« L’amour d’un père est plus haut que la montagne.
L’amour d’une mère est plus profond que l’océan. »
Proverbe japonais

Prologue
Christophe se concentre. Son chewing-gum coincé entre les dents, la langue collée au palais, il fronce les sourcils et garde ses mains calées sur le volant, en position 10 h 10. Il transpire. Le chauffage est pourtant réglé au minimum, juste assez pour dégivrer le pare-brise du véhicule. Mais c’est la première fois qu’il a le droit de conduire le camion-toupie à béton depuis qu’il travaille dans cette boîte, alors il a la pression. D’un naturel plutôt relax, le jeune homme, cette fois-ci, prend sa mission au sérieux. Le patron a bien insisté, ce matin, avant d’attribuer à chacun son rôle pour la journée.
La grippe fait un retour inattendu dans les équipes, et tout le planning des chantiers en cours s’en trouve modifié. Henri, le conducteur officiel du malaxeur, est cloué au lit avec plus de quarante de fièvre, il a beau être costaud, sa femme a confirmé qu’il ne tenait pas debout. Dans ces conditions, il était impossible pour lui de convoyer le trente-deux tonnes et ses huit mètres cubes de béton attendus sans faute pour la veille.
Par les temps qui courent, la réputation d’une entreprise tient à peu de choses, surtout lorsqu’elle s’engage sur des délais qu’elle ne respecte pas et qui impactent en cascade d’autres corps de métier, alors, ce matin, quoi qu’il arrive, il fallait livrer ce béton. Parmi les maçons et les chefs d’équipe présents à la prise de poste, Christophe était le seul à posséder le permis poids lourds et à avoir accompli la formation spécifique obligatoire. C’est écrit noir sur blanc sur son CV. Il pensait que le boss avait oublié, depuis le temps, mais ce n’était pas le cas. Une fois son café avalé, il s’est tourné vers lui avec un petit sourire et lui a demandé s’il se souvenait encore de la marche à suivre pour conduire cet engin.
Un peu qu’il s’en souvient ! Ce poste, il en rêve. Conducteur de grue aussi, ça lui plairait, mais il faut encore d’autres qualifications. Rester le cul sur son fauteuil et regarder les autres trimer tandis qu’il se contente d’activer la vidange de la cuve, c’est quand même un sacré bon plan, sans compter les primes de risque.
Le vieil Henri doit prendre sa retraite l’année prochaine, alors, si aujourd’hui, Christophe parvient à prouver au chef de chantier qu’il est capable tout autant que lui d’acheminer le béton entre la centrale et la zone de coulage sans encombre, il n’a plus qu’à postuler officiellement, et le tour est joué. C’est Manon qui sera contente, depuis le temps qu’elle lui demande de trouver un emploi fixe, bien rémunéré. Il la comprend. Avec la naissance du petit, elle en a assez de le voir courir de missions d’intérim en contrats à durée déterminée, et de repousser sans cesse le jour où ils pourront enfin prendre rendez-vous avec un conseiller bancaire pour établir une demande de prêt. Elle rêve d’être propriétaire, même d’une toute petite maison ou d’un appartement modeste avec balcon, n’importe où, pourvu que ce soit à elle. C’est sûr, ce n’est pas avec son maigre salaire d’agent des écoles maternelles qu’ils peuvent prétendre à monter un dossier. Alors, pour elle, et pour ce bébé dont il se sent si fier, Christophe tient particulièrement à se donner toutes les chances d’accéder à ce poste.
Jusqu’ici, il n’a rien à se reprocher, tout s’est passé comme sur des roulettes. Hormis cette neige fondue qui commence à tomber dru et qui pourrait compromettre les opérations de dallage si jamais elle s’installait, il est sur le point d’accomplir parfaitement sa mission, avec même un peu d’avance sur le timing prévu.
Jetant un coup d’œil inquiet sur le ciel plombé, le jeune homme décrispe ses mains l’une après l’autre, en relâchant légèrement le volant. Il faut qu’il se calme. Normalement, les gars l’attendent sur place, à une dizaine de kilomètres de là. Il n’aura plus qu’à veiller à la bonne stabilisation de son engin avant d’actionner le bras hydraulique, et laisser faire ses compagnons. Un vrai jeu d’enfant.
L’averse semble cesser. Tout va bien. Il est encore très tôt, les températures avoisinent le zéro degré, mais cela n’est pas incompatible avec le coulage. Soulagé, Christophe tend la main vers son téléphone pour vérifier l’absence de messages de la part de son équipe, puis se ravise. On n’est jamais trop prudent. Il s’est déjà fait avoir une fois, au volant, et ça lui a coûté un bel accrochage. Une seconde d’inattention, le temps de baisser les yeux sur son écran et de les relever, hop, il avait embouti la voiture devant lui qui, au lieu de redémarrer au feu vert, avait calé, tout bêtement. Aucun blessé n’avait été à déplorer, mais il avait perdu tout son bonus d’assurance.
La route est déserte. Hormis cette voiture, au loin, il n’a croisé personne depuis qu’il a quitté la centrale. D’ailleurs, elle se rapproche drôlement vite, cette berline. S’agissant du seul point mobile dans le paysage endormi, Christophe la fixe machinalement. Sa trajectoire est rapide, mais régulière. Il détourne les yeux un instant, puis revient sur elle, intrigué par son changement de cap soudain. C’est mauvais signe.
Lorsqu’elle se met à tanguer comme si le conducteur en avait perdu le contrôle, il a à peine le temps d’appuyer de toutes ses forces sur le frein. Peine perdue. L’inertie est trop forte. Emballé par la légère pente, le camion rempli de béton frais ne pourra pas éviter la collision avec ce maudit véhicule qui fonce maintenant droit sur lui.
Pétrifié par la brutalité de l’événement, le jeune homme ferme les yeux au moment où la voiture se fracasse contre sa calandre. La déflagration est telle qu’il s’attend à n’en retrouver que des débris épars lorsqu’il osera les rouvrir.
Protégé par la hauteur de sa cabine, il n’est pas blessé, seulement choqué et légèrement meurtri au niveau du cou, là où sa ceinture de sécurité s’est bloquée sous la violence de l’arrêt. Mais qu’en est-il du conducteur de la voiture ? Ou de la conductrice ? Y a-t-il des passagers ? Que va-t-il trouver au milieu de cet amas de ferrailles, dont le moteur cassé se met à fumer dans la brume hivernale ?
Tremblant de la tête aux pieds, Christophe ouvre sa portière, saute du camion sans se soucier des dégâts causés par l’accident et se dirige en titubant vers la berline projetée sur le bas-côté de la route. Son capot est replié comme s’il avait été froissé par la main d’un géant, camouflant l’habitacle. Tout l’avant de la voiture est démoli, les pare-brise et les vitres éclatés en mille fragments éparpillés, dont le scintillement se confond avec celui du givre recouvrant l’herbe grise du talus.
Un froid glacial tétanise le jeune homme. Ou bien est-ce la peur de ce qu’il s’apprête à découvrir derrière la tôle accidentée ?
LIZ
Je chantonne. Incroyable. Ces courts moments de douce euphorie ne durent pas, mais quand ils surgissent, j’en profite au maximum, car je sais combien ils sont éphémères. Tels des papillons fragiles, ils volettent dans mon esprit et ouvrent leurs ailes dans ma poitrine, qui s’allège alors considérablement. Ils me font l’effet d’un couvercle de fonte que l’on soulève pour laisser échapper un jet de fumée pressurisée.
La cocotte ne va pas exploser. Enfin, je ne crois pas. Si cela avait dû se produire, je ne serais pas là, en train de sourire à mes carottes râpées. Je relance mon robot ménager, dont le vrombissement effraie tant le petit chat du voisin qu’il dérape sur mon carrelage en se sauvant chez lui, les oreilles plaquées sur son crâne. J’éclate de rire. Oui, vraiment, je vais mieux.
Il ne me reste plus qu’à assaisonner la salade. Samia préfère le citron au vinaigre, aussi j’en ai toujours d’avance, au cas où. Elle ne va plus tarder. Nous avons rapidement repris nos habitudes, compte tenu du contexte houleux dans lequel nous nous étions quittées.
Tout a changé. Ou pas grand-chose, selon l’angle de vue que l’on adopte. Mais tout de même, je ne vis plus avec Guillaume, Samia est enceinte, nous avons cessé de travailler ensemble… Pourtant, ils sont tous deux présents dans ma vie, comme avant. Presque comme avant. Je dois tout réapprendre, encore une fois.
Certains jours, j’ai l’impression d’être en convalescence. Comme au Lavandin, quand Alex me manipulait et que j’essayais de paraître la plus forte possible pour avoir accès aux machines avant Thibault. Je bluffais, la plupart du temps, mais personne ne s’en rendait compte, enfin, je crois. Une fois que j’ai accepté d’aller mieux et de m’en donner les moyens, j’ai progressé en un temps record. Peut-être que ça marchera, cette fois encore ?
Ce ne sont plus des blessures physiques que je dois réparer, même si j’ai encore besoin de séances de kiné hebdomadaires. Ce sont des bleus à l’âme, au cœur, à l’égo. J’en ai vraiment pris plein la figure, quand même. Et sans filet de protection. Tiens, Liz, c’est pour toi, tu n’en avais pas encore eu assez…
Je ne sais pas pourquoi je suis passée si vite de la colère la plus noire qu’il m’ait été donné de ressentir à cette vague amertume, comme un ballon de baudruche qui se dégonfle brutalement. Samia pense que c’est le fait d’avoir tenu Malo dans mes bras, mais, maintenant qu’elle est enceinte, elle interprète tout à la faveur des hormones, c’est normal.
Elle est incroyable, comme toujours. On a pu s’expliquer rapidement après son voyage au Maroc. Je crois que j’ai vraiment marqué des points en venant la chercher par surprise à l’aéroport, et Adel a assuré en gardant le secret. On a pleuré comme des madeleines, toutes les deux, sur le chemin du retour.
Elle a compris pourquoi j’avais embauché si vite une nouvelle assistante. Avec mon handicap, elle est bien placée pour savoir que, toute seule, je n’irai pas bien loin. Elle a tout de même accusé le coup en découvrant l’enseigne de l’agence dépourvue de ses initiales. Je sais ce que cela représentait pour elle et, sur l’instant, je m’en suis voulu de lui infliger cette déception. Mais je n’allais pas revenir en arrière, même si on s’était réconciliées. Pas dans l’immédiat, en tout cas.
Samia est tellement intelligente. Bon, OK, elle est brute de décoffrage, mais c’est aussi ce qui fait sa force. Cela m’était pourtant égal qu’elle n’ait reçu aucune formation. Malgré son éternel syndrome de l’imposteur, son expérience sur le terrain et sa débrouillardise compensent largement son absence de diplômes. Et même si, égoïstement, j’aurais aimé la reprendre à la place d’Amélie, notre discussion m’a permis de saisir que ce n’était pas la meilleure solution pour elle. C’était trop facile. Et, tu comprends, m’a-t-elle sorti, maintenant, je dois montrer ce que j’ai dans le ventre, hormis ma mini-guerrière, bien sûr ! Moi toute seule, sans l’aide de personne. Je sais qu’elle n’est pas dupe, je lui avais offert un contrat de travail en or. Un contrat d’amitié, plutôt. Et Samia, ce qu’elle veut, c’est mériter sa place. Son principal complexe depuis que je la connais… Alors, pour montrer l’exemple à son futur enfant, elle choisit l’inconfort. Avant même que je lui propose de la reprendre, elle m’a annoncé qu’elle ne risquerait pas une deuxième fois de mettre notre amitié en péril et que, si un jour on devait retravailler ensemble, ce serait en s’associant, quand elle en aurait les moyens.
Je suis si fière d’elle ! J’ai presque l’impression de regarder mon enfant voler de ses propres ailes pour la toute première fois…
De son côté, elle est persuadée qu’elle attend une fille. Si c’est le cas, en voilà une qui partira dans la vie avec des bases en béton, malgré une histoire familiale un peu compliquée. Je n’en reviens toujours pas de ce qu’ils m’ont raconté à propos du père d’Adel. Comment peut-on vivre toute une existence avec de pareils drames enfouis au fond de soi ? C’est incroyable. Cela dit, chacun porte ses propres casseroles. Et les miennes sont loin d’être résolues.
La sonnette de l’interphone me fait sursauter. Je dirige mes roues vers la porte d’entrée et presse sur l’interrupteur.
– Oui ?
– Tu m’ouvres ?
Les accents de sa voix joyeuse prolongent en moi le picotement agréable que j’ai ressenti en préparant notre déjeuner. Les papillons sont toujours là. Tant mieux. Ces moments-là me permettent de comprendre à quel point ma solitude a été douloureuse.
J’entrouvre le battant et retourne dans la cuisine pour surveiller la cuisson du saumon. Le riz sauvage mijote à feu doux. Les assiettes sont mises, un rayon de soleil se faufile par la fenêtre et vient atterrir pile au milieu de la table, comme un heureux présage.
Le tourbillon Samia se rue dans mon appartement, pose un objet volumineux par terre et vient m’embrasser dans un sillage de vanille.
– Ça va, ma poule ? T’es toute belle !
– Merci, toi aussi… C’est quoi, ce carton ? Tu déménages ?
– Non, enfin, pas encore. C’est pour toi. Un truc que j’t’avais promis… Prête ?
Son air malicieux me fait craindre le pire.
– Tu sais que je n’aime pas trop les surprises, surtout en ce moment…
– Oui, mais, celle-là, elle va te plaire. Fais-moi confiance.
Elle se penche alors vers la caisse, l’ouvre et revient vers moi avec son cadeau dans les bras. Mes yeux s’agrandissent de stupeur. Elle a osé.
SAMIA
Bon, en vrai, j’en mène pas large. Depuis notre p’tit voyage à Essaouira, l’eau a coulé sous les ponts. Et pas le ruisseau tranquillou… Plutôt le torrent de montagne bien vénère, surtout pour Liz. Mais justement, je suis sûre que c’est le bon moment, pour elle. Allez, viens là, mon pépère… Il dort, ce couillon. Qu’est-ce qu’il est mignon…
Ça y est, Liz l’a vu. Oh là là, elle est toute blanche. J’ai encore fait une connerie, moi. Bon, Jad, faut qu’tu donnes tout, là…
– C’est pas vrai ! Tu m’as pris un chaton ?
– Bah oui, faut croire… Tu te souviens que j’t’en avais promis un, quand même ?
– Oui, mais… c’était il y a longtemps, et puis je suis toute seule, maintenant, moi…
– Justement ! Et le mois de juillet n’est pas si loin, t’exagères !
Elle ouvre des yeux comme des billes. Je vais pas tarder à savoir si elle va m’engueuler ou me remercier. Bon, ni l’un ni l’autre. Voilà qu’elle pleure, maintenant. Je reste plantée devant elle comme une idiote, avec le petit chat dans les bras.
– Il est sevré, vacciné, propre et tout, t’inquiète pas…
Elle hoquette.
– Donne-le-moi.
– T’es sûre ? T’as pas l’air bien…
– Oui, allez !
Elle tend les bras vers moi avec son autorité naturelle, et, quand elle m’ordonne quelque chose, c’est plus fort que moi, faut que je lui obéisse. Je pose délicatement le p’tit loustic sur ses genoux. J’ai eu du mal à le dégoter, celui-là, ils étaient tous trop grands sur les annonces, et je voulais vraiment un bébé, pour des tas de raisons. Comme s’il avait compris qu’il était arrivé chez lui, le chaton renifle ses mains, ses vêtements, et se couche en rond tout contre elle, comme l’avait fait celui d’Essaouira.
– Y a pas à dire, t’as le feeling avec les chats…
Je parle tout doucement pour ne pas rompre la magie. Liz sourit à travers ses larmes, on dirait qu’un arc-en-ciel traverse son visage.
– Il est tellement beau.
C’est vrai. J’avoue qu’au stade où j’en étais, j’aurais pris même le plus moche, mais la couleur de son pelage est magnifique. On dirait du caramel au lait. Il a une minuscule truffe et des coussinets rose pâle. Des yeux bleus. J’crois que c’est rare. J’en sais rien, en vrai, j’y connais pas grand-chose en chat, mais c’est un fait, Jad est à croquer. Bien joué, mon pote, mission séduction accomplie.
– Voilà, comme ça, toi aussi, t’as ton bébé à toi !
Elle me lance un regard noir et cesse aussitôt de pleurer. Je crois que je suis allée un peu trop loin. Pourtant, c’était bien l’idée de départ, non ? J’en rajoute une couche, histoire d’enfoncer le clou.
– En plus, il est bien plus beau que le p’tit rat tout fripé !
Elle consent à sourire.
– Ça fait longtemps que Malo n’a plus rien d’un rat, ni même d’un chaton ! C’est un beau bébé, maintenant, même toi tu le trouverais mignon, je t’assure.
– Tu le vois souvent ?
– À chaque fois que Guillaume a son droit de visite, mais ce n’est que deux fois par semaine, pendant une heure, alors ça passe vite.
– Et ça te fait quoi ?
Elle soupire en levant les yeux au ciel. Elle doit bien se douter, pourtant, que j’ai envie d’en savoir plus. Comme si c’était mon genre de tourner autour du pot… Mais elle préfère détourner mon attention en me demandant comment s’appelle le chat. OK, pour cette fois-ci, je passe l’éponge. Je pense qu’elle-même n’est pas très à l’aise avec ce qu’elle ressent, si ça se trouve, elle l’ignore aussi.
– T’as oublié ? On avait dit « Jadid », Jad en abrégé !
– Ah oui, c’est vrai. J’en reviens pas que tu te sois souvenue de tout ça ! Toi, alors…
Elle le caresse machinalement. Le p’tit rouquin se met à ronronner si fort qu’on éclate de rire en même temps.
– Au moins, celui-là, c’est pas un stressé !
– Tant mieux, ça compensera avec moi.
– T’as repris rendez-vous avec la psy ?
– Oui, maman.
– Ça sert à rien de prendre tes grands airs avec moi, hein, j’te connais.
– Je sais. Bon, assieds-toi, le riz est prêt.
Elle s’installe à son tour en face de moi, Jad toujours sur les genoux.
– Il y a quoi d’autre, dans ce carton ?
– Un bac à litière et des croquettes. Ça te permettra de démarrer.
– Donc, tu considères que j’accepte ton cadeau ?
– Évidemment ! De toute façon, c’est trop tard, t’es amoureuse de lui. J’me trompe ?
– Non.
On rit à nouveau. C’est tellement bon de la retrouver, j’en aurais presque envie de pleurer, moi aussi. C’est dingue, ça, j’étais pas aussi sensible, avant. Encore ces foutues hormones. Adel est drôlement patient, il me reproche jamais mes sautes d’humeur, alors qu’il aurait bien le droit d’en avoir, lui aussi. Ça l’a secoué, toutes ces histoires à propos du passé de son père, et, en même temps, il a l’air soulagé. Il est resté en contact avec Jasmine, sa jolie cousine. Ils s’envoient des messages et s’appellent de temps en temps, ils apprennent à se connaître. Je suis contente pour eux. Et pour notre fille. C’est mieux d’arriver dans une famille apaisée, qui assume ses problèmes. Avec Adel, on aime pas les non-dits. C’est destructeur. J’espère qu’il y en aura jamais, entre nous. Il insiste pour qu’on déménage, ces temps-ci. Liz m’a promis qu’elle nous trouverait la maison parfaite, pas trop loin de la ville, avec un petit jardin et suffisamment de chambres pour monter une dynastie Alaoui. J’lui ai dit de se calmer. On va déjà pondre celle-là, et après, on verra.
De mon côté, j’aimerais bien me stabiliser professionnellement avant la naissance de ma crevette. Je sais qu’Adel assure, mais j’ai jamais dépendu de personne, et, même si je l’aime plus que tout, ça change rien. Dans un coin de ma tête, il y a ce rendez-vous avec Marianne. J’essaie de pas trop y penser, pour pas que ça me porte malheur. Je suis superstitieuse comme une vieille bique, parfois. On s’refait pas.
GUILLAUME
Si ce studio est aussi mal isolé que je le pense, l’option de chercher ou non un appartement digne de ce nom ne se posera plus. Après la canicule de l’été, j’ai bien l’impression que je vais devoir subir le froid hivernal. Regarde-moi ça, avec le vent, on dirait presque que la fenêtre est ouverte, ça passe par tous les interstices. Voyons l’état du chauffage… Pff, c’est vétuste à souhait, croisons les doigts pour que le système ne prenne pas feu quand je vais l’allumer pour la première fois. De vrais grille-pains, ces trucs-là…
Je ne peux pas recevoir Malo ici, pas dans ces conditions. Sur une heure ou deux, passe encore, mais si jamais le juge m’accorde bientôt une journée complète, comme je l’espère, il faut impérativement que je cherche un autre logement. À moins que Liz n’accepte qu’on se remette ensemble pour de bon. On a déjà fait tellement de progrès, tous les deux, je n’en espérais pas tant.
Le boulot m’appelle, qu’est-ce qu’ils veulent, encore ?
– Oui ?
– Salut, Guillaume, c’est Max. Désolé de te déranger sur un repos, on a un arrêt et personne n’est dispo sur la nuit qui arrive. Tu pourrais… ?
Je soupire fort pour qu’il perçoive mon mécontentement. Depuis que je suis à nouveau célibataire, c’est toujours moi qu’ils sollicitent en cas de problème d’effectif. C’est déjà la troisième fois ce mois-ci, alors que je n’ai même pas pris tous mes congés. Ils n’avaient plus d’intérêt, étant donné que Liz et moi avons annulé notre mariage et qu’il était hors de question de partir où que ce soit.
Je considère comme un grand privilège la porte qu’elle me laisse ouverte dans sa vie. Nous sommes tous les deux blessés par ce qu’il nous est arrivé, elle plus que moi, bien entendu. Mais je crois sincèrement que, sans réussir encore à me pardonner, elle a compris mes motivations. Elle sait que j’ai agi en dernier recours. Il suffit de voir combien je galère, maintenant, à m’occuper de mon fils. J’ai l’impression de devoir voler des petits bouts de sa vie, par-ci par-là, comme si on était tous les deux des clandestins et qu’on devait justifier en permanence notre droit à nous aimer. Malo ne s’en rend pas encore compte, heureusement. Il se contente de nicher sa petite tête dans mon cou et de répondre à mes sourires quand il est dans mes bras. Il a un regard réellement incroyable. Ses yeux étaient gris à la naissance, comme tous ceux des nouveau-nés. Peu à peu, ils ont viré à la couleur noisette, et maintenant, ils sont d’un beau brun chaleureux, comme ceux de sa mère, avant qu’elle ne m’éjecte de sa vie.
– Bon, c’est d’accord pour cette fois encore, mais le prochain coup, vous vous débrouillerez sans moi.
– Super, merci beaucoup, t’es au top !
– Ouais, je sais. Allez, à ce soir.
En réalité, je dois reconnaître que ces gardes improvisées m’arrangent bien aussi, d’un certain côté. J’ai encore beaucoup de mal à rester tout seul ici. Je tourne en rond comme un con, je me sens inutile. Liz ne veut pas qu’on reprenne une vie de couple établie. Pas encore. En un sens, on retrouve les vieilles habitudes de nos années estudiantines, chacun chez soi, l’insouciance en moins. Et l’engagement en plus. Quoi qu’il arrive, je ne me vois pas arpenter les bars ou les soirées sans elle, comme si j’étais réellement célibataire.
C’est assez étrange. Pour l’instant, je ne l’ai pas encore vue sans Malo. Petite sentinelle vigilante, il est notre garde-fou. En sa présence, on se concentre sur l’essentiel. On ne se touche pas physiquement, on s’observe, et on se parle, bien sûr. On se répare tout doucement. Liz est si belle, si forte malgré tout ce qu’elle croit. Je sais qu’elle s’imagine à terre, encore une fois, mais elle a tort. Elle vacille sous la violence du vent, mais elle ne chute pas. Tout comme les fractures qui génèrent la fabrication d’un nouveau tissu osseux, parfois même plus solide que le précédent, elle se renforce au gré des épreuves subies. Elle grandit sans cesse, elle s’ajuste aux éléments, et moi, je ne peux qu’admirer une fois encore sa métamorphose.
Quand j’ai forcé sa porte pour lui déposer Malo dans les bras, c’était quitte ou double. J’étais animé d’une volonté féroce de partager ça avec elle, cet amour désormais indissociable de ma vie. On s’aimait tellement, tous les deux, depuis tant d’années, c’était inconcevable qu’elle ne fasse pas partie de l’équation.
L’échec aurait été insoutenable, mais si, à ce moment-là, elle m’avait demandé de choisir entre mon enfant et elle, j’aurais assumé ce chagrin de la perdre définitivement. Je crois qu’elle le savait.
Cela ne règle pas tout, loin de là, mais j’ai tout de même eu ma réponse. Quelles que soient les embûches, j’ai Liz dans la peau. Et je fais toujours partie de sa vie.
Je sais qu’il est bien trop tôt pour envisager une nouvelle vie commune, mais j’hésite à me lancer et à m’installer ailleurs, tout seul. J’ai l’impression que ce serait un aveu d’échec, dans l’état actuel des choses. Ou, au mieux, une invitation au statu quo. Alors que je me retiens déjà de toutes mes forces de ne pas la prendre dans mes bras et de l’embrasser fougueusement, comme avant. Quand je repense à cet été, avant que tout ne bascule, et qu’elle osait enfin se dénuder autrement qu’au fond du lit… J’ai soif de sa peau, de ses seins, de son corps tout entier. Je brûle du manque d’elle.
La nuit, je me réveille souvent en sueur, le sexe dur de mon désir pour Liz. Des images torrides traversent mes insomnies. Je rêve d’elle, aussi. C’est incontrôlable. J’avoue que, la plupart du temps, elle n’est pas paralysée, dans mes songes. Je ne sais pas pourquoi. Elle me chevauche et serre mon bassin entre ses cuisses, si fort qu’elle me fait presque mal. Et elle ondule d’avant en arrière, ses yeux se révulsant sous l’effet du plaisir que je lui procure. Comme j’aimerais me réveiller à ses côtés, dans ces moments-là.
L’après-midi est déjà terminé, je n’ai pas vu le temps passer. J’ai traîné pendant au moins deux heures sur des sites de location immobilière, je ne peux quand même pas lui demander, à elle, de me trouver un appartement. Pourtant, elle serait la mieux placée pour cela. Elle me connaît par cœur, on a les mêmes goûts. Je sais qu’elle est déjà en quête d’une maison pour Adel et Samia, après tout peut-être que je pourrai lui en parler la prochaine fois que l’on se verra ? Je lui ai promis la plus grande transparence, pour qu’elle puisse me refaire confiance un jour. À moi de tenir parole.
Je n’aurai pas Malo avant mercredi. Cela fait presque un mois que Liz et moi ne nous voyons qu’en sa présence, et j’ai envie de passer à la vitesse supérieure. Je vais lui envoyer un SMS, ça sera moins direct.
« J’ai une garde cette nuit, ce n’était pas prévu. Ça te dit que je t’apporte les croissants, demain matin ? »
Sa réponse fuse.
« D’accord. Hâte de te voir. »
Mon cœur s’emballe. La nuit va me sembler longue.
AUDREY
Comment fait-elle pour me supporter ? Si j’étais à sa place, cela fait bien longtemps que j’aurais mis les voiles. Une amie comme ça, non merci… Je passe mon temps à faire la gueule, à râler, je suis moche à faire peur et je m’en fous, à quoi bon prendre soin de moi, pour plaire à qui ? De toute façon, je n’en ai pas l’énergie.
Mes seules forces vives, et il n’y en a pas beaucoup, je les garde pour mon fils. Je suis tellement désolée, mon petit homme, de t’imposer une maman pareille… J’ai l’impression de n’être bonne à rien. Tu as quatre mois, maintenant, deux seulement en âge corrigé, pourtant tu es si éveillé que, hormis ton petit gabarit, personne ne peut deviner que tu es né avec deux mois d’avance. Ton sourire me fait craquer, tout comme cette fossette adorable qui se creuse un peu plus chaque jour au milieu de ta joue droite… J’essaie de ne pas penser à celle de ton père, tu as la même, évidemment. Je t’ai au moins donné la couleur de mes yeux. Pour tout le reste, il est encore un peu tôt pour le dire.
Quand je pense que Guillaume s’est permis de faire remarquer que tu ne tenais pas bien ta tête et que ça l’inquiétait… On voit bien qu’il ne vit pas avec toi. Tes premiers éclats de rire, tes petits bruits, ta façon intense de suivre des yeux les objets qui passent à ta portée, tout cela montre bien que tu n’es pas en retard. A-t-il déjà oublié ta prématurité ? C’est normal que tu prennes un peu plus de temps que les autres à te tonifier. Il ne l’a pas vécu dans sa chair, lui, cet accouchement en avance, moi oui. J’en ai payé le prix fort, d’ailleurs. Le prix de ma fertilité. Mais je ne veux pas penser à ça. Pas maintenant.
C’est l’heure du goûter. Charlotte est en train de te donner à manger. Une cuillère pour Noé, une cuillère pour Malo… À ce rythme-là, la compote de pommes est vite engloutie. Surtout par ton copain, en fait, car pour toi, il s’agit plus d’une initiation qu’autre chose.
Je pose une main sur la nuque de mon amie. Elle sourit. C’est fou comme elle aime ces petits contacts entre nous. Je ne suis pas naïve, je vois bien qu’elle a des sentiments pour moi, pourquoi s’infligerait-elle tout cela, autrement ?
– Tu veux que je prenne le relais ?
– Non, pourquoi ? Regarde comme ils s’en sortent bien, nos petits monstres.
J’accentue brièvement la pression de ma main pour la remercier et pars m’allonger pour une courte sieste. Le sommeil. Ce refuge absolu. C’est encore là que je me sens le mieux.
Après le goûter viendront le change, le câlin, les pleurs, la promenade en poussette, la préparation du repas du soir, le bain, le rituel du coucher… Le tout suivi d’une nuit plus ou moins réparatrice, et on repart pour un tour le lendemain matin. Les journées s’enchaînent, à la fois monotones et rythmées, sur une petite musique qui n’en finit plus de m’attirer vers le fond.
Noé pousse un cri aigu. Charlotte lui répond gentiment. Son calme et son humeur égale m’impressionnent, moi qui balance entre une tristesse écrasante et quelques éclairs d’intérêt sincère pour mon fils. Je la vois comme une mère idéale, entièrement dévouée à son entourage, sans attente particulière en retour.
Il m’arrive de m’interroger sur ce que je ressens à son égard. Honnêtement, je n’en ai aucune idée. Aussi loin que je m’en souvienne, je n’ai jamais eu d’attirance physique envers une fille.
Une fois seulement, j’ai éprouvé des sentiments que l’on pourrait presque qualifier d’amoureux vis-à-vis de la grande sœur d’une copine de classe qui m’invitait régulièrement chez elle, après le lycée. J’étais en seconde, Jade en terminale, section sport études. Elle remplaçait parfois la professeure de danse qui nous donnait des cours à l’association du quartier. Je l’admirais beaucoup. Je la trouvais extrêmement belle, sûre d’elle, solaire. Elle riait fort, dansait comme une déesse, et je me démenais pour qu’elle m’observe, durant les cours. Il me fallait son attention, ses compliments. Je voulais exister dans ses yeux, avoir la confirmation que j’étais digne d’être regardée, respectée et aimée. Que je valais quelque chose.
Le soir, en rentrant des cours, je ne fantasmais pas sur un quelconque rapprochement physique avec elle, mais mon obsession grandissante me faisait imaginer divers scénarios dans lesquels elle me choisissait pour les solos, me félicitait sur mes variations impeccables, m’invitait à sortir avec elle et ses amis… Je crois que j’étais surtout en manque de la validation d’un regard sur moi, d’un regard qui compte. Comme celui d’un père sur sa fille ?
Certains jours, je culpabilise vis-à-vis de Charlotte. J’ai l’impression de profiter de sa gentillesse et de son dévouement sans rien lui donner en retour. Je me sens comme une coquille vide. Elle insiste lourdement pour que je voie un psy, mais je n’en ai pas envie. Pour lui raconter quoi ?
En fait, les seuls moments où je me sens redevenir vivante, hormis lors de mes échanges avec Malo, sont ceux où, paradoxalement, je suis en colère. Et, depuis que Guillaume m’a assignée en justice à propos de la garde de notre enfant, les occasions ne manquent pas. J’ai de plus en plus de mal à respecter les créneaux imposés, je crois bien que, si Charlotte n’était pas là pour faire l’intermédiaire, je ne lui ouvrirais même pas la porte. D’ailleurs, on ne s’est toujours pas revus depuis ce fameux jour où je lui ai demandé de choisir entre son ex et moi. Enfin, son ex… Visiblement, il ne l’avait jamais quittée, même quand il passait toutes ses journées et une partie de ses nuits dans mon appartement, soi-disant pour s’occuper de Malo. Je veux bien croire qu’il ait eu envie de faire connaissance avec lui, mais je reste persuadée qu’à un moment donné, il était plus intéressé par mes seins que par son fils. Je comprends d’autant moins sa réaction quand je lui ai carrément sauté dessus, comment est-ce que j’ai pu en arriver là, d’ailleurs ? Quelle humiliation, quand j’y repense… Il a dû avoir des remords au dernier moment, comme tous les mecs qui ont peur de s’engager.
Pourquoi est-ce que je rumine encore à propos de tout ça ? Je ferais mieux de dormir, mais ce vieux pull laisse passer l’air, c’est désagréable. Il commence à faire froid, d’ailleurs, l’été me paraît déjà si loin.
Noé pleure. Ou bien est-ce Malo ? Voilà que je ne reconnais même plus la voix de mon propre fils, je suis vraiment nulle… Et, comme d’habitude, Charlotte assure. Elle me file des complexes, mais si elle n’était pas là… J’en ai des sueurs froides. Je me sens incapable de m’occuper de mon bébé toute seule. Certains jours, ça va à peu près, mais d’autres, j’ai à peine la force de me lever. Je n’ai plus aucune motivation pour quoi que ce soit, je me sens faible, vide. Or, si un juge a été capable de m’enlever mon petit garçon quelques heures par semaine sans que j’aie mon mot à dire là-dessus, je préfère ne pas imaginer la sentence s’il estimait que je n’étais pas apte à prendre soin de lui au quotidien.
Se pourrait-il qu’un jour Guillaume récupère la garde entière de notre fils ? C’est ma principale hantise depuis que j’ai ouvert cette maudite convocation au tribunal. Charlotte me gronde quand je lui en parle, mais plus les jours passent, plus je lis dans ses yeux une étrange inquiétude. Elle semble chercher quelque chose, ou quelqu’un, qui a disparu. Le fantôme d’Audrey. J’en viens à devenir cynique, c’est toujours mieux que de m’effondrer, même si les deux ne sont pas incompatibles.
Je ne ressens plus rien pour personne. Même quand je pense à Guillaume, c’est le néant. Mis à part cette fureur qui me galvanise encore un peu, et le rire de Malo. Ce sont les deux seules choses au monde capables de me faire éprouver une quelconque émotion.
Le reste du temps, je fais semblant.
* En tant que Partenaire Amazon, je réalise un bénéfice sur les achats remplissant les conditions requises.
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.