EXTRAIT – NOS CHEMINS PARALLÈLES

« Ce que l’on ne vit pas nous attend. »

Christian Bobin

1

Armentières, 25 juin 1970

Maman. Je veux encore t’appeler maman. J’ai besoin de toi. Je suis adulte, oui, et alors ? Je suis toujours ton enfant. Je le serai jusqu’au jour de ma mort.

Aujourd’hui, c’est la tienne qui me fait suffoquer.

Quand j’étais petit, j’étais persuadé que tu étais immortelle. Tu m’expliquais patiemment que tous les morts vont au ciel. Vraiment ? Me regardes-tu en train d’écraser mes larmes, de là-haut ?

Ça ne peut pas être fini. Pas comme ça ! Pas aussi vite, alors que je repoussais sans cesse le moment de venir te rendre visite. C’est que, depuis le sud où je vis maintenant, c’est un sacré déplacement, quand même. Ça s’organise. Bénédicte me houspillait pour qu’on programme nos vacances, j’aurais dû l’écouter. J’aurais dû venir te voir. Je m’en veux tellement…

Gaspard n’entend pas les sermons du prêtre. Perdu dans ses pensées, il ne voit rien d’autre que ce cercueil choquant, incongru, presque indécent, posé sur un support modeste en attendant d’être descendu en terre. Il le fixe du regard sans parvenir à croire tout à fait qu’il abrite réellement le corps de sa mère. Sa mère si frêle, si fragile et forte en même temps, qui traversait les années sans dommage apparent… Que s’est-il passé ? Pourquoi ne leur a-t-elle rien dit du mal qui la rongeait en secret ? S’étaient-ils tant éloignés que cela ? Malgré la distance, Gaspard a toujours pensé que l’amour le reliant à sa mère était plus fort que l’éloignement géographique, plus fort que ces mille kilomètres séparant Pérols d’Armentières. Se serait-il trompé ? Même Apolline, qui vit juste à côté, n’avait rien deviné. Pourtant, avec son métier d’infirmière, elle était bien placée pour savoir que quelque chose n’allait pas. Elle aurait pu le prévenir ! Mais sa sœur est si abattue. Comment pourrait-il lui adresser le moindre reproche ? Il ne peut s’en prendre qu’à lui-même, et à ce foutu besoin d’indépendance qui l’a poussé à déménager si loin de ses racines, pour faire plaisir à Bénédicte.

Pourtant, depuis la naissance des jumeaux, on peut dire que ses envies de liberté ont pris du plomb dans l’aile ! Clarisse et Justin ont huit ans maintenant, mais lorsqu’ils étaient bébés, Gaspard a cru qu’ils ne verraient jamais le bout du tunnel. C’était une ronde sans fin, un cycle infernal de biberons, de couches, de pleurs et de réveils nocturnes… Il a regretté, alors, de ne pas avoir sa mère à proximité pour les soulager un peu, mais c’était trop tard. Ils étaient déjà partis.

Le prêtre élève la voix pour prononcer les dernières prières. Gaspard tente de se reconnecter au présent.

– Seigneur, nous te confions Jeanne Delaunay. Reçois-la dans ta paix et dans ta lumière. Que la terre où elle va reposer soit pour elle le lieu de l’attente de la résurrection. Prions pour elle.

Gaspard se rapproche d’Apolline. Leurs deux ans d’écart ne pèsent plus très lourd dans leurs vies d’adultes, mais en cet instant précis, elle redevient sa grande sœur protectrice, celle qui lui serrait la main dans le noir de la cave pendant les bombardements, celle qui lui lisait des histoires et qui le consolait quand il se faisait gronder. Oubliées, les disputes, les chamailleries, les jalousies… Ne reste plus entre eux que la sensation effroyable, malgré leur maturité, leurs conjoints et leurs enfants, d’être maintenant des orphelins. En première ligne face à la mort. Pourtant, Gaspard a déjà failli mourir tant de fois que cela ne devrait plus l’effrayer. Mais ce n’est pas pareil. Aujourd’hui, il change de statut. Et le sentiment de solitude vertigineux qui l’habite depuis qu’il a appris le décès inattendu de sa mère lui fait comprendre à quel point, malgré sa constitution fragile et son éloignement, elle était un rempart solide contre l’anéantissement.

Ce rempart n’est plus. Gaspard ressent celui de Bénédicte, un rang derrière, qui éloigne à lui seul quelques fantômes. Mais cela fait bien longtemps que sa femme et lui ne mènent plus la vie dont ils rêvaient quand ils étaient encore si jeunes, avant l’enfer dans lequel Gaspard a plongé malgré lui et dont il ne parvient pas à se dépêtrer tout à fait, malgré les années qui s’accumulent. Est-il condamné à perpétuité ? Sera-t-il hanté toute sa vie par ces images cauchemardesques, par les cris, par la terreur de la torture et les appels à l’aide des blessés condamnés qui, tous, sans exception, appelaient leur mère juste avant de mourir ? Tandis que le soleil d’Algérie lui brûle encore les yeux, Gaspard sent la main d’Apolline chercher la sienne.

Les fossoyeurs saisissent les poignées des sangles passées sous le cercueil. C’est maintenant. C’est maintenant que le dernier lien concret qui les unit encore à leur mère s’apprête à disparaître. Apolline sanglote et pose sa tête sur l’épaule de Gaspard. Elle a besoin de réconfort. Il la prend machinalement dans ses bras, mais il est terrifié. Pendant quelques secondes, il joue à se dire que le cercueil est vide, qu’il s’agit d’une mise en scène macabre… Parce que s’il commence à imaginer les traits fins de sa mère dans le noir de cette boîte et sa solitude au fond de ce trou, il se pourrait bien qu’il s’effondre pour de bon.

Un coup d’œil sur la tombe d’à côté le rassérène momentanément. Au moins, elle ne sera pas tout à fait seule dans ce voyage vers l’inconnu. Leur père est enterré là depuis si longtemps que Gaspard connaît par cœur la petite photo en noir et blanc qui a immortalisé pour l’éternité le sourire d’Henri Delaunay, ainsi que la date de sa mort. Le 10 septembre 1943. Il avait alors huit ans, et son père trente-cinq. Comme lui et ses enfants aujourd’hui. La disparition de sa mère lui fait prendre conscience avec plus d’acuité encore de la coïncidence de ce triste anniversaire. Il se sent si différent, si insignifiant par rapport à son père au même âge ! Ce héros qui les a guidés d’abri en abri sous les bombardements pendant l’exode, qui les a protégés jusqu’à sa mort, parfois au péril de sa propre vie ! Il en a payé le prix fort, cette nuit-là, alors qu’il participait à la défense passive juste à côté de chez eux et qu’il a succombé sous les décombres de la maison de leurs voisins, morts sur le coup. Gaspard ne connaît pas en détail les missions secrètes que son père accomplissait à la mairie pour le compte de la Résistance, mais il n’a jamais douté de son héroïsme.

Oui. Son père, c’était quelqu’un.

2

Apolline resserre les pans de sa veste contre sa poitrine. Noire, comme sa robe ajustée, un peu trop décolletée pour l’occasion. Elle aurait préféré un modèle plus sobre, qui traduise mieux le vide et la dévastation de son cœur en ce jour abominable, mais elle n’a pas eu le temps d’y réfléchir avant ce matin. Ahurie, elle est restée plantée devant son armoire pendant de longues minutes jusqu’à ce que Xavier la bouscule gentiment pour y récupérer une chemise amidonnée.

Lui, au moins, n’a pas eu besoin de se poser la question. Ses costumes quotidiens anthracite sont parfaitement adaptés pour un enterrement. Il n’a eu qu’à nouer une fine cravate noire autour de son cou pour parfaire sa tenue, et le tour était joué. Mais elle ! Rien ne lui semblait approprié pour un chagrin aussi grand. Le seul fait de se préoccuper d’une chose aussi triviale que ses habits en regard de la douleur qui lui ravageait le ventre lui paraissait indécent. Elle a fini par décrocher de leur cintre les seuls vêtements noirs de saison qu’elle possédait avant de refermer d’un coup sec les portes de leur penderie massive.

Apolline aime les coupes simples aux teintes neutres et plutôt foncées, peut-être en réaction à sa blouse blanche d’infirmière, mais elle entend encore sa mère lui reprocher de porter trop souvent des couleurs sombres. « Le noir te vieillit, ma chérie. Tu es si fraîche, si jolie, quel dommage ! » Alors, comme elle écoute sa maman depuis son plus jeune âge, elle n’en achète pas, ou si peu.

Et voilà qu’elle se retrouve devant sa tombe, gênée par le décolleté discret de cette unique robe noire qu’elle s’est offerte au printemps pour accompagner Xavier à un dîner privé dans un hôtel particulier du Vieux-Lille. Elle déteste les obligations professionnelles de son mari, qui la contraignent à jouer le rôle de l’épouse idéale en escarpins vernis, chignon sage et sourire de circonstance. Ces soirées snobs lui font l’effet de représentations hypocrites, de pièces de théâtre où chacun doit se montrer sous son meilleur jour et où les hommes rivalisent de narcissisme en affichant leur carnet d’adresses, leurs origines bourgeoises ou aristocratiques et leurs alliances mondaines. Xavier est si fier d’appartenir à ce premier cercle de la société. Ses parts dans La Lainière de Roubaix, ses déjeuners avec le Préfet, sa formation chez les Jésuites… Tout ce qu’il lui racontait modestement lorsqu’ils étaient fiancés a pris une importance considérable avec les années, au point qu’Apolline a parfois du mal à reconnaître le jeune homme timide et rougissant qui lui faisait la cour en cet homme mature et sûr de lui, dont le rire tonitruant vient ponctuer des plaisanteries que lui seul comprend dans cet entre-soi élitiste d’où les femmes sont exclues.

Elle ne se plaint pas. Elle s’est mariée en connaissance de cause. La famille Van der Meersch, qui se targue d’avoir construit ses premières usines sous Napoléon III et survécu à deux guerres mondiales, est connue dans la région. Le père de Xavier dirige encore le conseil d’administration de la société, tandis que sa mère règne sur un empire domestique tout en chapeautant fièrement d’innombrables œuvres de charité. Ils ont tous deux tiqué lorsque leur fils chéri leur a présenté Apolline Delaunay, modeste orpheline de père issue des quartiers populaires d’Armentières, et qui avait en prime la prétention de vouloir travailler. Tout cela était d’un vulgaire ! Mais Xavier a tenu bon. Tout juste sorti de son austère formation, il était tombé amoureux fou de cette petite blonde apprentie infirmière dont les mains douces et fraîches lui prenaient la tension avec délicatesse. Victime d’un accident de chasse dans la forêt de Raismes, il avait été transporté en urgence à l’hôpital Saint-Sauveur où elle accomplissait son dernier stage. Sa blessure sans gravité ne l’avait pas empêché de fondre pour la silhouette gracile d’Apolline, pour sa timidité attendrissante et son charmant manque d’assurance devant ses supérieures.

Il plaisante souvent en affirmant que c’est grâce à lui si elle a obtenu son diplôme. C’est pourtant la vérité. Le jour de sa dernière épreuve pratique, le hasard a désigné le patient du lit douze et la réfection de son pansement simple comme le cas clinique de son examen. Apolline a alors préparé son plateau de soins et stérilisé ses instruments sous l’œil sévère de la mère supérieure et du professeur de chirurgie présents pour l’évaluer. Ses mains tremblaient si fort qu’au moment de déployer son champ stérile à côté de la jambe de Xavier, elle a laissé échapper un petit flacon d’éther qui aurait atterri par terre s’il ne l’avait pas discrètement intercepté avant sa chute. Or, tout instrument qui touchait le sol valait à la candidate d’être immédiatement recalée : on ne laissait jamais passer une aussi grossière faute d’asepsie.

Masquant son geste vif par un éternuement, Xavier a alors adressé un imperceptible clin d’œil à Apolline, qui l’a remercié d’un battement de cil. La surveillante générale a interprété la rougeur naissante de ses pommettes comme le signe d’une nervosité bien compréhensible le jour d’une épreuve finale, et la jeune aspirante infirmière a terminé son soin avec une application et une dextérité qui lui ont valu les félicitations du jury.

Apolline a obtenu son diplôme haut la main. Certains jours, elle se demande si Xavier ne regrette pas de l’avoir aidée ce matin-là. Tout comme sa famille, il a du mal à admettre ce besoin qu’elle a de se lever à l’aube pour gagner une misère en se confrontant aux pires maux de l’humanité, alors que sa fortune personnelle les met à l’abri du besoin pour plusieurs générations.

Apolline non plus ne se l’explique pas. Après la naissance de Cécile, il était acquis pour tous qu’elle resterait enfin à la maison. Quelle jeune mère digne de ce nom délaisserait son bébé en le confiant à une nourrice pour aller « travailler » alors qu’elle n’en avait pas besoin ? Dans la famille de Xavier, sa volonté de retourner à l’hôpital avait stupéfié tout le monde, et en premier lieu sa belle-mère, outrée que sa petite-fille et son fils chéri ne soient pas devenus le centre du monde d’Apolline. Elle-même avait fait de sa famille et de son foyer une priorité absolue, un univers à part entière qu’elle s’enorgueillissait de gérer d’une main de maître, évitant ainsi à son cher époux les tracas d’une vie domestique dont il n’avait que faire.

Cette gamine que Xavier avait quasiment sortie du ruisseau, pour qui se prenait-elle ? Madame Van der Meersch n’a jamais compris pourquoi son fils l’avait autorisée à travailler. Maintenant, évidemment, il est bien trop tard pour revenir en arrière. Depuis 1965, les femmes ont le droit de se passer de l’autorisation de leur mari pour signer un contrat de travail et même pour ouvrir un compte en banque à leur nom ! Pas étonnant que la société tout entière parte à vau-l’eau… Cette génération de vauriens de 1968 est en train de piétiner toutes les valeurs des anciens, quitte à mordre la main qui les nourrit ! Or, la place d’une femme bien née est auprès de ses enfants et de son mari. Cela n’est pas négociable.

Avec les années, Apolline a appris à ruser avec les piques que lui envoie sa belle-mère dès qu’elle en a l’occasion, mais elle ne peut esquiver les dîners de famille, qui restent pour elle un supplice. Malgré son désaveu initial face à cette mésalliance, le père de Xavier se montre finalement plus aimable que sa femme avec les années, plus tolérant envers sa volonté de travailler, comme s’il la respectait davantage. Mais madame Van der Meersch, qui concevait sa vocation d’infirmière comme la manifestation passagère d’un engagement pieux, a du mal à avaler la pilule. Celle que l’on a présentée comme « une jeune fille de bonne famille déclassée par la guerre », pour sauver les apparences au moment des fiançailles, ne tient décidément aucune de ses promesses. Elle aurait pu, ne serait-ce que par gratitude envers sa nouvelle condition, faire l’effort de tenir la maison de Xavier et de lui fabriquer un héritier. En quinze ans de mariage, ils n’ont eu qu’un seul enfant. Une fille, de surcroît. Maintenant qu’Apolline a trente-sept ans et Xavier bientôt quarante, il ne faut plus espérer de nouveau-né garçon.

Bien entendu, il y a eu ce drame. La perte de leur premier bébé lors d’une fausse couche tardive, qui a conduit Apolline à refuser d’en concevoir un autre, arguant d’une malédiction familiale que madame Van der Meersch trouvait ridicule : perdre un bébé était si fréquent ! Et puis la petite Cécile était enfin arrivée, quatre ans plus tard. Un cadeau du ciel, cette enfant. Si docile, si sage…

Apolline songe justement à sa fille en pleurant sur l’épaule de Gaspard. Voilà presque un an qu’il n’a pas vu sa nièce. Cécile voue un culte démesuré à cet oncle si drôle et affectueux, si différent de la famille Van der Meersch. Elle adore ses grands-parents, bien sûr, et elle s’efforce de respecter les innombrables règles qu’ils édictent dans leur grande demeure de briques rouges impeccablement tenue, mais sa mamie Jeanne et son oncle Gaspard ont une place à part dans son cœur. Elle a si mal réagi à l’annonce du décès de sa grand-mère qu’Apolline a refusé sa présence à l’enterrement. « Elle est trop jeune, ça ne sert à rien. » Et puis elle savait qu’elle-même s’effondrerait, comme en ce moment. Inutile d’imposer ce spectacle à sa fille si sensible.

Le cercueil clair de Jeanne est désormais posé au fond de la cavité creusée pour lui. Il paraît si loin à Apolline… Elle voit flou à travers ses larmes. Gaspard sanglote aussi à ses côtés. Ils ont cinq ans, sept ans, dix ans, et se serrent l’un contre l’autre comme deux naufragés dans la tempête.

– Au revoir, maman, chuchote Apolline.

Elle lance une poignée de terre qui produit un bruit mat contre le bois du cercueil. Gaspard l’imite, puis l’invite à faire demi-tour afin de laisser ceux qui le souhaitent rendre un dernier hommage à leur mère.

En se retournant, ils croisent le regard d’un homme qui leur paraît vaguement familier, mais ils ne lui prêtent pas plus attention que cela. La mort soudaine de Jeanne Delaunay à l’aube de son soixantième anniversaire a attiré beaucoup de monde. Il s’agit sûrement d’un voisin qui les a vus grandir, ou d’un membre de la famille à qui ils n’ont pas parlé depuis longtemps, comme tant d’autres.

L’homme les observe intensément une toute dernière fois, puis recule à petits pas avant de disparaître dans la foule, les épaules basses.

3

– Tante Suzanne, dis-moi la vérité. Tu savais qu’elle était malade ?

La voix basse de Gaspard vient rompre le silence qu’aucun d’eux trois ne parvenait à déranger. Entrer dans cette maison, leur maison, sans leur mère, c’est… presque un sacrilège. C’est Suzanne qui a ouvert la porte. Aussitôt, une bouffée de cette odeur si familière, la même depuis toutes ces années, leur a empli la poitrine et déchiré le cœur. L’odeur de mon enfance, songe Gaspard. Un mélange indéfinissable de cire, de meubles anciens, de gâteau cuit… et les effluves discrets de la lavande dont Jeanne adorait le parfum. Elle en mettait partout. Séchée dans ses placards à l’intérieur de petits sacs en tissu coloré, dans sa salle de bains sous forme de savon violet, sur ses foulards et ses cheveux qu’elle vaporisait d’eau florale…

– Oui. Mais pas depuis très longtemps. Elle m’avait caché la gravité de son état. Si j’avais su que ça évoluerait si vite, je vous aurais prévenus, tu penses… Elle m’avait fait promettre de ne rien vous dire, elle ne voulait pas vous embêter. Tu la connais ? sourit tristement Suzanne.

– Nous embêter ? renifle Apolline. On est ses enfants ! Et moi, alors ? J’aurais pu m’occuper d’elle, la soigner…

– Justement. Elle me disait souvent : « Ma fille est si occupée entre son travail et sa famille, laisse-la donc tranquille… » Elle était fière de toi, tu sais ? La plus grande préoccupation de ta mère pendant toute sa vie a été de ne pas vouloir déranger les autres, quitte à s’oublier elle-même. Je m’en veux tellement de ne pas avoir compris plus vite…

– Allez, viens là, tata.

Apolline prend sa tante chérie dans ses bras. Gaspard les laisse pleurer ensemble et s’avance vers le salon. Que de souvenirs a-t-il ici ! Il lui semble que la moindre éraflure sur le parquet a une histoire. Son histoire. En levant les yeux, il croise le regard délavé de son père sur cette photo encadrée qu’il a toujours connue. Il se revoit assis à la même place, en train d’imaginer quels exploits ce papa impressionnant parti trop tôt avait bien pu accomplir en secret. Il en garde une nostalgie douce-amère, la sensation d’avoir grandi avec ce manque, une paternité en creux qu’il a bien fallu combler malgré tous ces jupons au milieu desquels il a passé sa jeunesse. Maman, tante Suzanne, Apolline… Si seulement il avait eu un grand frère ! Même s’il aime tendrement sa sœur, Gaspard ne peut s’empêcher d’en rêver encore.

Les yeux dans les yeux avec Henri, il joue au jeu des similitudes. Maintenant qu’il est sur le point d’atteindre un âge que son père n’aura jamais, il recherche ces fameuses ressemblances que Jeanne scrutait du coin de l’œil. Au fur et à mesure qu’il grandissait, sa mère s’abîmait dans la contemplation de ses traits qui s’affirmaient, avant de soupirer : « Qu’est-ce que tu ressembles à ton père… » Gaspard en retirait une grande fierté, mais il ne savait que penser de l’expression de sa mère à ce moment-là. Exprimait-elle une nostalgie douloureuse ou bien une fatalité contre laquelle on ne pouvait rien ? Les deux, probablement.

D’aussi loin qu’il se souvienne, il lui semble n’avoir jamais vu sa mère franchement heureuse. Quand il était petit, il ne se posait pas de questions à ce sujet. Il essayait juste de déclencher son rire dès qu’il le pouvait, et lorsqu’il y parvenait, il estimait avoir accompli sa mission. C’était pareil, en Algérie. Il passait pour le clown de service, le fanfaron, alors qu’au fond de lui, il était mort de trouille comme les autres. C’est à son retour en France qu’il a commencé à changer. Il est resté jovial en société, solaire comme disent les femmes qui recherchent sa compagnie d’un peu trop près. Mais, à la maison, c’est autre chose. Bénédicte se montre si compréhensive qu’il a honte de ces humeurs qu’il ne parvient pas à contrôler une fois la porte du foyer refermée. Il ne comprend pas d’où lui viennent ces idées noires, ces élans de colère, ces angoisses qui surgissent d’un seul coup et l’oppressent au point qu’il réveille parfois sa femme en plein milieu de la nuit. Des images surgies du passé l’assaillent pendant ses cauchemars, si violentes qu’il n’arrive pas à les raconter. Il mélange tout : les bombardements anciens, les embuscades mortelles, les avions qu’il répare et ceux qui le mitraillent… Il voit aussi le visage de son père exploser et réalise qu’il s’agit en fait du sien. C’est souvent à ce moment-là qu’il se réveille.

Béné le pousse à consulter un médecin, à parler de ces sueurs nocturnes et de ces terreurs qui le font boire plus que de raison pour oublier tout ce qu’il a vécu, mais il n’est pas fou ! Comme tous les pauvres gars qui se sont fait embringuer dans cette guerre qui soi-disant n’en était pas vraiment une, il a sûrement gardé des séquelles de ces deux années terribles passées loin de chez lui, voilà tout… Avec le temps, ça passera. Tout passe.

Pourtant, là, tout de suite, il en doute. Alors qu’il caresse machinalement la toile cirée impeccable de la table de la salle à manger, il se demande si le chagrin qu’il ressent depuis ce coup de fil de tante Suzanne s’estompera un jour. Bien entendu, comme tout le monde, il savait qu’il survivrait à sa mère, c’est dans l’ordre des choses, comme on dit… Mais encore une fois, pas de cette façon, si prématurément, presque à la sauvette. Ce décès brutal réactive le sentiment d’injustice qu’il a ressenti durant une partie de son enfance et toute son adolescence. « Tu étais un rebelle », le taquinait sa mère. De fait, la mort de son père a fait naître en lui un embryon de colère qui n’a fait que croître avec les années, et dont il ne sait plus comment se débarrasser aujourd’hui.

– Qu’est-ce qu’on va faire de tout ça ? murmure Apolline.

Sa sœur semble sidérée par la situation. Errant de pièce en pièce, elle ramasse un objet, le repose, en prend un autre qu’elle contemple les larmes aux yeux, avant de humer un tablier dans lequel elle recherche l’odeur de sa mère. La maison est bien tenue, propre et rangée. Aucun médicament ne traîne, aucune trace de la maladie qui a si vite emporté Jeanne. On dirait qu’elle est juste partie se promener et qu’elle s’apprête à surgir d’un instant à l’autre dans cette maison chaleureuse dont elle était à la fois l’âme et la gardienne.

– Depuis combien d’années vivait-elle ici ? finit par demander Apolline à sa tante en se laissant tomber dans un fauteuil pivotant.

– Quarante ans, répond Suzanne. Depuis le jour de son mariage avec votre père.

– Pourquoi elle n’a jamais refait sa vie, depuis tout ce temps ?

– Ah ça ! Ce n’est pas à moi de vous le dire.

Gaspard regarde sa sœur et sa tante, perplexe. Quelle drôle d’idée. Et, en même temps, il se demande pourquoi lui-même ne s’est jamais posé la question, comme si elle était hors sujet. Sa mère était pourtant une jolie femme. Il se serrait instinctivement contre elle lorsqu’ils se promenaient et que des regards masculins s’attardaient un peu trop longtemps sur ses hanches. Malgré son jeune âge, son père avait réussi à lui inculquer cette conviction qu’il devait protéger sa mère, qu’il était l’homme du foyer en son absence. Alors, lorsque cette absence est devenue définitive, il a bien fallu grandir plus vite que prévu.

Soudain, il ressent le besoin impérieux de sortir de cette maison, de retrouver Bénédicte, de rentrer chez lui, à Pérols. Ses beaux-parents s’occupent de Clarisse et Justin en attendant leur retour. Ils ont prévu de rester encore deux ou trois jours, afin de ne pas laisser Apolline gérer toute seule les formalités liées au décès de Jeanne, mais maintenant que l’enterrement est passé et qu’ils envisagent de vider la maison, Gaspard a hâte de tourner cette page douloureuse. Fuir les lieux de son enfance. L’endroit des premiers grands chagrins et des premiers émois. Des premières angoisses, aussi. Tout cela forme en lui un magma confus qui l’oppresse au point qu’il se surprend à espérer l’heure de l’apéritif avec impatience.

Il consulte sa montre. Dix heures trente. Encore deux heures à attendre avant le repas de midi. Il n’y arrivera pas.

– J’ai besoin de prendre l’air. Je vous rejoins dans une heure.

Il a repéré un bistrot au coin de la rue. Il n’existait pas, avant. Cela fait-il donc si longtemps qu’il n’est pas venu voir sa mère ? Suzanne et Apolline le laissent partir. Elles ont trouvé la machine à coudre de Jeanne et leur mine désemparée ne fait que renforcer le sentiment de solitude grandissant de Gaspard.

Dieu que le monde lui paraît vide, sans sa mère pour l’habiter.

4

Mouvaux, 27 juin 1970

– Pourquoi est-ce que tu y retournes déjà ? Ils ne peuvent pas se passer de toi, au dispensaire ? Tu viens à peine d’enterrer ta mère, ça n’a pas de sens !

Apolline hausse les épaules. Xavier ne la comprend pas. Pourquoi perdrait-elle son temps à lui expliquer ce qu’elle ressent, alors que tout est encore si confus en elle ? Oui, effectivement, elle aurait pu poser une semaine de congés, voire même plus, surtout sans solde. Elle est en très bons termes avec l’infirmière en chef qui gère son emploi du temps, comme avec tout le reste de l’équipe, d’ailleurs. Ce travail si dur, si dévalorisant aux yeux de sa belle-famille, c’est pourtant la seule chose qui la rend fière, en dehors de sa fille. Parce qu’elle ne le doit qu’à elle-même. Comment leur faire entendre ça ?

La mère de Xavier a vécu toute sa vie aux crochets de son mari, sans jamais se poser la moindre question au sujet de son indépendance par rapport à lui. Il est fort probable qu’elle considère sa fortune comme la sienne et que cet ordre établi lui convienne au point qu’elle ne puisse même pas envisager une possibilité de vivre autrement. Elle ne manque pas une occasion de dézinguer la jeunesse actuelle et de faire la leçon à Cécile en lui recommandant de ne pas prendre exemple sur tous ces jeunes gens qui prétendent vouloir changer la société. « À part brûler des voitures et paralyser le pays, ça leur a apporté quoi, la chienlit de 68 ? La France a perdu toutes ses valeurs ! La pilule… et puis quoi encore ? »

Cette dernière allusion vise directement Apolline, qui travaille depuis quelques années au sein d’un centre de planification familiale, qu’elle nomme pudiquement « dispensaire » pour épargner la susceptibilité de ses beaux-parents. C’est grâce à Suzanne qu’elle a obtenu ce poste. Sa tante a toujours été très avant-gardiste sur le sujet. N’ayant pas pu avoir d’enfants, elle s’est résolument tournée vers la cause des femmes, et milite depuis toujours, lui semble-t-il, pour qu’elles aient enfin droit à une vraie place dans la société, autre part que devant leurs fourneaux ou pour changer les couches de leurs enfants !

« Et le plaisir, alors ? Vous croyez qu’une femme peut en avoir si elle est obsédée par la peur de tomber enceinte ? Dans certains pays, les femmes ont le pouvoir de contrôler leur fécondité ! Pourquoi pas chez nous ? » Voilà les arguments qu’Apolline entend depuis toujours dans la bouche de Suzanne contre ses détracteurs. À son insu, et malgré les recommandations de sa mère si sage, elle s’en est imprégnée au point qu’elle se demande si son obstination à garder son travail ne vient pas avant tout de là. Tante Suzanne l’a toujours encouragée dans cette voie, bien évidemment. « Ton métier, c’est ta liberté ma chérie. Sois indépendante et forte. Ne laisse jamais un homme te dicter ta conduite, même s’il est aussi gentil que ton mari. »

Cela dit, depuis quelques années, Xavier Van der Meersch ne se montre plus si gentil que ça, mais Apolline se garde bien de l’avouer à sa tante, ou à qui que ce soit, d’ailleurs. Lassé tant par son entêtement à travailler que par son refus de lui donner un autre enfant, il s’est peu à peu détaché d’elle. Grisé par ses responsabilités croissantes au sein de l’entreprise familiale, il fait de moins en moins le tampon entre Apolline et ses parents, dont il adopte les convictions au fur et à mesure qu’il prend de l’âge. À quarante ans, il est et reste le chef de famille, tout comme son propre père. C’est sans appel. Pourtant, la loi vient tout juste de supprimer cette notion de puissance paternelle au profit d’une autorité parentale commune. « Foutaises ! » Monsieur Van der Meersch père a balayé ce progrès d’un revers de la main entre la poire et le fromage, et Apolline a une fois de plus battu en retraite.

Elle n’aura jamais le dessus sur cette famille puissante, elle en a pris son parti. C’est aussi pour cette raison qu’elle s’obstine à refuser une nouvelle maternité qui l’enchaînerait à coup sûr à la maison, telle une prison dorée, pour de bon cette fois-ci.

Au moment de monter dans sa petite 4L bleue, les épaules d’Apolline s’affaissent. Et si Xavier avait raison ? Est-elle vraiment en état de travailler, alors que ses yeux se remplissent de larmes toutes les cinq minutes et qu’elle se réveille en suffoquant de chagrin lorsqu’elle prend brutalement conscience que sa mère adorée a disparu ?

« Maman… »

Elle prononce ce petit mot à voix haute dans sa voiture, ce petit mot qu’elle ne peut plus adresser à personne. Dire qu’elle ne s’est rendu compte de rien… Quelle était la vie de sa mère, finalement ? À force de considérer sa discrétion légendaire comme acquise, elle ignorait peut-être tout de ses préoccupations réelles, de ses inquiétudes, voire même de ses tourments… J’ai été si égoïste, à toujours lui parler de mon travail, de Cécile, de mes beaux-parents… Comment est-ce que j’ai pu passer à côté de ses problèmes de santé ? Bon sang !

Apolline frappe son volant de ses mains. Connaissait-elle vraiment la femme cachée derrière sa mère ? À la différence de tante Suzanne, si directe et spontanée, elle ne l’a presque jamais vue se mettre en colère. Bien au contraire, elle l’a toujours trouvée lisse, courageuse et résignée. Parfaite. Au point de s’effacer de leur vie sans bruit, « sans déranger personne », sur la pointe des pieds. Le fracas laissé par son absence n’en est que plus assourdissant.

Qui étais-tu, maman ?

Essuyant rageusement ses larmes d’un revers de poignet, Apolline change brusquement d’avis. Elle n’ira pas travailler. Après tout, elle en a bien le droit. Un besoin irrépressible de comprendre, de sentir encore un peu la présence de sa mère s’empare d’elle. En sortant de Mouvaux, elle fait demi-tour en direction d’Armentières au lieu de prendre la route vers Lille. Il est encore très tôt lorsqu’elle sonne chez Suzanne, qui lui ouvre la porte en robe de chambre d’un air ahuri.

– Je suis désolée de te réveiller, tata. Je viens chercher la clé de chez maman.

– Tu es tombée du lit ?

– Je partais travailler, mais j’ai changé d’avis.

– Tu as bien fait. Viens, je t’offre un petit café.

– Non, je ne voulais pas te déranger…

– Ah ne commence pas, hein ! Tu es comme ta mère, ma parole, à toujours t’excuser d’exister…

Apolline se renfrogne, mais finit par entrer.

– Je suis une vieille imbécile, tempère Suzanne. Ne fais pas attention à ma mauvaise humeur. C’est dur le matin, tu comprends…

– Oui, tata. Bien sûr que je comprends. Elle me manque tellement, à moi aussi.

Sans plus s’embarrasser de manières, Suzanne attrape deux bols bleus à pois blancs qu’elle pose sur la table de la cuisine, en parlant tout doucement pour ne pas réveiller Lucien.

– Café au lait ?

Elle verse le breuvage dans les bols sans attendre la réponse de sa nièce, dont elle connaît déjà la réponse. Apolline a passé tant d’heures dans cette cuisine qu’elle y a sa place attitrée, son rond de serviette avec son prénom gravé dessus, et son verre préféré que personne d’autre qu’elle n’a le droit d’utiliser. Suzanne y veille.

Elle a décidé de revenir vivre près de sa sœur après la Libération. Savoir Jeanne toute seule avec ses deux marmots d’un côté, et elle qui se désespérait de voir grossir son ventre de l’autre, c’était trop bête. Quand leurs parents sont décédés à quelques mois d’intervalle, sûrement épuisés par les restrictions de la guerre, Suzanne a convaincu Lucien de restaurer la maison de famille et de venir s’installer à Armentières. Elle a aussitôt retrouvé la complicité qui l’unissait à sa grande sœur, à son neveu et surtout à sa nièce, dont elle s’est toujours sentie très proche. « Tu es la fille que je n’ai jamais eue ». Aujourd’hui, alors que Jeanne est décédée, Apolline a beau avoir trente-sept ans, Suzanne se sent plus investie que jamais dans ce rôle maternel de substitution qui lui va comme un gant.

Tout en ôtant la peau du lait chauffé à la casserole, Suzanne observe sa protégée d’un air inquiet. Elle lui beurre une tartine comme lorsqu’elle était petite, mais Apolline la repousse avec un pauvre sourire. « Pas faim ».

– Tu manges, au moins ? s’inquiète Suzanne.

– Mais oui, ne t’inquiète pas, tatie.

En vrai, elle n’a quasiment rien avalé de solide depuis avant-hier. Elle n’y peut rien, son ventre est noué si serré que la moindre miette ingurgitée lui fait l’effet d’un sac de plomb sur l’estomac. Elle ne dort pas beaucoup non plus. À croire que le chagrin est devenu son seul moteur.

– Comment va Cécile ? Elle tient le coup ?

– Elle pleure beaucoup. Je préfère la laisser chez ses grands-parents, pour l’instant.

– N’attends pas trop longtemps, ma bichette. Tu sais que les enfants se sentent vite abandonnés. Surtout elle.

Une pointe de culpabilité vrille le cœur d’Apolline. La franchise de Suzanne est parfois pesante. Elle sait bien que sa fille manque d’assurance et qu’elle est en train de se faire manger toute crue par la famille Van der Meersch. Maintenant que Jeanne n’est plus là, Cécile passera sûrement tous ses jeudis et ses dimanches chez ses grands-parents paternels. Entre deux leçons de danse et deux cours de catéchisme, Grand-mère Eugénie se fera une joie de lui inculquer les principes rigides qui, selon elle, sont la marque de toute bonne éducation. « Ma fille va devenir une vraie Van der Meersch », se plaint régulièrement Apolline. « À toi de lui apprendre que la vie ne se résume pas aux beaux quartiers de Mouvaux », rétorque alors Suzanne. Certes. Mais elle est seule contre tous. En tout cas, c’est l’impression qu’elle a.

– J’ai dit à Xavier que je partais travailler, mais c’est comme si la maison de maman m’appelait. J’ai besoin d’y aller.

– J’ai donné la clé à ton frère. Je crois qu’il y a dormi la nuit dernière. Ils repartent demain, avec Bénédicte. Tu sais, ajoute-t-elle, y a pas le feu pour les affaires de ta mère. La maison est propre, tout est bien rangé. On peut très bien laisser les choses en l’état si vous n’êtes pas encore prêts à la vider.

– Il ne s’agit pas de ça.

– De quoi, alors ?

– J’en sais rien. Je dois y aller, c’est tout.

5

Armentières, 27 juin 1970

La porte n’est pas fermée à clé. Apolline pousse le battant en repensant à sa main d’enfant qui accomplissait ce geste autrefois, le plus souvent en compagnie de sa mère. Contrairement à Gaspard, si intrépide, elle n’aimait pas sortir seule. D’aussi loin qu’elle remonte, le monde lui a toujours paru menaçant et imprévisible. Impitoyable. Elle aurait tant aimé parcourir la vie avec l’assurance joyeuse de tante Suzanne ! Il faut croire qu’elle et sa mère n’ont pas hérité des mêmes gènes, tout comme la petite Cécile… Est-ce sa faute si sa fille est si timorée ? À neuf ans, elle erre dans la maison comme une ombre timide et effacée, soumise aux injonctions de son impressionnante grand-mère. Malgré ses encouragements, elle n’invite jamais personne à venir jouer avec elle, pas plus qu’elle n’est reçue chez ses camarades de classe. Rien ne semble vraiment l’intéresser à part ses nombreux cours de danse classique pour lesquels elle se passionne. Non, décidément, Cécile ne ressemble pas aux enfants de son âge. Elle est beaucoup trop sage, se désole Apolline.

La maison est silencieuse. Gaspard dort probablement encore. Et si elle lui préparait un café ? Tout en se concentrant pour éviter de penser à l’absence incongrue de sa mère, Apolline tente de faire comme s’il s’agissait d’un matin ordinaire, un de ceux où elle lui rendait visite après avoir été chez tante Suzanne. « La tournée des popotes », comme elles disaient. Cela dit, il n’était jamais aussi tôt, car elle venait sur ses jours de repos, le plus souvent après avoir accompagné Cécile à l’école ou à son cours de danse.

Au moment où elle pénètre dans la cuisine, un rayon de soleil pâle vient caresser son visage. Il règne un tel calme au cœur de la pièce que, malgré son chagrin, Apolline se sent apaisée sans bien comprendre pourquoi. Tous ces objets manipulés des milliers de fois par sa mère sont comme imprégnés d’elle, de sa douceur et de cette impression de sécurité que l’on ressentait en sa présence. Elle caresse le moulin à café de son enfance avant d’en ouvrir le tiroir pour en humer le contenu. Ses yeux rougis par la fatigue et le manque de sommeil papillotent sous l’effet des larmes qui remontent. Allez, ça suffit. Elle aurait mieux fait de s’arrêter à la boulangerie avant de débarquer comme ça sans prévenir. Est-ce que Bénédicte est là aussi ? Apolline tend l’oreille à nouveau, mais tout est calme à l’étage. Les seuls bruits identifiables lui parviennent de la rue, des commerçants qui ouvrent leur devanture et du chuintement discret des voitures sur l’asphalte.

Elle attrape deux tasses dans le vaisselier lorsqu’un miaulement plaintif lui fait lever la tête vers la porte donnant sur la cour. Pompon ! Elle l’avait oublié, celui-là… Que va-t-on faire de lui ? Peut-être que Suzanne pourra le recueillir ? Mais ne dit-on pas que les chats sont attachés à leur maison ? Apolline ouvre la porte pour laisser entrer le petit félin qui se frotte aussitôt contre ses jambes. C’est le deuxième chat de Jeanne. Après la mort de Mitsou à vingt ans passés, elle a eu tant de chagrin qu’elle refusait d’en prendre un autre, jusqu’à ce que ce petit Pompon s’incruste chez elle un beau matin sans qu’elle ait le cœur de le chasser. Cécile adore ce chat, d’autant plus qu’ils n’ont pas d’animaux dans leur grande maison de Mouvaux.

– Tu as maigri, mon pauvre vieux. Je n’ai rien à te donner, je suis désolée…

Apolline ouvre le frigo vidé par les soins de Suzanne et y trouve les reliefs du repas de Gaspard la veille. Quelques tristes pâtes sèches agrémentées de dés de jambon. Elle pose l’assiette par terre et s’amuse de voir le chat se jeter dessus.

– Qu’est-ce que tu fais là ?

Apolline sursaute. Gaspard vient de surgir dans la petite cuisine, les cheveux en bataille, les yeux cernés. Il fait peur à voir.

– J’avais besoin de venir. Et toi ? Pourquoi as-tu dormi ici ?

Sans la regarder, Gaspard s’accroupit pour caresser le chat en train de finir les restes. Il n’a vraiment pas l’air bien.

– Cécile aimerait te voir, poursuit Apolline sans s’offusquer du silence de son frère. Tu lui manques beaucoup.

– Vaut mieux pas. Dans l’état où je suis, je ne lui apporterai rien de bon.

– Arrête de te faire prier. Tu es son oncle préféré, tu le sais très bien… Elle est si triste, je ne sais plus comment la réconforter. Tu pourrais venir dîner à la maison ce soir, avec Bénédicte ?

Gaspard cesse de caresser le chat et se tourne vers elle. Apolline remarque alors seulement qu’il a les yeux injectés de sang. Son visage est contracté dans une grimace de colère qu’elle ne lui a encore jamais vue.

– C’est pas le moment ! Faut que je te le dise comment, putain ? T’es à ce point déconnectée de la réalité dans ta belle baraque qui pue le fric ?

Apolline écarquille les yeux. Elle ne trouve rien à répondre. Comme d’habitude, la violence la tétanise. Dès que son interlocuteur hausse le ton, qu’il s’agisse de patients, de médecins mécontents ou de son propre mari, elle perd tous ses moyens. Gaspard se relève alors et s’approche d’elle, les larmes aux yeux. Il passe une main dans ses cheveux ébouriffés et se racle la gorge.

– Pardon. Je voulais pas te parler comme ça. Je passerai voir Cécile avant de repartir, c’est promis.

Apolline hoche la tête. C’est alors seulement qu’elle remarque le papier froissé que Gaspard tient entre ses mains. Il le pose sur la table en tremblant. C’est une lettre aux contours jaunis par le temps.

– Et ça ? murmure-t-il. Tu le savais, toi ? Ou bien c’est comme sa maladie, quelque chose de honteux dont il ne fallait surtout pas parler ?

Interloquée, Apolline saisit le courrier pour en parcourir les premières lignes. Elle est datée du 1er juillet 1945. C’est si loin… Sans lui laisser le temps de se reprendre, Gaspard se passe un coup d’eau froide sur la figure et lui annonce qu’il part au bistrot du coin.

– Mais je t’ai fait du café ! proteste-t-elle.

– J’ai besoin d’un remontant plus costaud.

Apolline jette un œil sur sa montre. Il est à peine neuf heures. Son instinct de soignante lui dicte que ce n’est pas normal, mais elle est trop secouée par sa découverte pour s’en alarmer outre mesure. Avant de lire le contenu de la lettre qui a tant bouleversé son frère, elle la tourne pour découvrir la signature. Benoît.

Benoît ? Sa mémoire effectue un saut dans le passé pour tenter d’identifier cet homme qui semblait si intime avec sa mère. L’intitulé de sa prose ne laisse aucun doute sur la nature de leurs relations… Est-ce possible ? Sa mère si sage, presque prude, restée veuve toute sa vie sans jamais manifester le moindre intérêt envers les hommes qui lui ont tourné autour jusqu’à la cinquantaine passée ? Non, ça doit être une erreur. Il ne s’agit pas de la même personne. Oui, bien entendu ! Cette lettre n’est sûrement pas adressée à sa mère…

Elle décide de la lire en entier pour en avoir le cœur net.


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