« Un jour, ceux que nous aimons passent de l’autre côté des choses. Ils quittent leur corps visible pour entrer dans l’invisible. Les proches pleurent, mais, dans leur jardin secret, la relation aux morts reste vivante. Comme si ces derniers étaient seulement passés de l’autre côté d’un miroir. »
Marie de Hennezel (Vivre avec l’invisible)

Première partie
Été
chapitre 1
Je m’appelle Rose Martin. Mon prénom m’a valu quelques moqueries durant mes études, lesquelles furent par ailleurs assez courtes, car je n’aimais pas rester assise de longues heures derrière un bureau. Quoi qu’il en soit, porter un nom de fleur lorsqu’on étudie la nature, ça en a amusé plus d’un.
Je m’en fichais, j’ai appris très tôt à braver l’opinion des autres. Mes parents m’ont élevée comme ça. Ils n’étaient pas spécialement contestataires mais ils avaient à la fois des pensées bien arrêtées sur ce qui leur semblait juste, et le courage de leurs convictions.
J’étais leur fille unique, je les aimais profondément et la vie qu’ils me proposaient me convenait. Et puis surtout, ils me faisaient confiance. Je crois que ce fut leur plus grand cadeau.
Ma mère est morte d’une leucémie il y a cinq ans. J’en avais vingt. Mon père et moi avons fait bloc plus que jamais contre le reste du monde, c’est-à-dire essentiellement le hameau où l’on vit et que je n’ai jamais vraiment quitté.
— Rose, tu es là ?
L’unique personne susceptible de s’aventurer jusque chez moi à cette heure-ci ne peut être que lui. Il est également le seul que je n’entende pas arriver à des kilomètres à la ronde.
— Papa, qu’est-ce qui t’amène ?
June l’accueille d’un hennissement satisfait. Elle adore mon père et le lui fait savoir à grands hochements de tête jusqu’à ce qu’il tende vers elle sa main ouverte sur un morceau de pain sec ou une demi-carotte oubliée au fond de ses poches.
Elle s’approche de lui en crabe, les yeux séducteurs. Il fouille un moment dans sa vareuse avant d’en sortir un trognon de pomme. June s’ébroue. Elle avance ses babines douces et veloutées vers la paume de mon père et saisit le mets de choix avec sa langue moelleuse. Mon père s’essuie les mains sur son pantalon et caresse le museau de June qui appuie un court instant son front contre son épaule en guise de remerciement.
Les poings sur les hanches, j’attends qu’il se tourne vers moi tandis que ma jument retourne à ses occupations.
— Salut ma fille.
— Je te sers un café ?
— Pas de refus.
Les rayons rasants du soleil levant éclairent la brume tout autour de ma maison et donnent aux sous-bois un aspect fantastique. Je suis fan de ces aurores lumineuses et ouatées. On se croirait au commencement du monde.
Mon père entre et s’assied à sa place, face à la fenêtre. Il lisse du plat de la main ma vieille toile cirée. Elvis remue la queue depuis son panier, lui aussi quémande l’attention de mon père, mais il patiente.
Il règne une lumière douce dans ma petite cuisine, je bâille en allumant le gaz sous la cafetière italienne qui a dû voir la guerre tant elle est terne et cabossée.
Nous laissons les bruits de la forêt saturer l’espace de ses chants et de ses craquements que nous percevons mieux que quiconque. Mon inconscient reconnaît chacun des cris, mélodies, bourdonnements et autres sifflements émis par la faune et la flore environnantes. Je suis née dans cette forêt et j’y mourrai probablement ; roitelets, bécassines, rousserolles, pics noirs et sarcelles ne chantent que pour moi.
Mon père s’éclaircit la gorge.
— Tu sais que le fils Faure est revenu de Paris ?
— Ouais.
— Il a pris l’accent pointu, je me demande ce que ça va donner avec son père.
Le café bouillant répand son arôme chaleureux autour de nous lorsque je le verse dans nos tasses. Serré et sans sucre pour nous deux, il me brûle le palais mais je ne l’aime que comme ça, presque agressif.
Elvis se met à couiner. D’un geste du menton, je l’autorise à sortir.
Je lape une deuxième gorgée aussi amère que la première et grommelle à l’intention de mon père.
— Les Faure sont le cadet de mes soucis.
— Tu devrais peut-être t’intéresser un peu plus à ce qui se passe au village ces temps-ci. Ça ragote pas mal.
— À quel sujet ?
— J’ai l’impression qu’ils trament un truc.
— Joseph Faure trame toujours des trucs. On est bien placés pour le savoir.
Mon père ôte sa veste. Malgré l’heure matinale, la température estivale commence déjà à prendre le pas sur la fraîcheur de la nuit.
— Tiens, goûte-moi ça. Je les ai ramassées hier soir.
Je pose sur la table un bol rempli de framboises joufflues. Nous les dégustons quelques instants en silence, puis mon père revient à l’assaut. La ride verticale qui barre son front signe une préoccupation qui n’a rien de passager.
— Tu as tort de considérer tout ça à la légère. Joseph est à la mairie maintenant, il peut te nuire plus que tu ne l’imagines.
— Papa, tu as vraiment débarqué à l’aube pour me parler de Faure ?
— J’ai pas dormi de la nuit.
— Vu ta tête, ça ne m’étonne pas. Arrête de te faire du souci pour moi, je suis une grande fille, je sais ce que j’ai à faire.
— J’ai pas dit le contraire. Mais je sens bien que les gens causent, hier au marché même, la Sylvie m’a regardé d’un drôle d’air. Je suis parti.
— Et mon Saint-Nectaire alors ?
Mon père ouvre les bras, la mine désolée. Plus il vieillit, plus il a du mal à s’affranchir du regard d’autrui. La mort de ma mère l’a affaibli de ce point de vue là, c’était elle la forte tête, elle qui défendait vent debout ses convictions et fustigeait les faux culs. C’est son exemple que j’essaie de suivre en tentant ce matin de rassurer mon père.
— T’inquiète pas, je m’en fiche, du fromage, je n’ai qu’à me pencher pour trouver à manger ici, tu le sais. Faure ne me fait pas peur, son fils non plus.
— Tu ne te souviens pas de lui ? Vous étiez amis à l’école, ta mère l’invitait en douce à venir prendre le goûter à la maison.
— Bien sûr que si. Mais le mec qui débarque de Paris n’a plus l’air d’avoir grand-chose à voir avec le petit Max d’antan. J’aime autant garder intactes les images de mon passé.
— Pas faux. C’était un bon gamin pourtant à l’époque. Il soûlait ta mère pour qu’elle lui apprenne le secret de ses potions, tu te rappelles ?
Je laisse mon regard errer sur les étagères murales, à la recherche des cahiers de maman, ceux où elle notait de son écriture large et ronde ses trouvailles et les recettes de ses breuvages magiques, comme elle les appelait.
Ma mère avait la passion des plantes et des animaux. « Une vraie sorcière », la taquinait mon père, tout en reconnaissant que ses diverses décoctions et cataplasmes le soulageaient plus efficacement que n’importe quel remède du pharmacien.
Il l’adorait. Leur amour aurait pu être gênant s’ils m’en avaient exclue, mais ma mère essayait toujours de me faire partager leur complicité. Elle insistait sur ce lien spécial qui nous unissait ; dans ses yeux, je me sentais forte, belle et unique. Durant toute mon enfance, elle a été mon univers, l’ombre et la lumière de ma vie.
Elle m’a tout appris.
chapitre 2
J’ai passé mon concours de garde forestier l’année de la récidive du cancer de ma mère. Je n’en éprouvais pas spécialement le besoin, mais l’inquiétude que je lisais dans ses yeux m’a poussée à concrétiser une forme d’assurance pour l’avenir qui la tranquillisait.
Son soulagement lorsque je lui ai annoncé à la fois ma réussite et ma nomination au cœur de la forêt de Tronçais, autrement dit notre forêt, a fini par me convaincre. J’avais fait le bon choix.
Je suis garde forestière à cheval. La densité de mon secteur rend impossible le patrouillage en véhicule motorisé, et puis je n’imagine pas me déplacer autrement que sur le dos de June, ma précieuse compagne qui sait être aussi silencieuse que moi lorsqu’il le faut.
Mis à part les braconniers que je traque impitoyablement ou bien les cinglés qui oublient leurs mégots dans la forêt, je fais assez peu de répression.
Les promeneurs que je croise sur mes terres sont en général respectueux et friands d’anecdotes sur les animaux qu’ils sont susceptibles de rencontrer, ou bien ils me questionnent sur les arbres exceptionnels qui les entourent, ceux qu’il faut voir. On les appelle les arbres remarquables, et ils le sont effectivement, de par leur taille, leur âge ou encore leur forme improbable. Je sais où se trouve chacun d’entre eux dans mon périmètre, et je veille à leur équilibre, comme à celui de tous les autres, même les plus jeunes, même ceux qui semblent sur le point de mourir mais qui repartent d’année en année, le cœur vaillant.
Les habitants d’ici ne me comprennent pas. Pour eux, je suis la sauvageonne de la forêt qui vit seule avec ses animaux dans sa cabane en bois. Ma vie les intrigue. Ils m’ont vue grandir pourtant, à Creilloux-le-Haut, tout le monde se connaît depuis plusieurs générations.
Certes, je n’étais pas obligée de m’installer si profondément dans la forêt, j’aurais pu rester en lisière, comme la plupart de mes collègues. Mais j’aime ces bois que je connais par cœur, je les ai tant arpentés avec ma mère quand j’étais petite ! Elle m’a initiée aux secrets de la forêt, à tous ces signes invisibles pour le commun des mortels ; grâce à elle, mon sixième sens fonctionne à merveille.
Un jour, je devais avoir trois ou quatre ans, nous nous étions aventurées un peu plus loin que d’ordinaire et je percevais l’inquiétude de ma mère au fur et à mesure que nous progressions dans les fourrés. Je ressentais autant qu’elle les vibrations électriques de l’air annonçant l’orage, les bourrasques légères qui agitaient les houppiers, et je humais le vent comme un chiot en détresse. Ma mère m’a souvent raconté cette anecdote, elle était admirative de l’instinct primaire dont je faisais preuve à mon insu en situation délicate. C’est moi, ce jour-là, qui avais décidé de rentrer, et je ne me suis pas trompée une seule fois sur le chemin du retour.
Mes repères inconscients fonctionnent toujours. Je capte mieux que quiconque les indices que m’envoie l’environnement dans lequel je vis. Je n’ai pas peur de vivre isolée dans la forêt. Au contraire, je m’y sens protégée.
Ce n’était pas le cas lorsque je devais fréquenter mes semblables. Hormis mon amitié passagère et secrète avec Max Faure, je n’ai pas eu beaucoup d’amis durant mon enfance. Ma famille n’était pas aimée dans le village. Les mères de mes copines me regardaient de travers à la sortie de l’école, et invariablement je finissais par me retrouver esseulée.
Mes années de collège ont été grises, je m’ennuyais comme un rat mort et m’étiolais dans les salles de classe surchauffées sous de tristes néons.
Ce fut mieux par la suite, grâce à mon intégration dans un lycée agricole loin de chez moi, qui privilégiait les activités de plein air et recrutait des élèves qui me ressemblaient davantage. J’ai cependant détesté l’internat. Réglée sur le tard, je ne comprenais pas l’hystérie des filles à propos des mecs et j’écoutais avec un vague dégoût leurs histoires de roulages de pelles qui me laissaient perplexe.
Et puis l’été de mes seize ans, j’ai couché pour la première fois avec un garçon. Par curiosité, pour assouvir les élans inconnus que je ressentais dans le bas de mon ventre. Je scrutais les accouplements des animaux, j’avais chaud, je transpirais, j’éprouvais un désir brut et sans objet que je ne savais pas nommer, jusqu’à ce que je croise Peter.
C’était un Anglais d’une vingtaine d’années qui venait faire les saisons par ici. Il ne parlait pas un mot de français et ça m’arrangeait. Je le trouvais charmant malgré son allure dégingandée et ses yeux rapprochés. Mon imagination se nourrissait de sa nonchalance, et la vision de son torse imberbe couvert de sueur lorsqu’il maniait le sécateur exacerbait mon attirance. Je désirais qu’il lâche son panier et qu’il me couche entre les plants, à même la terre.
C’est ce qu’il a fini par faire à force de croiser mes œillades langoureuses et maladroites. Par une fin d’après-midi moite et orageuse, il m’a souri longuement, sans quitter mon regard. J’étais dans la rangée d’en face. Mon corps s’est embrasé. Une fois nos lourds cabas déposés, nous avons bifurqué vers la vigne au lieu de prendre le chemin du retour. Sans un mot, Peter a saisi ma main et l’a pressée contre la sienne. Je flottais. L’horizon sombre et parsemé de lueurs électriques ne nous inquiétait pas. Seuls comptaient ce moment et l’apaisement de la tension qui nous habitait.
Allongés l’un près de l’autre, nos yeux parlaient à notre place. Peter murmurait des mots en anglais, je respirais fort. La terre était chaude et accueillante, l’odeur des cépages entêtante ; j’étais prête.
J’ai ôté mon tee-shirt et mon soutien-gorge, j’aimai l’avidité que ce geste déclencha chez mon jeune amant. Il s’empara de mes seins avant de caresser mes hanches. J’ai décidé d’ouvrir mes jambes et de le laisser venir. Il n’a pas eu de difficulté à s’introduire en moi, je l’encourageais malgré mon inquiétude grandissante. Jusqu’où allait-il donc aller ?
Lorsqu’un peu de mon sang s’est mêlé à l’argile du sol, Peter s’est crispé et a poussé un cri rauque. J’ai pensé au brame du cerf. Je n’ai pas eu très mal, mais le plaisir que j’espérais en retirer n’était pas au rendez-vous. Néanmoins, je n’étais plus vierge et je me sentais au moins satisfaite de savoir à quoi ressemblait le sexe d’un garçon en érection.
« Are you okay? »sont les seuls mots de Peter que j’ai cru comprendre une fois l’acte accompli. À partir de ce jour-là, il m’est apparu comme beaucoup moins désirable qu’auparavant ; j’ai repoussé toutes ses avances.
Il est reparti en Angleterre et je ne l’ai jamais revu.
Après cette expérience en demi-teinte, les années suivantes, j’ai eu quelques aventures avec des saisonniers, les garçons de Creilloux ne m’intéressant pas.
Et puis je suis tombée amoureuse. Pour la première fois de ma vie, j’aimais passer du temps avec quelqu’un. Il parlait peu, respectait mon besoin de silence. Je le trouvais si beau.
Nous avions le même âge, un respect pour la nature identique et tous deux la nécessité d’une vie au grand air, mais nos préoccupations réciproques étaient différentes.
Ma mère était en train de mourir, et mon amour naissant pour Yan s’est éteint avec elle.
Je n’étais plus capable d’aimer qui que ce soit.
chapitre 3
— Elvis, couché !
Ses poils sont hérissés en crête sur le haut de sa colonne vertébrale. Je pose ma main sur son poitrail pour l’apaiser. J’ai senti avant lui la présence étrangère qui le fait grogner.
Son café et quelques framboises avalés, mon père est reparti comme il était arrivé. Frankie l’a suivi un moment et puis a rebroussé chemin ; son périmètre de sécurité ne s’étend pas très loin. Lorsque je l’ai recueilli, il était si petit que je devais le nourrir au doigt, je trempais mon index dans du lait avant de l’introduire entre ses gencives rose pâle. Il tétait si avidement que je n’ai pas douté longtemps de sa capacité à survivre.
Nous étions tous deux orphelins. Je venais de perdre ma mère et la sienne avait été tuée par des chasseurs les jours précédant ma trouvaille. Il était sorti du terrier dans lequel ses frères et sœurs étaient tous morts et geignait près d’une souche au creux de laquelle il avait pu boire un peu d’eau stagnante. C’est un miracle qu’il ne se soit pas fait dévorer par un blaireau ou emporter par un rapace.
Ce jour-là, j’étais censée reprendre le travail et j’arpentais les bois comme une âme en peine sur le dos de June. Le printemps explosait et je ne comprenais pas comment la forêt pouvait être aussi belle et foisonnante alors que ma mère n’était plus.
De grosses larmes brouillaient ma vue tandis que je laissais ma jument m’emmener là où elle le voulait. C’est elle qui m’a conduite jusqu’à ce renardeau en détresse, elle s’est arrêtée non loin de la souche et a tendu le cou vers lui. Je ne l’ai pas vu tout de suite, mais je percevais une présence malgré mes sens perturbés par ce chagrin envahissant.
J’ai frotté mes yeux d’un revers de manche et suis descendue du dos de June. Je l’ai immédiatement aperçu, aplati entre les herbes folles, ses deux minuscules oreilles dressées vers le ciel. Il était si faible qu’il n’a pas bronché lorsque je l’ai enveloppé dans mon foulard et calé entre mes jambes, contre le pommeau de la selle. Quand il a grandi, je lui ai noué ce foulard bleu autour du cou pour que les gens sachent qu’il s’agissait d’un animal apprivoisé, ma plus grande peur étant qu’un chasseur du dimanche le tue d’un coup de fusil s’il s’aventurait hors de mon secteur. Mais Frankie est un peureux. Je me moque de lui et il glapit comme s’il riait avec moi.
Il a trouvé une seconde mère en Elvis, pourtant rien ne prédestinait mon berger allemand à un tel rôle ! Mais mon gros chien solitaire s’est pris d’affection pour ce petit trouillard et il est rare aujourd’hui de les voir l’un sans l’autre. « Tu aurais dû les appeler Rox et Rouky », rigole mon père.
N’empêche, à nous quatre, on forme une famille.
Elvis s’apaise au contact de ma main mais ses babines restent retroussées sur ses gencives et sa gorge frémit d’un grondement difficilement contenu.
Le manque de discrétion de l’intrus est tel que j’imagine voir surgir au moins trois ou quatre personnes derrière les fougères qui s’agitent.
Je m’installe plus confortablement dans mon transat et j’attends. C’est l’heure de ma pause déjeuner, je ne vois pas pourquoi je monterais au créneau, les gens ont le droit de se balader librement, même s’il est rare qu’ils s’aventurent jusqu’ici. J’ai fait exprès de construire ma cabane à un endroit difficilement accessible pour qui ne connaît pas parfaitement les lieux. Aucun chemin n’y mène directement et sa présence se fond dans la végétation, on la découvre au dernier moment, par hasard.
— Mais c’est pas vrai !
Le son de cette voix masculine est la goutte de trop pour Elvis, qui se met à aboyer comme un fou. Frankie s’est réfugié depuis longtemps derrière la maison, dans le trou aménagé qui lui sert de terrier. June broute dans son coin, impassible.
Les aboiements ont un effet immédiat sur l’homme qui semble s’être statufié derrière les arbres. Je ne vois plus la moindre feuille trembler. Je choisis de ne pas lui faciliter la tâche pour autant, après tout, c’est lui qui m’envahit.
Depuis qu’il est là, les oiseaux se sont tus et les petits bruits habituels qui me bercent ont cessé. Visiblement, cette intrusion ne dérange pas que moi.
J’attends que l’inconnu se décide à émerger des fourrés et j’étends mes jambes devant moi. Il fait doux sous mes chênes noirs. J’ai beau faire comme si de rien n’était, je sens monter un profond agacement face à cet importun. Je le vois nettement avant qu’il ne détecte ma présence. De loin, son visage m’est vaguement familier. Il semble avoir mon âge et n’a pas l’air du tout à sa place au sein de ma forêt.
Ici, je suis au bout du monde, au creux de mon refuge ultime. C’est moi qui prends l’initiative d’aller vers les autres, pas l’inverse. Mon père fait partie de mon univers, il est l’unique personne dont les visites impromptues ne me dérangent pas.
Ma ligne de téléphone est fréquemment coupée à cause des intempéries et j’ai dû me fabriquer un générateur autonome d’électricité pour éviter de me retrouver éclairée à la bougie au moindre coup de vent. C’est spartiate, mais je m’en sors. Je n’ai pas de gros besoins. Je récupère mon courrier en poste restante, à l’ancienne, et je me fais régulièrement engueuler par mon père qui se demande si, en 1987, sa fille n’est pas l’unique représentante de sa génération à ne pas avoir un téléphone digne de ce nom. J’ai bien un talkie-walkie, mais en forêt, sa portée n’excède pas cinq cents mètres.
Je crois que c’est pour ça qu’il vient si souvent me voir, il s’inquiète de me savoir seule et sans possibilité d’appeler à l’aide en cas de besoin.
Comment lui faire comprendre que je suis en parfaite sécurité ici, bien plus que je ne le serais si je vivais dans un quartier surpeuplé où les gens se cloisonnent et s’épient sans la moindre bienveillance ? J’ai vu ce que ça donnait au lycée, la solidarité. Tu parles, c’était chacun pour soi et le règne de l’hypocrisie. Je ne sais pas vivre comme ça. Et puis les grandes villes me donnent l’impression d’étouffer.
Tout comme pour ma mère avant moi, les plantes et les animaux me semblent plus lisibles et plus fiables que les êtres humains.
Le jeune homme porte des baskets blanches fraîchement maculées de boue et une casquette qui gêne son champ de vision. Je suis certaine que son petit sac à dos contient une gourde d’eau, des barres de céréales et un paquet de mouchoirs jetables ; le bon vieux cliché du randonneur. Ses yeux errent quelques secondes avant de se poser sur le toit de ma cabane, puis redescendent vers moi. Il me fixe d’une mine abrutie.
— Vous pourriez attacher votre chien ?
— Non.
— OK.
On s’observe en silence un instant. Il reprend :
— Il a l’air franchement énervé, vous êtes sûre qu’il ne va pas me sauter dessus ?
— Ça dépend.
— Quoi ?
— J’ai dit ça dépend.
— C’est bon, j’ai entendu. Ça dépend de quoi ?
— De votre attitude. Si vous avez peur de lui, il va le sentir.
— Mais j’ai peur de lui !
— Ben, faut pas.
Il reste à distance. On est obligés de parler fort pour se comprendre, je lui fais signe de s’approcher avec la main.
Il hésite, se gratte la joue.
Je finis par m’extraire de mon transat, Elvis aboie de plus belle.
— Vous voyez, il veut me bouffer ! Attachez-le !
Je saisis mon chien par son collier et me rapproche de l’homme au fur et à mesure qu’il recule.
— Vous êtes cinglée !
Il pivote sur ses talons et s’enfuit en courant en se prenant les pieds dans les racines des arbres.
Je pouffe de rire, non mais quel bouffon !
Effectivement, le petit Max Faure a bien changé.
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