
Berlin Est, 10 mai 1987
Mon père est incroyable. À son âge, moi ça fait bien longtemps que j’aurais arrêté d’y croire. Il m’a raconté cent fois pourtant, comment son frère était mort en essayant de franchir ce Mur. L’oncle Klaus est devenu un héros dans la famille, ou plutôt un martyre, comme ils disent.
Sur un coup de tête, un jour, il a décidé que plus personne ne déciderait à sa place, qu’il ne vivrait plus sous la coupe des apparatchiks. En réalité, mon père m’a expliqué plus tard que son frère Klaus avait été séparé de son amour de jeunesse à cause de la construction du Mur, ce fameux 13 août 1961, et que malheureusement Sigrid était restée du mauvais côté de Berlin. En fin de compte c’est elle qui a eu raison, selon mon père. Depuis que je suis toute petite il me dit que s’il avait su comment tout ça tournerait, il aurait choisi l’Ouest, le monde libre.
Nous on est coincés à l’Est, comme des rats pris au piège. Même si les autorités tentent de nous convaincre du contraire, on sait très bien que de l’autre côté ils vivent beaucoup mieux que nous, à l’américaine. Mon père dit qu’ils ont construit ce Mur honteux pour que les gens arrêtent de s’enfuir. Comme si nous séquestrer de force ici allait nous donner envie de rester !
Avec mes amis, après le lycée, on traîne un peu dans les rues, et on essaie de faire des plans et de s’organiser pour mettre au point une évasion tous ensemble. C’est étrange, cette sensation d’être née dans une ville-prison. Je me demande parfois ce que ressentent les jeunes d’autres pays, ou simplement ceux de la RFA, de l’autre côté du Mur. Ils ont de la chance, eux, d’être nés du bon côté.
Klaus a été fusillé dans le dos par les gardes du Mur. Il faut dire, aussi, qu’il n’avait rien prévu à l’avance. On ne va pas faire la même erreur. Mon père m’a raconté comment il pleurait, ce soir-là, en appelant Sigrid depuis notre vieux balcon poussiéreux. On habite un petit immeuble à moitié en ruines, juste en face du Mur, et depuis que Klaus s’était mis en tête de retrouver sa fiancée, il venait chaque soir à la maison, il buvait un peu trop de bière, et se retrouvait à brailler son prénom à travers la ville, comme si elle pouvait l’entendre. Mon père n’a jamais cru qu’il irait jusqu’au bout. Klaus avait dit tant de fois qu’il escaladerait ce foutu Mur qu’on ne le prenait plus au sérieux, et on le laissait s’endormir dans le canapé à cuver ses bières.
Mais ce soir-là, à minuit, lorsqu’au moment de se coucher mon père a entendu les rafales de mitraillettes, il a couru comme un fou dans la rue. Il était sûr que Klaus avait fait des bêtises, même s’il espérait alors qu’il ne s’agissait que de tirs en l’air, pour lui faire peur. Ils n’allaient quand même pas tuer un pauvre gars qui voulait simplement retrouver son amour de jeunesse ? Mon père pleure encore quand il raconte comment il l’a pris dans ses bras, en bas du Mur, tout blanc et les vêtements pleins de sang. Il était mort bien sûr, personne n’a pris sa défense, et mon père s’est retrouvé tout seul avec son petit frère sans vie dans les bras.
Papa aussi boit un peu trop, depuis ce soir-là, et il menace de faire pareil que Klaus, mais moi je sais qu’il dit n’importe quoi. Et puis quand il a l’esprit bien clair, en rentrant du travail, il me dit aussi qu’un jour le Mur tombera. Il en est sûr. Comme je le disais, après ce qu’il a vécu, je ne sais pas comment il fait pour y croire encore.
– Nina !
Je reconnais la voix claire de Claudia en bas de la rue. Ça fait bien longtemps qu’on n’a plus de sonnette, alors mes amis savent qu’il faut crier pour atteindre les fenêtres mal isolées du troisième étage.
Je descends rapidement le vieil escalier qui sent l’eau de vaisselle et l’urine de chat, impatiente de la retrouver. Je ne sais pas comment je tiendrais sans Claudia, Magda, Jörg et Viktor. C’est ma bande, ma bouffée d’oxygène dans ce monde pourri, où nous n’avons d’autre espoir que de travailler un jour à l’usine ou dans les champs, et vivre dans un vieil appartement qui tombe en ruines, au fond d’une ville grise, sale et triste à mourir. On se sauvera d’ici, c’est sûr. Entre nous, on se refile des magazines, des cassettes, Viktor a même réussi à récupérer un vieux poste de musique qu’on planque dans notre endroit, celui où on se retrouve en douce dès qu’on le peut. C’est une sorte de vieille cave dans un immeuble abandonné, au fond d’une ruelle. Il faut descendre par un minuscule escalier, sans aucune lumière, et ne pas avoir peur des rats. Mais on s’en fout, une fois qu’on est installés, le monde peut arrêter de tourner, c’est le paradis. On a de la musique, de la vraie, pas les chansons ringardes que nos profs essaient de nous apprendre à aimer depuis le collège. Comme si on pouvait nous forcer pour ça aussi… Ils s’imaginent qu’ils peuvent nous faire plier à coups de bâtons, de semonces, d’ordres idiots, ils pensent qu’un Mur va nous faire peur !
Mais on n’est pas comme nos parents, nous, on ne va pas se laisser marcher sur les pieds. Et un jour, oui, un jour c’est sûr, on va s’évader de ce trou. Nous aussi, on aura droit à la lumière, à la liberté d’aller où on veut et de faire ce qu’il nous plait.
J’embrasse Claudia rapidement, elle me regarde en coin et me chuchote, toute fière, qu’elle a réussi à voler des bières chez l’épicier du coin. Son vieux sac en tissu rose bringuebale, les bouteilles s’entrechoquent dans un bruit tout sauf discret. Je l’engueule un peu, elle a pris vraiment trop de risques, et je sais qu’elle l’a fait pour impressionner Jörg. Il l’a mise au défi la dernière fois qu’on s’est vus, parce que Claudia est la plus timorée du groupe, elle ne prend jamais d’initiatives et il le lui a reproché. Elle a rougi comme une petite fille, j’ai cru qu’elle allait se mettre à pleurer. Je me suis demandé si c’est parce qu’elle était amoureuse de Jörg, ou parce qu’il lui faisait honte devant nous.
Claudia ne parle pas beaucoup, c’est dur de savoir ce qu’elle pense. Moi je suis amie avec elle depuis toujours, on habite en face et nos mères nous ont presque élevées ensemble, alors je ne me pose même pas la question de savoir comment elle est, je l’aime comme si c’était ma sœur, un être si cher et qu’on n’a pas choisi. C’est ma Claudia, c’est tout. Son caractère hyper sensible m’agace parfois, c’est vrai, mais je ne pourrais pas vivre sans elle, on partage tout. Je parle bien plus qu’elle, je me confie et elle m’écoute, parfois elle me conseille, elle essaie de me calmer. Je suis beaucoup plus en colère aussi, je ne sais pas comment elle fait pour rester si calme et douce face au monde qui nous entoure. Pourtant, sa famille n’a pas été épargnée non plus. Ils ont tous été séparés par le Mur, ses grands-parents sont morts sans que personne n’ait pu les revoir, et tous ses cousins aussi sont de l’autre côté.
– Claudia, regarde-moi.
– Quoi ?
Elle tourne la tête en se cachant derrière ses cheveux bouclés, mais j’ai bien vu. Ses yeux soulignés d’un trait de Khôl noir donnent une profondeur inhabituelle à son regard.
– Tu t’es maquillée ?
– Et alors, j’ai pas le droit ?
Ma douce Claudia qui se met en colère… J’éclate de rire, enfin elle se lâche un peu ! Ça confirme ma première théorie en tout cas, je suis sûre qu’elle a voulu impressionner Jörg en volant ces bouteilles de bière. Je la taquine, je ne peux pas m’en empêcher.
– Dis-moi, il y en a un qui va être fier de toi…
– Je ne vois pas de quoi tu parles.
C’est un supplice pour elle, si discrète. Mais je continue, qui aime bien châtie bien.
– Jörg va sûrement t’embrasser pour te remercier… C’est bien lui qui t’avait demandé de ramener de l’alcool ? Il va être si content.
Claudia rougit maintenant jusqu’aux oreilles, j’ai visé dans le mille. Elle si sage, qui n’est encore sortie avec aucun garçon, et ne m’a jamais rien confié à ce sujet, il faut que je lui tire les vers du nez, absolument.
– Claudia, si Jörg te plaît, tu dois le lui faire comprendre. Il te verra toujours comme une simple copine sinon.
– Mais qu’est-ce que tu racontes, je n’ai pas envie de sortir avec lui.
– Mais tu l’aimes bien ?
– Non ! Fiche-moi la paix avec ça !
Elle s’emporte, et je bats en retraite. Je ne veux pas me fâcher pour si peu. À seize ans, j’ai déjà eu plusieurs petits copains, mais je comprends aussi qu’elle avance à son rythme.
Quand nous arrivons au squat, Jörg et Viktor sont déjà là. Ils ont allumé deux bougies, secoué les vieilles couvertures, et la voix planante de David Bowie envahit notre petit espace confiné. Une odeur de cigarette flotte encore, je ne sais pas comment ils ont fait pour trouver de quoi fumer, aucun d’entre nous n’a d’argent, ils ont sûrement dérobé un paquet à quelqu’un eux aussi.
Quand Claudia sort les bouteilles de bière de son petit sac, ils l’applaudissent des deux mains. C’est un butin aussi rare que précieux ! Viktor a ramené quelques chips, c’est la fête ce soir. On monte le son, notre héros à nous donne de la voix. Magda arrive, et danse comme jamais, elle est encore plus folle que moi, et à nous deux on met une ambiance démente dans notre petite cave humide.
Plus rien ne compte, le monde est à nous, ou le sera ! Let’s dance ! La filiforme Magda se déhanche en secouant la tête de droite à gauche, les yeux fermés, et offre aux garçons médusés la vision de son petit soutien-gorge blanc en retirant son pull d’un geste libérateur et explosif. Elle rit à en perdre haleine, un peu saoule, en transes, et m’embrasse sur la bouche dans un élan totalement imprévisible. J’adore sa folie, sa liberté, pour moi c’est comme une promesse, l’espoir d’un futur où tout reste possible, où la vie n’est pas une prison à l’ombre d’un rideau de fer, enfermés que nous sommes dans des pensées prêtes à l’emploi, comme des robots sans âme, sans réflexion, sans amour. Je veux penser, rêver, danser sans entraves et sans haine, je veux aimer sans peur, je veux la liberté !
Sur le coup, le baiser de Magda me trouble. Je sais qu’elle a agi sur une impulsion, parce qu’on est bien, et qu’elle adore transgresser tout ce qu’elle peut, mais je ne suis pas assez saoule pour ignorer ce que ça remue en moi. Je n’avais jamais encore embrassé une fille, et je vois bien que ça a chamboulé aussi les garçons. Ses lèvres sont douces, mouillées. J’ai besoin d’évacuer cette drôle de sensation, alors je m’éloigne d’elle, et m’assoie à côté de Viktor, qui chante à tue-tête sur INXS en mimant les guitares électriques. Ses yeux changent quand il me sent près de lui. Je ne sais pas si c’est la vision de Magda en train de m’embrasser, ou celle de son soutien-gorge, mais il nous regarde tour à tour d’un air amusé et gourmand. Je lui frappe l’épaule fort pour qu’il arrête ça, je ne suis pas du jambon ! Il rit, Magda remet son pull, on baisse la musique.
La flamme des bougies vacille, et nos yeux brillent dans la semi-obscurité. Le calme revient doucement, nos respirations s’accordent. On n’a pas besoin de se parler, on se comprend comme si nos corps communiquaient à distance. On est bien, ensemble. La voix de Jörg nous ramène à la réalité.
– J’ai un scoop les amis.
– Arrête un peu avec tes scoops, mec.
Jörg est une vraie concierge, toujours à l’affût des ragots, des bonnes et des mauvaises nouvelles. On l’écoute d’une oreille distraite.
– Cette fois pourtant, ça va vraiment vous intéresser. J’ai entendu dire qu’un super concert de rock aurait lieu le mois prochain, avec Bowie en personne.
– Tu te fous de nous, où ça ?
– Ici, à Berlin, réveillez-vous !
Là, on se met tous à rire, Jörg prend ses rêves pour la réalité. Il est fan absolu de David Bowie, mais ici ce chanteur passe pour un névrosé complètement décadent, aucune chance pour que les autorités acceptent de le laisser entrer, encore moins donner un concert… Pourquoi pas une haie d’honneur devant Check Point Charlie, pendant qu’on y est ? On ricane, jaune, parce qu’au fond de nous on aimerait tellement assister pour de vrai à un de ses concerts, ou à celui de n’importe quel groupe occidental dont on adore les rythmes, et qu’on écoute en boucle au fond de notre vieille cave pourrie.
– Ferme-là, Jörg, t’es pas drôle.
La voix de Claudia surprend tout le monde. Je crois qu’elle a un peu trop bu, elle n’a pas l’habitude, je ne l’ai jamais entendu parler sur ce ton.
Elle est assise contre un mur, les bras enserrant ses genoux remontés contre elle, et jette un regard noir vers Magda. Je crois comprendre le problème. Jörg s’est beaucoup rapproché de Magda depuis qu’elle a enlevé son pull, il est encore tout émoustillé par la vision de son soutien-gorge. Qu’ils sont donc stupides les gars, il suffit d’un bout de tissu blanc pour les rendre dingues, pourtant on ne peut pas dire qu’elle ait des arguments Magda, ses seins sont minuscules, c’est à se demander pourquoi elle porte un soutien-gorge d’ailleurs.
Un peu vexé, Jörg se rapproche de Claudia et parle tout près de son visage. Même dans le noir, je la sens rougir à distance.
– Dis-donc, Mme Je-sais-tout, si je te dis qu’il y a un concert, c’est que je le sais de source sûre, alors c’est toi qui la ferme !
– Ça va Jörg, détends-toi…
C’est Viktor qui intervient, fidèle à son tempérament calme et diplomate. Dans notre petite bande, c’est lui qui régule les conflits, tempère les uns et les autres. Et on l’écoute. D’une certaine manière, il est un peu notre chef sans que personne ne l’ait jamais désigné comme tel, simplement par la force tranquille de sa personnalité assurée.
– Il y aura aussi Eurythmics, Genesis, Paul Young… Que des stars, vous réalisez ? Platz der Republik, juste à côté du Reichstag, derrière le Mur, on entendra tout ! C’est génial !
Notre intérêt se réveille un peu. Si l’information est juste, quelle excitation en perspective ! Même si on ne voit pas les chanteurs, le son passera au-dessus du Mur, pourvu qu’il soit organisé pas trop loin ! Ça serait notre premier concert en live, notre premier vrai contact avec cette vie rêvée ! On a des étoiles plein les yeux.
– Jörg, j’espère pour toi que c’est vrai, sinon…
Magda se pend à son cou, et je vois Claudia se crisper encore un peu plus derrière ses genoux relevés. Jusqu’à maintenant, aucun malentendu n’est venu se glisser entre nous, nos rares histoires de cœur se sont toutes déroulées en dehors du groupe. J’ai peur cette fois-ci. Si Claudia est amoureuse, et blessée, elle ne voudra plus venir, et je ne pourrais pas la laisser tomber. Mon cœur se serre à cette idée. Je ne supporterais pas de renoncer à notre petit clan, si soudé. Nos envies sont tellement concordantes, nos espoirs liés ! Ce soir, on n’a pas encore évoqué nos envies d’évasion, mais elles sont là, dans nos cœurs, et un jour, on les réalisera, on le sait tous.
Berlin Est, 6 juin 1987
Les basses du Mama de Genesis m’emplissent le cœur, la tête, j’ai mal partout, je suis heureuse, euphorique et triste à en crever, j’ai envie de hurler, de danser, et je pleure en regardant les étoiles, ça éclate dans ma poitrine, ça fait mal, mal, et pourtant c’est tellement bon…
Je regarde Viktor juste à côté de moi, je crois qu’il est dans le même état, ses yeux brillent encore plus que les miens. On se prend dans les bras, et il me serre si fort que mon dos craque, mais je m’en fous, je veux qu’il continue, et qu’on soit emportés par cette musique, je veux que la vie nous emmène dans son tourbillon, je veux des promesses, j’ai seize ans et je veux tout connaître, tout vivre, je veux surtout dégager d’ici, et je pleure encore en dansant.
La foule est démente. Jörg ne s’était pas trompé, Concert for Berlin c’est pour nous, enfin, pas tout à fait, puisque la scène et les chanteurs sont de l’autre côté, encore, mais ils sont tout près, et on les entend exactement comme si on y était ! Les haut-parleurs sont orientés dans notre direction, et on entend les Berlinois de l’Ouest hurler aussi, applaudir et vibrer à l’unisson des rythmes qui nous mettent en transe.
Ici, de ce côté du Mur, on est des milliers, des jeunes surtout, et on a tous la même envie dans le regard. On croise des policiers qui nous toisent, leur fusil dans les bras, comme pour bien nous rappeler que ce sont eux les maîtres de notre monde, mais nos yeux les provoquent, et la liberté de nos corps qui dansent, aussi.
Mon père n’a pas eu le cœur de m’interdire de sortir. Il a peur pour moi, parce qu’il sait de quoi je suis capable, mais au fond il est fier, j’en suis sûre. Tu es bien la nièce de Klaus, me dit-il souvent. Mon oncle tué par balles dans le dos, pour avoir osé tenter de franchir ce Mur de la honte, ce Mur que tous les dirigeants du monde occidental condamnent, mais qu’ils tolèrent en tout cas, en nous laissant seuls à en crever, c’est le cas de le dire ! L’Allemagne fédérale reste le modèle absolu de la réussite, nous on est le parent pauvre, les communistes, les moutons, et quand une brebis galeuse tente la fuite, on ne cherche pas à comprendre, on l’abat direct, pour qu’elle ne contamine pas le troupeau tout entier.
Mais moi ce soir, je lis dans tous les yeux des jeunes une fureur de vivre libre, une force puissante qui pourrait bien vous anéantir, tous autant que vous êtes, avec vos képis, vos ordres gutturaux et les canons de vos fusils. On n’a pas d’armes, nous, on n’a que l’enthousiasme, et l’envie. Elle est où, la vôtre ? C’est quoi, votre moteur ? C’est la peur ? Mais nous, on s’en fout, on n’a pas peur de vous.
Comme s’il lisait dans mes pensées, Viktor se dirige droit vers un policier et danse devant lui en le regardant bien dans les yeux. Juste à ce moment-là, une onde d’admiration monte en moi pour lui, et je ne sais plus trop comment interpréter ce que je ressens. J’ai simplement envie qu’il continue de danser comme ça, son beau visage planté au-dessus de la casquette militaire, son corps fin qui ondule au rythme des basses. Il tourne la tête, me regarde et me sourit du coin de la bouche, l’œil canaille. Je vrille, je ne sais pas ce qu’il me prend, je me jette dans ses bras, et devant les yeux ahuris du militaire, on s’embrasse à en perdre haleine. Rien à voir avec ce que j’ai ressenti quand Magda m’a effleurée de ses lèvres mouillées dans la cave. Cette fois-ci, c’est une lame de fond qui monte du bas vers le haut, et qui redescend, et qui remonte… La langue de Viktor joue avec la mienne, c’est nouveau, c’est indécent, c’est tellement fort !
À ce moment-là, nous reconnaissons les accents de la voix magique de Bowie, et c’est comme un rêve, l’éternité nous appartient. On éclate de rire, Viktor me prend par la taille, et on danse, encore, et encore.
C’est la plus belle nuit de toute ma vie.
Des cris montent derrière nous, mais l’intonation n’est plus la même que tout à l’heure. Il y a de la panique dans ces voix-là, de la révolte aussi. Que se passe-t-il ?
On entend une houle de l’autre côté du Mur, après le passage de Bowie. Une phrase scandée en chœur nous parvient, et nous réchauffe l’âme.
« De Muur moet weg ! Le Mur doit partir ! »
Ça ne plait pas ici, les esprits s’échauffent, des bousculades nous poussent les uns contre les autres. Des cars de police cherchent à disperser les milliers de jeunes rassemblés autour du même espoir commun. Vous en voulez, de la pensée unique ? Nous, on en a ! Mais ce n’est pas la même que la vôtre ! Et vous n’aurez pas ce qu’il y a dans nos cœurs, dans nos cerveaux, notre pensée nous appartient ! Notre vie aussi ! L’homme est un être libre, pas un de ces animaux qu’on enchaîne et qu’on abrutit à coups de trique pour qu’il rentre dans le moule. La fantaisie, la différence, c’est ce qui fait la richesse du monde ! Je suis révoltée, tellement en colère, j’ai envie de les frapper moi aussi, à mains nues, quand je vois ce qu’ils nous font subir !
Viktor me ramène brutalement vers lui, m’oblige à faire marche arrière. Il crie.
– Ça ne sert à rien de s’opposer, ils ont déjà arrêté plein de monde, et ils vont continuer ! Viens Nina, viens avec moi, on se tire, tant pis !
– Mais le concert n’est pas fini ! Ils n’ont pas le droit, on ne fait rien de mal !
– Tu veux te faire tabasser ?
Il a l’air malheureux tout d’un coup, furieux de ne pas pouvoir faire plus, et de subir, encore. Derrière le Mur, la musique bat son plein, mais nous on ne peut plus en profiter, c’est fini. La violence a gagné. Pour l’instant. Je pleure en silence, et Viktor me prend par les épaules.
– On s’enfuira Nina, je te le promets. Bientôt. Et on aura une belle vie, loin d’ici. D’accord ?
J’acquiesce en essuyant mes larmes d’un poing rageur. Ils ne m’auront pas. Ils ont déjà pris Klaus, et tant d’autres innocents, on ne va pas se faire avoir encore une fois.
Jörg et Magda nous rejoignent, je ne sais pas où est Claudia, ils pensent qu’elle est rentrée seule, ça m’inquiète, les coups de matraques pleuvent à droite et à gauche, j’espère qu’il ne lui rien arrivé. On court tous les quatre à travers les rues devenues noires, et on rit aussi, excités par cet inoubliable concert clandestin, au pied du Mur de la honte.
Le silence de notre petite cave est assourdissant au regard du vacarme que nous venons de quitter. Jörg allume le poste, mais on ne peut plus danser, on est bien trop fatigués. Il rallume une moitié de cigarette et la fait tourner entre nous, maigre butin, c’est mieux que rien. J’ai très faim, et soif aussi, notre course folle m’a épuisée. Je me cale contre l’épaule de Viktor, et je ferme les yeux. Pudique ou indifférent, je ne sais pas, il n’esquisse aucun mouvement vers moi. Notre baiser me revient en mémoire, et je m’échauffe à ce seul souvenir. La peau de son cou est douce, je le hume légèrement, et puis je recule, moi aussi j’ai peur. Je ne sais pas trop ce qu’on est en train de vivre, quelles ruptures dans nos existences nous ont menés là, ici ce soir, ni quel sens donner à tout ça, au fond.
Plus personne ne parle, je crois que Magda s’est endormie. Seule la voix de Jörg résonne encore, et résume notre folle soirée.
– C’était géant. Il était là, vous vous rendez compte ? Juste là, à portée de main.
Je ne sais pas trop s’il parle de notre rêve d’évasion ou de David Bowie, ou bien des deux. Son regard pétille. Il se rallonge tout contre Magda, et nous nous endormons tous d’un sommeil profond jusqu’aux premières lueurs de l’aube.
C’est le froid qui me réveille en premier. Et la faim. Mon père va me tuer !
– Secouez-vous, allez ! Il faut qu’on y aille, il fait jour !
Mes amis émergent les uns après les autres, l’air complètement ahuri. Le soupirail de la cave laisse filtrer un rai de lumière, juste assez pour que l’on puisse distinguer les traits chiffonnés de chacun. J’ai mal partout, mon ventre est aussi creux que si je n’avais pas mangé depuis trois jours, et l’inquiétude me gagne. Je pense à Claudia, aux agents soupçonneux de la Volkpolizei, la police du peuple, tu parles. Je me demande si notre présence au concert hier soir va être fichée quelque part, dans un dossier où la jeunesse décadente sera jugée et mise au ban de la belle société unifiée autour de son parti socialiste, et je n’ai pas besoin des explications de mon père pour comprendre tout ça. Il ne voit en moi que la petite fille inconsciente des dangers qui l’entourent, je crois qu’il ne réalise pas à quel point les conditions dans lesquelles j’ai grandi ont forgé mon caractère et mes connaissances. Tout ce qu’il m’a dit est imprimé en moi à jamais. L’histoire de Klaus n’est qu’un petit maillon de cette grande chaîne de souffrance qui nous relie tous, autant que nous sommes, quels que soient notre âge et notre milieu social.
Papa me dit que même ses patrons sont morts de peur quand ils voient débarquer des hommes inconnus dans leurs bureaux, soi-disant pour réaliser des contrôles « officiels ». Ma petite fille, notre pays est en dictature, m’a-t-il dit un soir de déprime. Ça non plus, je ne l’ai pas oublié.
Certains d’entre nous sont mangés par la peur, et ils préfèrent courber l’échine, faire exactement tout ce qu’on attend d’eux pour être sûrs de n’avoir aucun problème. Mon père dit que ce sont des traîtres, moi je pense qu’ils ont surtout renoncé à leurs rêves de liberté. Ils acceptent ce qu’on leur impose parce qu’ils n’ont pas d’autre chemin en tête, et ils obéissent, comme des ânes, sans réaliser que si tout le monde relevait la tête, plus rien ne serait possible pour le pouvoir en place. Une goutte d’eau toute seule ne peut pas grand-chose, mais des milliers de gouttes d’eau, ça fait un torrent. Et moi, je veux faire partie du torrent qui emportera le Mur, un jour. Je suis comme mon père, j’y crois aussi. Et si ça ne marche pas, on se sauvera, Viktor me l’a encore promis hier soir.
Quand je pousse la porte de notre petit appartement miteux, mon père est juste derrière, il m’a entendu monter l’escalier. Son visage est décomposé, il éclate en lourds sanglots silencieux qui remontent de sa poitrine, comme s’il les avait trop longtemps contenus. Je suis bouleversée, je n’ai jamais vu mon père pleurer comme ça, aussi fort. Il me regarde intensément, et je ne sais pas trop s’il veut me donner une gifle ou me prendre dans ses bras, alors j’attends, les yeux écarquillés, qu’il se décide. Il s’avance vers moi et me serre si fort que pendant quelques secondes, je ne respire plus. Sa voix mouillée de chagrin se brise contre moi.
– Plus jamais… ma fille, ma petite fille… ne me refais plus jamais ça, j’ai eu si peur. Avec ce concert, et toutes les arrestations que je voyais du balcon, les coups de matraques, et toi qui ne revenais pas… J’ai cru qu’ils t’avaient embarquée, que je ne te reverrais plus.
– Papa, je suis désolée, vraiment… mais il était tard, on est restés au squat et on s’est endormis, je n’étais pas seule, ne t’inquiète pas. S’il te plaît papa, ne t’inquiète plus pour moi comme ça.
Mon père me regarde à travers ses larmes, sa barbe grise me pique les joues. Il sourit tristement.
– Tu ne sais pas de quoi ils sont capables. Ils m’ont déjà pris mon petit frère, je ne veux pas qu’ils me prennent ma fille aussi. Il faut arrêter les conneries, Nina.
– Mais on n’a rien fait de mal ! C’était juste un concert de musique, de l’autre côté du Mur en plus.
– Justement ! Tu ne te rends pas compte à quel point il est symbolique, ce festival ! Pour les autorités, ici, c’est une provocation ouverte, un défi lancé contre leurs valeurs.
Je repense à mon baiser enflammé avec Viktor, devant le policier, et je rosis de plaisir. Tant mieux s’il a pris ça comme une provocation, en tout cas, à ce moment précis nous étions libres du joug de la Stasi, libres du communisme, et si c’était à refaire, je le referais cent fois !
Je souris, et mon air volontaire rend mon père soupçonneux. Il me demande encore de ne pas prendre de risques, car il n’a plus que moi.
Je le trouve vieux, mon père, ce matin. Voilà plusieurs années qu’il vit seul, depuis que ma mère est morte. J’avais sept ans à peine, mais elle était malade depuis si longtemps que mon quotidien n’a pas réellement changé ce jour-là, c’est mon père qui m’a élevée en fin de compte. J’ai l’impression d’avoir toujours vécu en tête-à-tête avec lui. J’éprouve une si grande tendresse pour lui, c’est dur de le voir aussi mal en point, par ma faute qui plus est. Je le soupçonne de revivre en miroir ce soir abominable où il a perdu son frère, et je l’admire de ne pas avoir encore plus de haine envers ce gouvernement à la botte de l’URSS depuis toutes ces années.
Je le prends dans mes bras. Bientôt, ce sera à moi de le protéger, surtout s’il continue à boire comme il le fait. Son foie est déjà mal en point, j’ai peur qu’il ne m’annonce un jour une maladie aussi grave que celle de ma mère. Il me dit régulièrement qu’il veut voir tomber le Mur avant de mourir, j’espère bien que l’avenir lui donnera raison.
La journée s’étire, calme. Je suis surprise de ne pas entendre Claudia m’appeler en bas de la rue, ça ne lui ressemble pas de me laisser sans nouvelles. Mon père l’a vue rentrer hier soir, quand il me guettait depuis le balcon. Je décide d’aller la voir.
C’est sa mère qui m’ouvre la porte. Elle est un peu comme ma seconde maman, lorsque j’étais petite elle prenait le relais de la mienne qui était souvent trop fatiguée pour me surveiller ou me nourrir, alors je passais de longues journées, et parfois même des nuits, chez Claudia. C’est pour ça aussi qu’on n’arrive pas à se lâcher, toujours chez l’une ou chez l’autre, ou au squat avec les autres.
Et puis Magda s’est greffée à notre duo, il y a quelques années. J’ai tout de suite aimé son grain de folie, tandis que Claudia a eu besoin de plus de temps pour se laisser apprivoiser, mais c’est dans son caractère. Elle a eu peur que je ne la laisse tomber pour Magda, je le sais.
Magda est solaire, explosive, belle, et je suis sûre que Claudia n’a pas du tout apprécié qu’elle m’embrasse à la volée dans la cave, l’autre jour. Pourtant, je sais que ce baiser innocent ne sera pas suivi par d’autres, mais ce n’est pas une raison pour ma sage et craintive Claudia. Si je n’étais pas là pour la bousculer un peu, je suis presque sûre qu’elle se laisserait entraîner avec les moutons plus tard, elle est bien trop obéissante, peureuse et respectueuse de la hiérarchie, des normes établies pour oser défier qui que ce soit. Jamais elle n’a contredit un professeur ni transgressé la moindre règle. C’est pour ça que son vol de bières m’a stupéfaite, sur le coup. J’étais fière d’elle, en fait ! Elle s’est complètement dépassée elle-même en accomplissant ce geste.
Franziska m’embrasse comme du bon pain et me propose aussitôt un chocolat chaud. Elle a toujours peur que je ne me nourrisse pas assez, peut-être ce vieux fantasme de la mère nourricière dont je manquerais forcément, puisque je suis orpheline de la mienne. Je refuse poliment et lui demande si je peux aller voir Claudia.
– Vas-y ma belle, tu connais le chemin.
Elle cligne de l’œil. Franziska est aussi extravertie que sa fille est timide, c’est amusant.
Quand je toque à la porte de sa chambre, Claudia ne répond pas. Je pousse doucement le battant, elle est là, allongée sur le lit, ses yeux grands ouverts fixant le plafond.
– Salut, pourquoi tu ne réponds pas ? Qu’est-ce qu’il y a ?
– Salut. Il n’y a rien.
– Tu ne te lèves pas ?
– Non.
– Claudia. Qu’est-ce qu’il se passe ?
Elle me jette un regard en coin et soupire. Elle n’a vraiment pas l’air bien. Je décide de mettre les pieds dans le plat, après tout si moi je ne le fais pas, personne n’osera.
– C’est à cause de Jörg ?
Elle se tourne vers le mur. Je ne vois plus que son dos, et ses fesses un peu trop moulées dans son jean. Claudia est rondouillette, mais moi je l’aime comme ça. Je souris, sa timidité avec moi est déconcertante, je la connais si bien. Elle marmonne.
– De toute façon, il est amoureux de Magda. Ils sont tous amoureux de Magda.
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– C’est la vérité, Nina. Il n’y a vraiment que toi pour ne pas t’en rendre compte. Magda est une allumeuse qui veut séduire tout le monde, toi y compris.
– Tu débloques, Claudia.
Elle se tourne vers moi brusquement, et je lis tant de souffrance dans ses yeux que je cesse de parler.
– Elle t’a volée à moi, et maintenant elle veut me voler Jörg ! Elle n’est heureuse qu’en pillant le bonheur des autres, tu ne comprends pas ? C’est facile pour elle, avec le physique qu’elle a !
– Non Claudia, je ne comprends pas… Je croyais qu’on était toutes amies, qu’il n’y avait pas de problèmes entre nous ?
Elle ricane, je suis perdue. Je pensais sincèrement avoir un certain ascendant sur elle, mais là je sens que ma sœur, ma confidente, m’échappe complètement. Elle s’est réfugiée dans un monde de souffrances et de haine que j’ignorais, et je m’en veux de ne rien avoir vu venir. Claudia est tellement mal dans sa peau qu’elle en devient méchante. Ses yeux lancent des flammes.
– Non mais tu l’as vue l’autre soir, au squat ? Elle s’est carrément mise à poil pour exciter les garçons ! Elle n’a pas supporté que pour une fois, j’ai ma petite part de gloire, avec les bières, alors il a fallu qu’elle ramène toute l’attention sur elle, la reine ! Ah, ça a bien marché je dois dire, elle a eu tout le monde, même toi !
– Claudia, calme-toi… Tu sais bien comment est Magda, elle est fofolle, mais ce n’est pas pour te faire du mal qu’elle a agi comme ça, elle n’a pas réfléchi, c’est tout. Je suis sûre qu’elle ne sait pas que Jörg te plaît, mais toi aussi, tu dois t’imposer un peu plus au lieu de pleurnicher ! Tu n’as qu’à faire comme elle !
– Non, certainement pas. Elle a gagné, je ne mettrai plus les pieds au squat.
Je soupire, le cœur serré. Ce que je redoutais est en train d’arriver. Depuis trois ans environ, cette petite cave abrite nos amitiés et nos élans en plus des rats, mais si Claudia nous abandonne, je ne me sentirais plus le droit d’y aller. Déjà qu’elle se sent trahie par Magda, je ne vais pas lui porter le coup fatal. Elle m’a tellement soutenue pendant mes années grises !
Claudia fixe à nouveau le plafond. Sa voix se radoucit un peu.
– Tu ne me parles pas de Viktor ?
Pour une fois, c’est moi qui suis mal à l’aise. D’habitude, je lui raconte tout, avant même de savoir ce que je ressens vraiment. Mais cette fois-ci, c’est différent. Je n’ai pas envie de partager cette sensation toute neuve, si étrange, que j’ai ressentie lorsque Viktor m’a embrassée. Je me suis sentie précieuse en cet instant, privilégiée. Un horizon clair s’est comme ouvert devant moi, et le ciel s’est paré de couleurs pastel que je ne connaissais pas. D’un seul coup, je ne pataugeais plus dans l’ombre de nos vieux immeubles gris. Je flottais au milieu des nuages, et le soleil m’envoyait de doux rayons orangés.
Et puis j’ai peur. Peur de perdre tout ça, peur que Claudia ait raison, les yeux de Viktor aussi ont brillé quand Magda a enlevé son pull, peut-être qu’il ne s’agit que de ça ?
C’est au tour de Claudia de se moquer de moi.
– Ma parole, c’est bien la première fois que je te vois rougir ! Nina, la fière Nina amoureuse, ça alors ! Et de Viktor en plus !
– Arrête… Je n’en sais rien, si ça se trouve il n’y aura plus rien entre nous, on ne s’est pas revus depuis hier soir, ce n’était qu’un baiser, rien de plus.
– C’est ça, prends-moi pour une idiote en plus. J’ai bien vu comment vous vous regardiez tous les deux.
– On en parlera plus tard. Pour l’instant, j’aimerais vraiment que tu te réconcilies avec Magda. C’est possible, tu crois ?
– Nina, je n’en ai pas envie. Ne me force pas, s’il te plaît.
– Et nos projets ? Comment on fera si tu n’es plus avec nous ?
– Tu es sérieuse ? Nina, enfin… Ce sont des rêves de gosse, tu le sais très bien non ? On s’amuse à croire qu’on est plus malins que tous les autres, mais passer le Mur c’est une légende ! Tu es bien placée pour le savoir.
Elle fait allusion à Klaus, et je la regarde, ahurie. Je ne savais pas qu’elle pouvait être si dure, si amère, déjà. Je prenais sa réserve dans l’élaboration de nos plans pour de la timidité, mais c’est bien pire que ça ! Claudia n’y croit pas en fait, malgré toutes nos discussions, nos rébellions, elle est déjà acquise à la cause du régime qui nous opprime, par défaut, parce qu’elle est comme les autres, trop frileuse pour oser relever la tête ! Je ne peux pas croire que mon amie de toujours renonce ainsi, ma sœur, mon double. Ce n’est pas possible.
– Écoute, poursuit-elle doucement, tu devrais y aller. Réfléchis bien à tout ça, et fais attention avec qui tu traînes. Souviens-toi qu’ils enregistrent tout, ils ont même déjà un dossier sur nous si ça se trouve. Hier on n’aurait pas dû aller à ce concert. Moi je veux avoir un bon travail plus tard, je n’ai pas envie de croupir dans un coin parce que je me serais fait mal voir pour des conneries de jeunesse. Tu comprends ?
– Non, Claudia. Je ne comprends pas.
Je la quitte le cœur à l’envers, la tête en feu. Que nous arrive-t-il ? Le groupe explose, mon amie retourne sa veste, et Viktor… J’ai un besoin viscéral de le voir, là, maintenant, j’ignore pourquoi. Ses grands yeux bruns me hantent depuis hier soir, je ne le vois plus du tout comme un simple ami rassurant. Je le vois à travers les ondes incandescentes d’un désir nouveau que je ne reconnais pas. C’est la première fois.
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