila lorsqu’elle évoque sa fille restée en France avec ses quatre petits-enfants, qu’elle ne verra probablement pas grandir.
Leur famille est déchirée par une violence ancestrale, par la volonté de certains de soumettre les autres à leurs lois propres, sans tenir compte, en aucun cas, d’une quelconque liberté individuelle.
C’est une forme de tyrannie, a soufflé Sofiane un soir, lorsqu’ils sirotaient leur thé à la lueur de bougies d’ambre aux effluves musquées.
Pourquoi tous les hommes ne sont-ils pas aussi sages, aussi bienveillants, que son grand frère ? Longtemps effacé de sa vie, Sofiane a pourtant toujours veillé sur elle, même de loin, par l’intermédiaire de discrets ambassadeurs, tel un ange gardien insaisissable.
Le visage d’Adel surgit alors dans les pensées désordonnées de Samia. Son présent est si dense, sa nouvelle vie si prenante, qu’elle peine à imaginer son futur, même proche. Que va-t-elle faire, désormais ?
Elle ne peut oublier la façon dont Adel s’est précipité à son secours le soir de leur fuite, ses bras rassurants, ses paroles si réconfortantes, leur dernière étreinte aussi furtive qu’intense, frustrante même. Tous les soirs ou presque, juste avant de s’endormir à côté d’Anissa, dont la respiration ralentit, Samia convoque le souvenir de cette proximité, de cette chaleur, de l’odeur d’Adel qu’elle ne parvient pas à oublier, qu’elle ne veut pas oublier.
Ce baiser aura-t-il lieu un jour ? Samia rêve des lèvres, forcément douces, d’Adel, de leur goût salé, de sa langue jouant avec la sienne… Depuis qu’elle est ici, un lien s’est dénoué en elle, elle n’envisage plus le couple ni la famille comme un eldorado auquel elle n’aurait pas droit. Sofiane et Alya lui offrent tous les jours, à leur insu, le modèle de ce qu’elle aimerait construire et vivre à son tour. Un amour sain, équilibré et respectueux des besoins de l’autre.
Son cœur se serre. Adel l’appelle régulièrement ; de son côté, elle lui envoie des photos ou des messages écrits pour lui faire partager son enthousiasme, à lui qui ne connaît pas le Maroc. Il la taquine, insinue qu’elle ne voudra jamais plus rentrer, si elle a trouvé le paradis…
Sans lui ? Adel pourra-t-il faire partie de l’équation, si jamais elle décidait de rester ici ?
Et Liz ? Son amie, son âme sœur, elle lui a promis de rester auprès d’elle, de ne pas sortir de sa vie. Bien sûr, pour le moment, Liz comprend, patiente, s’organise dans sa nouvelle vie, apprend chaque jour à affronter son quotidien de jeune femme paraplégique, seule, sans elle. Elle est si courageuse, si extraordinaire. Liz ne ressemble à personne de son entourage, cette fille est définitivement unique, tout comme l’histoire qui les relie toutes les deux.
Sa proposition de l’embaucher comme assistante dans son projet d’agence immobilière a réellement enchanté Samia, avant qu’elle ne découvre Essaouira et la vie parmi les siens. Pour elle, l’éclopée des relations simples et sereines, l’amputée du bonheur familial, c’est un déchirement, un choix impossible qui lui est demandé.
Elle veut Liz, elle veut Adel.
Et elle veut rester ici, à jamais.
CHAPITRE 2
DIX ANS AUPARAVANT
– Il est canon, ce mec, c’est qui ?
– Aucune idée. Jamais vu.
Liz répondit distraitement à son amie Sarah, mais n’en perdait pas une miette. C’était le gala de l’école de commerce où elles terminaient toutes deux leur deuxième année d’études, à tout juste vingt ans, et l’intérêt de ce genre d’événement consistait justement à rencontrer de nouvelles personnes. De nouveaux gars, en l’occurrence.
C’était pourquoi Liz buvait toujours très peu d’alcool lors de ces mégasoirées qui pouvaient vite dégénérer si l’on n’y prenait pas garde. L’ambiance un peu folle lui suffisait pour s’amuser. De toute façon, elle détestait perdre le contrôle d’elle-même.
Délaissant son verre dont les glaçons avaient fondu depuis longtemps, elle s’avança sur la piste de danse en se déhanchant outrageusement. Sa petite robe noire moulait parfaitement son corps de sirène, ses cheveux lisses et brillants ondulaient au rythme de ses hanches, elle riait en rejetant la gorge en arrière comme si elle était pompette, et, bien évidemment, son plan fonctionna à merveille. À peine cinq minutes plus tard, le bel éphèbe que Sarah venait de repérer planta son regard dans le sien et ne l’en détourna plus. Cessant de rire, elle le fixa à son tour, un demi-sourire condescendant aux lèvres, tout en continuant de danser. D’autres garçons la reluquaient, plus ou moins discrètement, elle en profita. C’était si bon de se sentir désirée, jeune, belle, et surtout libre ! Libre de tout engagement, de toute obligation, elle avait la vie devant elle et comptait bien la savourer.
La musique était si forte qu’elle en ressentait les basses cogner contre sa poitrine. Elle transpirait légèrement, pas suffisamment toutefois pour en être incommodée. Il faisait une chaleur, dans cette grande salle pourtant haute de plafond… Des odeurs suspectes d’herbe lui parvenaient par effluves, et de nombreuses substances illicites circulaient de mains en mains. La plupart des étudiants présents ce soir étaient plutôt fortunés, l’argent n’était pas un problème pour eux. Fumer, boire, se droguer faisait partie du jeu.
De loin, on dirait qu’il a les yeux clairs, pensa Liz. Il est vraiment beau, le salopard. Viens par ici, allez…
Avec des signaux pareils, il était incompréhensible que ce bel inconnu n’ait pas déjà foncé droit sur elle. Sa technique de drague était pourtant imparable, elle en avait ferré, des garçons, à ce petit jeu-là. Certes, le physique seul ne lui suffisait pas. Si, une fois la conversation engagée, l’élu s’avérait insipide, ou pire, bourré, il passait son chemin. Elle concluait rarement, de toute manière. C’était la phase de séduction initiale qui l’amusait plus qu’autre chose.
Liz avait déjà eu de nombreux flirts, mais n’avait vécu qu’une seule histoire sérieuse, lorsqu’elle était en première année, et cela avait failli tourner à la catastrophe. Depuis le jour de la rentrée, elle avait un gros béguin pour l’un de ses professeurs, et s’était permis de jouer le tout pour le tout, un soir, après la fin du dernier cours de la journée. Une fois tous ses congénères sortis de la salle de classe, elle lui avait tendu la copie de son dernier devoir, qu’elle jugeait mal noté, et avait fait exprès d’effleurer la main du prof en plantant son regard droit dans le sien, lèvres entrouvertes, sa tête penchée sur le côté. Troublé, il lui avait promis de relire attentivement ses réponses, et elle en avait profité pour entamer une conversation qui s’était terminée par un baiser furtif et aérien sur la joue du professeur. N’ayant rien vu venir, celui-ci, à la fois surpris et flatté – après tout, il s’agissait manifestement de sa plus belle étudiante – avait rougi, bafouillé, mais ne l’avait pas repoussée, encore moins sermonnée. À l’intercours suivant, Liz lui avait apporté un café, qu’il n’osa pas non plus refuser.
Il leur fallut attendre encore deux semaines d’œillades langoureuses, de conversations confidentielles au détour des couloirs et de mains discrètement frôlées avant d’échanger leur vrai premier baiser, sur le parking de l’école, à la nuit tombée. Leur désir, mêlé d’impatience et de frustration, était tel, qu’ils avaient failli faire l’amour debout contre le capot de la voiture de Liz. Mais ils avaient résisté et s’étaient vus en secret durant les jours suivants, pour des échanges torrides, leur excitation grimpant en flèche au fur et à mesure qu’ils prenaient conscience des interdits jalonnant leur relation.
Nathan avait trente-cinq ans. Il risquait sa carrière, mais ne parvenait pas à interrompre cette liaison. Liz le rendait fou, à proprement parler. Quant à elle, ce qui au départ devait n’être qu’un passe-temps agréable se révéla finalement être un véritable piège. Elle tomba amoureuse et commença à exiger des promesses, à penser plus loin que la prochaine parenthèse au cours de laquelle ils se retrouveraient, toujours à la sauvette, dans sa petite chambre d’étudiante. Nathan était marié et prétendait que son couple battait de l’aile, qu’il lui fallait juste un peu de temps pour annoncer à sa femme qu’il la quittait. De toute façon, ajoutait-il, qu’est-ce que ça change ? On n’a pas le droit d’être ensemble, et tu en as encore pour quatre ans d’études… Patience, ma puce, tu verras, on s’aimera bientôt au grand jour.
Elle le croyait. Plus le temps passait, plus ses espoirs grandissaient. Nathan se montrait si pressant, si impatient de la voir, à chaque fois… Avant de faire l’amour, ils passaient toujours de longs moments à discuter, à se câliner, à envisager ce que serait leur vie, une fois Liz diplômée. Ces instants-là étaient réellement bénis, parfaits, hors du temps.
Lorsqu’ils se croisaient à l’école, un délicieux frisson les envahissait à chaque fois, comme une promesse de lendemains heureux. Seule Sarah était au courant de leur liaison, et leur servait même parfois d’alibi, voire d’intermédiaire.
Il avait fallu une déflagration pour que Liz comprenne que tout cela ne mènerait à rien. Un soir, alors qu’elle attendait un appel de Nathan, ce ne fut pas sa voix qu’elle identifia, mais celle de sa femme. Le beau professeur n’était pas seulement marié, il était aussi père de deux jeunes enfants. Elle n’en savait rien.
Confronté à la réalité, Nathan s’excusa, lui promit qu’il l’aimait, mais ne quitta pas son épouse pour autant. Bien au contraire, celle-ci ayant menacé Liz de tout dévoiler à l’école, il s’empressa de mettre un terme à leur relation, bloquant ses appels et fuyant son regard lors des rares cours qu’il donnait encore à sa promotion.
Cette histoire avait failli briser Liz. Elle qui, pour la première fois de sa vie, aimait suffisamment un homme pour décider de lui faire confiance, s’était alors sentie si blessée, si humiliée, qu’elle s’était promis de ne plus jamais s’engager. Flirter, s’amuser, vivre des relations éphémères, douces, sans lendemain, et surtout sans souffrance… Voilà tout ce à quoi elle aspirait.
À compter de ce jour-là, elle travailla d’arrache-pied et devint la première de sa promo. Déjà brillante, la rage qui l’habitait ne la quitta plus. Sa carrière venait de passer avant tout le reste ; puisqu’elle ne pouvait compter que sur elle-même, c’était ainsi qu’elle se construirait désormais.
Mais ce soir, sur la piste de danse, Liz ne songeait plus à Nathan. Elle n’aspirait qu’à s’amuser et à tester, encore et encore, son pouvoir de séduction.
Son inconnu la regardait à nouveau, mais il lui semblait qu’il se détournait d’elle. Un petit groupe d’étudiants éméchés passa devant lui, le cachant à la vue de Liz, malgré sa grande taille. Elle continua de danser, vaguement déçue. Lorsque la place fut enfin libre, elle chercha à nouveau son regard, tout en se trémoussant de plus belle. Il avait disparu.
Dépitée, elle quitta la piste de danse et rejoignit Sarah, qui commençait à avoir un sérieux coup dans le nez. Enchaînant verre sur verre, cette dernière souriait bêtement et se jeta dans les bras de Liz en la voyant revenir.
– Ma copine, tu es là ! Alors, il est passé où, ton prince charmant ?
– Évaporé ! Dommage. On en trouvera un autre !
– Plein d’autres, tu veux dire ! Regarde autour de toi, ma poule, c’est comme une gigantesque malle aux trésors, ici, y a qu’à se pencher pour ramasser !
Elle éclata de rire, se pendant au cou du premier venu qui, ravi de l’aubaine, tenta de l’embrasser en la prenant par la taille. Elle rit de plus belle et l’envoya bouler.
– Holà, bas les pattes, mon ami ! On n’en est pas encore là…
Sa désinvolture amusait Liz, mais la confortait dans sa volonté de rester le plus sobre possible, elle n’aimait pas l’idée de se donner en spectacle, de passer pour une fille facile. Non, ce qu’elle voulait, elle, c’était rester maîtresse du jeu. Elle devait avant tout contrôler ce qui lui arrivait, pour ne plus jamais se retrouver à la merci de qui que ce soit.
Lassée du bruit, elle finit par entraîner Sarah dehors, dans un patio au sein duquel avait été aménagée une tente qui abritait d’autres danseurs, d’autres buveurs, d’autres dragueurs… Et cette musique assourdissante qui lui donnait maintenant mal à la tête.
L’air frais lui fit du bien. Sarah n’avait même pas remarqué qu’elle était ressortie.
Appuyant son dos contre un palmier au tronc gigantesque, elle contempla le ciel durant quelques instants. Elle avait soif. Ils ne servaient pas d’eau à la buvette. Elle était bonne pour aller boire au robinet des toilettes. Heureusement qu’elle connaissait les lieux, elle pourrait utiliser les lavabos les plus propres, ceux qui se situaient au fond du bâtiment, là où personne n’allait jamais. Là où elle et Nathan se retrouvaient, lorsque cela faisait trop longtemps qu’ils n’avaient pas fait l’amour.
Stop. Cette histoire était finie. La blessure n’était pas refermée cependant, le serait-elle un jour ? Liz ferma les yeux, et joua, durant un court instant, à imaginer le retour de Nathan. Habituellement, elle se l’interdisait. Trop dangereux. Si elle commençait à glisser sur cette pente-là, la nostalgie l’emporterait, et elle dévalerait jusqu’en bas, sans être bien certaine d’avoir la force de remonter.
Nathan était parti. À la rentrée de septembre, elle avait cherché avec fébrilité son nom sur son emploi du temps, mais les cours d’économie avaient été attribués à une femme. D’après la secrétaire, il enseignait désormais à Lyon.
Son visage la hantait. Là, ce soir, maintenant, il lui manquait cruellement. Sa déception remontait le long de sa gorge comme un reflux acide, le monde paraissait tellement vide, sans lui. Elle ouvrit les yeux, comme s’il allait surgir devant elle comme par miracle, et sursauta.
Le bel inconnu était là, juste en face d’elle. Un verre à la main, nonchalamment appuyé contre un mur, il lui souriait. Amusée, elle lui rendit son sourire, et le laissa venir.
– J’ai eu du mal à te retrouver, lui glissa-t-il au creux de l’oreille.
– C’est toi qui es parti.
– Tu as l’air triste.
– Possible.
– Je t’offre un verre ? tenta-t-il devant le visage fermé de Liz.
– Non merci. Tu viens d’où ?
– Fac de médecine. Et toi ?
– Cette école. Deuxième année. Mais j’ai pas trop envie de parler des cours, si tu veux bien.
– On n’est pas obligés de parler, souffla-t-il en se rapprochant d’elle.
Ils s’embrassèrent alors à en perdre haleine, puis, dans un même mouvement, s’éloignèrent de la foule pour se retrouver, seuls, au fond du parc.
C’était la première fois que Liz refaisait l’amour depuis Nathan.
Guillaume venait d’entrer dans sa vie.
CHAPITRE 3
Anissa éclate de rire à la vue de sa grande sœur.
– Sans déc’, t’as vu ta tronche ? T’es passée dans un sèche-linge, ou quoi ?
– Ça va, je vais me recoiffer avant de manger. Y avait du vent, sur les remparts…
– En même temps, c’est tous les soirs pareil, je devrais m’habituer à ta tête de bichon frisé !
– La ramène pas trop, hein, on a les mêmes gènes, toutes les deux.
– Ouais, mais moi, depuis que j’utilise l’huile de Sofiane, je suis parfaitement coiffée, contrairement à toi ! Je comprends pas, tu bosses dans son magasin toute la journée, pourquoi tu te sers pas de ses produits ?
Samia soupire et fait claquer sa langue d’impatience. Elle adore sa petite sœur, mais parfois, elle lui tape sur le système, même si la voir revenir à la vie de jour en jour, depuis qu’ils sont ici, est un vrai bonheur.
Anissa est scolarisée au lycée français d’Essaouira, en première. Il fait partie du même groupe scolaire que l’école primaire où enseigne Alya, et celle-ci en profite pour emmener l’adolescente chaque matin en cours, en même temps que ses trois filles. Les trajets sont courts, mais si joyeux que Samia envie sa petite sœur de pouvoir encore aller à l’école.
Elle admire Alya, si cultivée, si patiente, parfois elle lui demanderait presque de lui donner des cours particuliers pour lui apprendre tout ce qui lui a manqué, depuis l’âge de seize ans. Son vocabulaire lui paraît si pauvre, comparé au sien, tout comme ses expressions familières, qui amusent la galerie, mais trahissent aussi ses origines modestes et son inculture. Liz et Valentine ont beau lui répéter qu’elle est pleine de bon sens, que l’intelligence ne se mesure pas seulement au nombre de diplômes obtenus, Samia ne se défait pas aussi facilement de son vieux sentiment d’imposture, qui l’envahit tel un oripeau encombrant, une habitude ancrée si profondément en elle qu’elle n’imagine même pas comment elle pourrait vivre sans.
Ici, dans cette maison où toutes les femmes passent ou passeront un jour sur les bancs de l’université, elle est un peu comme sa mère, finalement, celle qui n’a jamais fait d’études. Certes, elle parle mieux le français qu’elle, mais, au fond, sont-elles si différentes ? Samia se sent régulièrement larguée par ses nièces, qui sont au demeurant adorables avec elle, mais dont tout, dans leur façon de vivre, de penser, de parler, et, malgré leur jeune âge, indique qu’elles appartiennent à une caste supérieure. En épousant Alya, Sofiane a progressé culturellement et socialement parlant. Ils font, tous deux, partie d’un mouvement moderniste, politiquement impliqué dans la réforme de la Moudawana, le code de la famille du Maroc, favorable, entre autres, à l’interdiction du mariage des mineurs et de la polygamie.
Chaque jour, Samia s’informe, pose des questions, observe leur engagement au sein des groupes qu’ils ont rejoints, en attendant de s’en sentir capable à son tour.
Pour le moment, elle aide bénévolement son frère dans son activité professionnelle, autant pour occuper ses journées que pour participer discrètement aux frais de sa présence chez eux, et accessoirement trouver un sens à sa vie. D’aussi loin que ses souvenirs remontent, Samia n’est jamais restée inactive nulle part, quitte à occuper des emplois peu reluisants. Mais, cette fois-ci, c’est bien différent.
Sofiane est propriétaire d’un petit magasin dans le centre de la médina. Il commercialise des produits à base d’huile d’argan, et met un point d’honneur à se fournir auprès de vraies coopératives de femmes en milieu rural, et non d’entreprises peu scrupuleuses, nombreuses dans le coin, qui profitent de la naïveté des touristes, où les employées ne sont là que pour le décor, tandis que le gros de la production est assuré ailleurs.
La Coopérative Féminine Omniya est le premier lieu que Sofiane a fait visiter à Samia, dès le lendemain de son atterrissage à Marrakech. Il tenait à lui montrer à quel point concilier la transmission du savoir-faire des anciennes aux jeunes générations et l’évolution du statut social des femmes était non seulement possible, mais indispensable. Au sein de cette arganeraie, cinquante pour cent des bénéfices reviennent aux femmes elles-mêmes, qui tirent ainsi parti de leur terre de façon durable et vertueuse, sans pour autant se faire exploiter elles-mêmes.
Lorsqu’elle a pénétré pour la première fois dans ce bâtiment gris aux allures modestes, Samia a été frappée par l’ambiance pacifique et joyeuse qui émanait de ces femmes de tous âges et de tous styles confondus, admirant autant la dextérité d’une grand-mère édentée que la grâce et le babil d’une jeune femme détaillant les arcanes de la production d’huile.
Inexplicablement, alors qu’elle ne s’était jamais intéressée à un tel commerce de près ou de loin, Samia se sentit aimantée par l’activité de toutes ces femmes. Elle buvait les paroles de son guide et échangeait spontanément quelques mots avec chacune des personnes présentes.
Une femme d’âge moyen au regard doré attira particulièrement son attention. Fascinée par sa dextérité, elle finit par s’asseoir à côté d’elle, encouragée par son sourire accueillant. Pieds nus, un grand panier d’osier entre les jambes, la femme piochait régulièrement des fruits d’argan dans un énorme sac en toile de jute, posé entre elle et sa voisine, et les concassait à l’aide d’un pilon grossier pour en extraire une amande lisse et douce. « On dirait une pépite d’or », s’était écriée Samia. La femme avait éclaté de rire avant d’émettre un youyou enthousiaste. « Tu as raison, c’est notre or à nous, c’est l’or des femmes d’Essaouira ! », lui avait-elle répondu.
Ensuite, tout le monde avait fait une pause autour d’un thé à la menthe et de m’semen, ces délicieuses crêpes feuilletées au miel dégoulinantes de beurre, spécialité du Maghreb que Samia se fit un plaisir d’engloutir.
Mais avec quelques semaines de recul, et malgré trois jours passés à la coopérative pour aider au dépulpage des fruits d’argan, Samia préfère toujours jouer à la marchande, comme elle le dit elle-même.
Ouvrir le magasin de Sofiane, ranger les produits, gérer les stocks, vérifier les péremptions, négocier avec les uns et les autres, vanter les délices de la merveilleuse huile d’argan auprès d’une clientèle bien souvent étrangère et ravie de dépenser ses dirhams : toute cette activité donne de l’importance à Samia. Derrière son petit comptoir, lorsque Sofiane en profite pour aller déambuler dans les ruelles pavées de la médina, en quête d’amis, de nourriture ou tout simplement « pour prendre la température », comme il dit, Samia n’est plus la petite beurette des cités d’Avignon. Elle est une reine en son royaume.
Anissa peut bien se moquer d’elle et la traiter de bichon frisé, lorsqu’elle règne sur le petit magasin de Sofiane, situé entre une échoppe de vannerie et un stand de restauration dont les effluves lui chatouillent les papilles toute la journée, elle se sent parfaitement à sa place.
Dès son arrivée, elle est allée se présenter à tous les commerçants du quartier, et, depuis, sa gouaille et son franc-parler lui ont permis de prendre possession des lieux comme si elle vivait là depuis dix ans. Sofiane dit en plaisantant qu’il travaille chez sa sœur, désormais. Cela dit, Samia sent bien qu’il n’est pas mécontent de lui céder la place. Ses préoccupations actuelles sont plus nobles que celles consistant à vendre des cosmétiques ou de l’huile aromatisée pour la salade…
Sofiane défend des idées, et, maintenant que ses principes sont incarnés par la présence chez lui de sa mère et de ses sœurs, il se sent plus que jamais motivé pour participer activement à la réforme en cours du code de la famille. Il est rentré exalté d’un récent déplacement à Rabat, au cours duquel il a préparé des séances d’auditions visant à proposer de profonds remaniements de la société marocaine. Ses yeux brillaient lorsqu’il relatait leurs avancées à Alya, il parlait fort, s’enthousiasmait.
Samia se sent très fière de son grand frère. Elle sait les risques qu’il prend pour défendre cette cause qui lui tient tant à cœur. L’ombre d’Ali plane au-dessus de leurs têtes à tous, même si jamais personne ne prononce son prénom dans cette maison, comme s’ils jouaient à se dire que s’ils n’en parlent pas, il n’existe pas. Mais la blessure au fond des yeux de Jamila reste vive. Samia sait que sa mère n’oublie rien, tout comme elle. Peut-être qu’Anissa, grâce à son jeune âge, y parviendra un peu mieux et saura un jour tourner la page de cette fureur qui a bien failli l’engloutir, elle aussi.
– Tu viens manger, au lieu de rêvasser ? lui lance cette dernière. Maman a préparé un bon tajine, on va se régaler.
– J’arrive.
Quel bonheur de pouvoir simplement répondre à cet appel banal, si familier, du passage à table.
Une senteur de cumin la guide jusqu’à la grande salle commune, dans laquelle la famille prend tous ses repas. Le plat à tajine fume au milieu des assiettes, sa mère lui sourit. Ses trois nièces babillent gaiement, leurs parents les écoutent en souriant détailler les petits et grands tracas de leur journée. Le rire d’Anissa se déverse en cascade sur l’assemblée.
Et le cœur de Samia s’apaise tous les jours un peu plus.
CHAPITRE 4
DIX ANS AUPARAVANT
– Ça va ? chuchote Guillaume. On s’est enflammés, hein ?
– Chut, ne dis rien…
– OK.
L’instant aurait pu être parfait si Liz n’avait pas ressenti la morsure de la nostalgie perfide, celle qu’elle repoussait de toutes ses forces depuis de longs mois, l’envahir dès que son prince charmant d’un soir s’était retiré d’elle. Après la brève sensation de plaisir étourdissant qui lui avait fait tout oublier, la chute était rude. La sensation de vide intense qui l’avait alors submergée lui avait donné la nausée.
Aussi essayait-elle d’imaginer que l’homme contre qui elle se blottissait sur l’herbe mouillée de la nuit était Nathan, mais pour que ça fonctionne, il ne devait pas parler. Cette supercherie était le seul moyen que son cerveau avait trouvé pour lui faire accepter cet épisode de sexe sans amour. Torride, certes, mais aussi éphémère qu’un feu d’artifice.
Ce garçon avait l’air gentil, drôle, et non content d’être beau, il faisait aussi l’amour comme un dieu. Au vu des sensations, des frissons et de l’excitation qu’elle ressentait encore, Liz en déduisit que leurs peaux étaient manifestement extrêmement compatibles.
Devant son silence, Guillaume entreprit de la caresser à nouveau. Liz ouvrait grand les yeux sur la voûte céleste, cherchant désespérément un sens à tout cela. Elle s’envoyait en l’air avec un mec qu’elle ne connaissait pas de la veille, derrière un buisson, sans même pouvoir prétendre être saoule.
Pourquoi lui, et pourquoi maintenant, dans ces conditions, alors que cela faisait presque un an qu’elle repoussait toutes les avances de ses nombreux flirts et franchissait à peine le cap du baiser ?
Ça doit être pour combler un besoin naturel, pensa-t-elle vaguement, tout en sachant au fond d’elle-même qu’il s’agissait d’autre chose.
Ce type lui avait fait remarquer qu’elle semblait triste. Aucun autre n’avait su déceler cette mélancolie qu’elle s’employait, il est vrai, à camoufler soigneusement. C’était à ce moment-là qu’elle avait flanché une première fois.
La deuxième, c’était lorsqu’il l’avait embrassée. Sa langue dans sa bouche l’avait immédiatement transportée dans une dimension de désir pur, une envie immédiate de le sentir en elle, une soif qu’elle n’avait pas ressentie depuis Nathan. Cela devait être ce qu’on appelait l’alchimie, ça ne se commandait pas.
Et la troisième, c’était là, ce moment qu’elle vivait, alors qu’il s’apprêtait à lui faire une seconde fois l’amour, et qu’elle prenait conscience de son propre désir.
Elle aimait son odeur et la texture de sa peau. Elle aimait ses caresses, sa façon de lui parler, son autodérision. Et elle décida, précisément à ce moment-là, que, si elle revoyait ce garçon, elle ne lui ouvrirait jamais complètement les portes de son cœur. Ni à lui ni à aucun autre. La blessure était encore trop profonde, trop vive, trop humiliante. Elle s’était fait plaquer sans préambule, sans explications, sans respect. Son amour avait été massacré. Elle était bien trop fière pour le reconnaître, mais elle ne faisait pas le poids face à la situation sociale et à l’âge de Nathan, et cette position de faiblesse, de vulnérabilité, dans laquelle elle s’était retrouvée, représentait exactement ce qu’elle ne voulait plus jamais éprouver.
De toute manière, quelle relation pouvait naître sur un démarrage pareil ? Une partie de jambes en l’air dans les fourrés, sans même se connaître, comme des sauvages…
Liz eut honte un quart de seconde, juste avant que Guillaume ne la pénètre à nouveau et que s’envolent tous ses principes, en même temps qu’un formidable orgasme la faisait à nouveau décoller.
Il resta en elle un long moment, légèrement tourné sur le côté afin de ne pas l’écraser sous son poids. Elle ne bougeait pas, se laissant bercer par son souffle qui s’allongeait de plus en plus. Il s’endormait, là, au creux de son cou. Liz fut surprise de ne pas en être plus incommodée. Tout en effleurant son dos, elle lui demanda en chuchotant s’il dormait, sans obtenir de réponse. Elle le sentait toujours en elle, et décida qu’ils étaient bien, finalement, ainsi, à se bercer mutuellement.
Elle somnolait à son tour, lorsqu’il redressa brusquement la tête, en s’excusant vaguement. Ils se séparèrent alors enfin, et Liz frissonna. Sa petite robe noire ne lui couvrant pas les épaules, elle se blottit par réflexe contre Guillaume, qui se détendit à nouveau.
La musique entraînante d’Abba leur parvenait de manière assourdie, tout comme les cris et les rires de leurs congénères. Une sirène retentit au loin.
– Tu es venu seul ? demanda soudain Liz.
– Non, avec des potes, mais je les ai perdus en début de soirée, et j’ai eu la flemme de les chercher dans tout ce bordel.
– Moi, tu m’as retrouvée, pourtant.
– Toi, c’est pas pareil.
– Ah ouais ?
– Vous n’avez pas tout à fait les mêmes arguments. J’étais motivé.
– Pfff…
– Tu veux y retourner ?
– Dans le bruit, la foule ? Non merci. Mais vas-y, si tu veux, je te retiens pas.
Elle distingua ses dents blanches dans le noir. Il souriait.
– T’es toujours aussi revêche, après l’amour ?
– Ça dépend avec qui.
– Je peux aussi te ramener chez toi, si tu veux.
– Comme un bon chevalier servant ? J’ai pas besoin d’une escorte, je suis une grande fille, je vais me débrouiller. En plus, faut que je retrouve ma pote, elle doit être complètement bourrée, maintenant.
Il éclata franchement de rire.
– J’adore ! Toi, au moins, t’es cash, ça fait plaisir ! Tu fais pas semblant.
– Semblant de quoi ? On vient de s’envoyer en l’air, c’était sympa, voilà. Pas de quoi en faire un plat, si ?
– T’as raison. Mais t’as beau être une grande gueule, je vais quand même te ramener chez toi. Les mecs sont cons, on sait jamais, et puis avec ta copine saoule, c’est encore pire. Si vous vous faites suivre, vous aurez pas le dernier mot.
Liz soupira.
— OK… Si ça peut te faire plaisir…
Elle l’entendit encore ricaner derrière son dos, comme s’il n’en revenait pas. Avec sa gueule d’ange, il devait plutôt avoir l’habitude que les filles s’accrochent à lui. Ça ne la dérangeait pas. Peut-être même qu’ils pourraient devenir potes, si la soirée se poursuivait ainsi. Après tout, la fac de médecine n’était pas si loin. Ou alors, ils pouvaient aussi se contenter de se croiser à la prochaine soirée étudiante, il y en avait tous les jeudis…
Alors qu’ils retournaient vers les lieux éclairés, Liz sentit tout à coup le poids d’une veste sur ses épaules. Le bien-être apporté par cette chaleur douce fut tel qu’elle ne parvint pas à la rendre aussitôt à son propriétaire, et se contenta de marmonner un merci entre ses dents. Ce geste la ramenait à ce qu’elle ne voulait surtout pas être, une pauvre petite chose à protéger, même pas foutue de prévoir un pull pour la soirée, qui sur la fin de nuit devenait fraîche. Elle fronça les sourcils pour marquer son mécontentement.
Décidément, il avait raison, elle était un vrai pitbull. Mais s’être abandonnée ainsi entre ses bras ne lui donnait aucun droit sur elle, il devait en avoir conscience.
Ils étaient à égalité, et elle comptait bien le rester.
CHAPITRE 5
Il est encore tôt, Samia n’ouvrira pas les portes du magasin au public avant au moins une heure. Elle a le temps d’aller prendre un bon petit déjeuner chez son copain Faouzi, qui tient une guinguette à l’autre bout de la rue. Pour à peine trois ou quatre dirhams, elle salive déjà à l’idée de déguster une bonne harcha, une galette de semoule berbère accompagnée d’une noisette de beurre et de confiture d’abricot ou d’un peu d’amlou, la fameuse pâte à tartiner à base d’amande et d’huile d’argan qu’elle ramènera du magasin. Et, bien sûr, un thé du désert à la menthe poivrée, dont elle apprécie tous les jours la puissante saveur sucrée.
Ah, c’est certain, je vais pas perdre mes kilos ici, soupire-t-elle en son for intérieur. Pas grave, Adel m’a dit qu’il m’aimait bien comme ça, il ne veut pas que je maigrisse. La bonne excuse…
Adel. Ils s’appellent ou s’envoient des messages presque tous les jours depuis qu’elle est ici. Une fois installée chez son frère, elle lui a rapidement demandé s’il avait quelqu’un dans sa vie. Lorsque les événements s’emballent, on va plus vite à l’essentiel, inutile de rêvasser après quelqu’un qui ne l’attendra pas.
Mais contre toute attente, Adel a été clair, éclatant même de rire lorsque Samia lui confia que son père le pensait épris d’une autre. « Il t’a dit que j’étais amoureux ? Et t’as pas compris ? C’est de toi qu’il parlait, espèce de bourrique ! Tu crois que j’aurais sauté aussi vite dans ma bagnole, le soir où tu es allée chercher ta mère ? J’ai eu peur pour toi, vraiment peur. Je veux pas qu’il t’arrive quoi que ce soit, ma princesse. C’est aussi pour ça que je te pousse pas à revenir tout de suite, même si j’en ai trop envie. Si ton père a lancé une recherche contre vous, tu peux être sûre qu’il remontera le fil, maintenant. Faites-vous oublier quelque temps, c’est plus prudent. »
Voilà pourquoi aussi Samia se sent si bien. Apaisée par de saines retrouvailles avec les siens, hors de portée de son père et de ses deux frères devenus fanatiques, et portée par la certitude d’être aimée sans devoir pour autant s’engager immédiatement, elle vit peut-être l’une des meilleures périodes de sa vie.
Cette conversation avec Adel les a libérés tous les deux, et, même s’ils n’ont pas encore eu l’occasion de se toucher vraiment, de s’embrasser, de profiter de la sensualité d’un contact physique qui les fait fantasmer, ils osent maintenant parler sincèrement de leurs sentiments, s’envoient des mots doux, des baisers, le tout ponctué de rires et d’échanges moqueurs.
La seule ombre au tableau dans la vie actuelle de Samia, c’est Liz. Les nouvelles de la jeune femme sont plutôt rassurantes, mais elle culpabilise de ne pas être présente dans cette étape cruciale de sa nouvelle existence. Son retour en permission dans son appartement réaménagé, alors qu’elle était encore en rééducation au centre du Lavandin, avait été plutôt concluant, malgré les tensions exprimées entre Liz et Guillaume ce jour-là. Autant le jeune homme avait été perspicace durant tous les mois ayant suivi l’accident, autant il avait un mal fou à accepter le fait que Liz refuse leurs retrouvailles.
En fine observatrice de la situation, Samia a rapidement compris que Guillaume était toujours très amoureux. Pour lui, la paraplégie de Liz n’était qu’un paramètre à ajuster en vue de leur vie future, alors que, pour elle, il s’agissait réellement d’une impossibilité majeure. Habituée à briller, à être la première partout, la plus forte, la plus jolie aussi, sûrement, comment la jeune trentenaire pouvait-elle accepter de s’imaginer diminuée dans le regard de son partenaire ? Il lui fallait quelqu’un qui l’avait toujours connue ainsi, qui ne se souviendrait pas de la Liz flamboyante, hyperactive, fonceuse, toujours en avance sur les autres… Quelqu’un qui ne se rappellerait pas non plus de sa grâce féline, de l’ondulation de ses hanches, de ses performances sportives, de sa posture de danseuse, fière en toutes circonstances.
Désormais, c’est Nestor que l’on verrait toujours en premier. Son fauteuil roulant. Avant même d’apercevoir ses yeux en amande et son visage à l’ovale parfait, avant de remarquer l’autorité naturelle de son expression déterminée, avant d’admirer une jeune femme en pleine force de l’âge, les gens percevront le deux-roues, la position assise, inférieure, malade, infirme. Voilà ce que pense réellement Liz.
Tant qu’elle ne se défera pas de cette image d’elle-même, il sera impossible pour quiconque l’aura connue debout de s’immiscer dans sa vie. Elle admet déjà difficilement ses anciens amis, qu’elle revoit au compte-gouttes, car les entrevues sont à chaque fois plus éprouvantes et la ramènent sans cesse à tout ce qu’elle a perdu, alors l’amour qu’elle ressent pour Guillaume restera cadenassé à double tour dans son cœur.
Elle a confié à Samia tous ses regrets, toute son amertume et son chagrin de ne pas avoir su construire de vraie relation avec Guillaume lorsque c’était encore possible, tout en reconnaissant qu’elle ne pouvait pas remonter le temps. La décision qu’elle a prise, à l’époque, de ne plus jamais dépendre de qui que ce soit, sa blessure la plus intime, l’a conduite à ce qu’elle est aujourd’hui. Une femme seule, incapable de remettre en question sa vision de l’amour, à savoir égalitaire à n’importe quel prix. Les rares fois où elles en ont parlé, Samia a bien tenté de lui faire entendre la rigidité de sa posture, mais le chemin est long, Liz n’est pas prête.
En revanche, le tempérament déterminé de la jeune femme fait tout de même des miracles. À chaque fois qu’elles s’appellent, Liz annonce à Samia de nouveaux progrès, de nouvelles idées, des avancées dans ses projets. Elle semble déjà parfaitement à l’aise dans son nouvel environnement, envisageant même l’achat d’une voiture spécifiquement équipée pour les personnes paraplégiques, dont les commandes sont toutes situées au niveau du volant. Samia admire son énergie hors du commun, mais cela ne l’empêche pas de se sentir mal à l’aise lorsqu’elle évoque ses projets professionnels.
L’agence immobilière Athéna L&S, c’est bien Liz et Samia, ce n’est pas Liz toute seule. Changera-t-elle son nom si elle ne la rejoint pas ? Le sentiment d’abandonner son amie ne permet pas à Samia de se sentir pleinement heureuse. Le curseur sur l’échelle du bonheur est déjà très haut pour elle, alors peut-être en demande-t-elle un peu trop, mais jamais elle ne se pardonnerait de laisser Liz au bord du chemin après lui avoir promis de rester à ses côtés. Certes, les événements se sont enchaînés de manière imprévisible depuis l’arrivée fracassante dans sa vie d’Anissa, mais, malgré tous ses défauts, Samia pense avoir toujours été quelqu’un de fiable, une amie fidèle sur qui l’on peut compter. Et son coup de foudre amical aussi puissant qu’inattendu pour Liz ne fait pas exception à la règle.
La lumière rasante du matin lui fait plisser les yeux. Dans la rue, les commerçants ouvrent leurs boutiques, lancent des seaux d’eau devant leur échoppe, se saluent chaleureusement. Des odeurs appétissantes de friture commencent à chatouiller les narines de Samia. Elle adore l’ancienne médina aux murs blancs, aux volets bleus, dont les ruelles propres s’emplissent peu à peu de vélos aux sonnettes claires, de charrettes à bras, de marchandises diverses, de paniers, de nourriture, de vêtements flottant au vent…
Certaines femmes arabes portent le voile intégral, d’autres, plus rares, se baladent tête nue, à l’instar de Samia. Le ciel d’un bleu éclatant lui fait renverser la tête en arrière et sourire à la vie.
— Salam aleykoum, Faouzi ! Sers-moi un bon petit-déj’, s’il te plaît. Tiens, cadeau. Tu donneras ça à ta femme.
Elle lui lance un savon à l’argan dont l’emballage déchiré empêche la vente.
— Choukrane, Samia ! Comment ça va, Sofiane ? On le voit plus beaucoup depuis que t’es là, hein, il se la coule douce ?
Faouzi éclate de rire et revient auprès d’elle avec une petite théière en argent. Un torchon sur l’épaule, il fait signe à son associé de servir les clients suivants, lui va prendre son petit déjeuner avec cette nouvelle amie si drôle que tout le monde adore, ici. Et pas seulement parce qu’elle est la sœur de Sofiane, ou l’une des leurs, non. Samia est réellement aimée pour ce qu’elle est.
Une fille courageuse, quelqu’un de bien, dont personne ne peut imaginer ce qui l’attend.
Et surtout pas elle.
* En tant que Partenaire Amazon, je réalise un bénéfice sur les achats remplissant les conditions requises.
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