
Julie
De toute façon, c’est toujours pareil.
La chance sourit aux mêmes personnes indéfiniment, comme si à leur naissance elles avaient été frappées du sceau de la fortune, ou bien avaient chopé l’immunité à vie sur le plateau de Koh Lanta.
Moi, c’est ma vie tout entière qui ressemble à ce jeu stupide.
La roue tourne, tu parles. Elle tourne à l’envers, oui, comme si j’étais un de ces hamsters idiots qui courent après quelque chose toute la journée…
Julie maugrée sous son bonnet noir qui lui gratte le front. Encore un achat qu’elle a regretté instantanément, mais elle le porte quand même tous les jours, par défi, en espérant que sa peau sensible finisse par s’habituer à la mauvaise qualité de cette étoffe acrylique qui lui colle des petites plaques rouges en forme d’étoile au-dessus des sourcils. Pour un peu, on croirait qu’elle renoue avec son acné juvénile. Super. Ses élèves lui font remarquer tous les matins qu’elle se gratte la tête, « Madame, vous avez des poux ? La maîtresse a des boutons, elle s’est fait piquer par des moustiques ! Non, par des araignées ! »
Elle les aime bien, ces gosses, heureusement qu’ils sont là. À huit ans, on est encore sympa normalement, même si certains commencent à sérieusement lui taper sur les nerfs, notamment ceux dont les parents l’attendent systématiquement au portail pour discuter des progrès de leur merveille. Votre enfant est intenable, irrespectueux, grossier avec ses camarades. Oui, madame. Certains soirs, elle rêverait de leur balancer cette phrase et de les planter là, tout simplement. Mais ce n’est pas aussi simple, il faut enrober la critique sous une avalanche de compliments sous peine de passer pour l’instit aigrie qui n’aime pas les enfants.
Et voilà ! Son bus vient juste de lui passer sous le nez ! Julie court pour le principe, mais elle sait déjà qu’elle n’atteindra jamais l’arrêt à temps. À moins que le feu passe au rouge ? Allez, allez, on y croit… La jeune femme aux joues rosies par le froid accélère la cadence, son léger embonpoint la gêne, elle s’essouffle, il faut vraiment qu’elle arrête de grignoter tous les soirs devant la télé, avec Noël qui arrive en plus ! Elle trébuche sur le rebord du trottoir, se rattrape à un homme en costume qui l’engueule vertement, s’excuse et reprend sa course.
Il fait nuit, les lumières de la ville scintillent, une légère bruine rafraîchit l’atmosphère et des odeurs de marron chaud saturent l’air de leurs volutes sucrées. Tout cela donne envie à Julie de se fourrer au plus vite sous la couette en compagnie de Bernard, son vieux matou frileux, et de ne surtout pas rater ce fichu bus dont le clignotant signe qu’il ne va pas tarder à s’arrêter. Si le feu reste vert, c’est foutu, il est encore trop loin. Rouge, rouge, rouge, chuchote Julie entre deux points de côté.
Trop tard ! Cet enfoiré continue tranquillement sa route avant de se ranger en bas de l’avenue. Julie le voit de loin remplir son contingent de passagers, dont elle ne fera pas partie. Vingt-cinq minutes d’attente dans le froid, rien que ça. Elle s’arrête et respire lentement pour chasser le point douloureux qui lui vrille les côtes.
Tiens, pour la peine, elle s’achètera un cornet de marrons grillés, elle l’a bien mérité après tout. Tant pis pour les bonnes résolutions, on n’est pas encore au mois de janvier.
Vingt-huit ans, soixante-deux kilos de bonne humeur et de résignation – soixante-et-un les bons jours -, un moral en dents de scie et un vieux chat râleur, voilà à quoi se résume la vie de Julie Chevallier. Rajoutez à cela un groupe de copines aussi paumées qu’elle, un directeur d’école peu sympathique et une mère fort inquiète de voir sa fille atteindre bientôt la trentaine sans avoir encore procréé, vous aurez déjà une vision plus exacte du quotidien de Julie.
Le cornet de marrons lui brûle les doigts à travers ses gants, elle hâte le pas vers son arrêt de bus, mais le banc est déjà occupé. Tant pis. Elle se serre contre une silhouette inconnue afin d’échapper aux gouttes de pluie qui lui trempent la nuque.
Son drame intime, c’est de ne croire en rien. Depuis toute petite, Julie pense qu’elle ne mérite pas d’être heureuse. Pas assez jolie ni intelligente, aucun talent particulier, sans parler de cette maudite bouée autour de sa taille qui la complexe au point de refuser l’activité natation pour ses élèves lorsque l’occasion se présente.
Elle ne croit ni en Dieu ni en elle-même, et, plus les années passent, plus elle se persuade d’avoir raison de ne pas avoir confiance en cette vie qui ne lui offre rien. Ah si, pardon, un salaire ridicule qui lui permet tout juste de financer le loyer démesuré d’un appartement vétuste qu’elle n’aime pas, mais qui a au moins le mérite d’être au bout de la ville, loin de chez ses parents. Enfin, loin de sa mère surtout.
Elle ne croit pas non plus au père Noël évidemment, le problème étant qu’elle n’y a jamais cru, même à l’âge tendre, à cause de sa mère justement. Celle-ci trouvait inutile et un poil ridicule la fable du gros bonhomme rouge qui descend dans la cheminée pour apporter des cadeaux aux enfants sages. Et puis, surtout, il ne fallait pas mentir à sa fille. Très tôt, elle lui a donc expliqué que le père Noël n’existait pas, s’amusait à tirer sur sa fausse barbe lorsqu’elles en croisaient un au supermarché, et se moquait des yeux brillants des autres enfants qui pensaient le voir en vrai et se jetaient dans ses bras tout en guettant un traîneau dans le ciel le soir de Noël.
La jeune femme n’a jamais aimé cette nuit particulière, qui lui donnait l’impression d’être si différente des autres. Elle a été punie plusieurs fois pour avoir révélé le secret qui n’en était pas un pour elle, celui de la fable en laquelle tous les autres croyaient. Elle en garde une amertume qui lui fait appréhender ces fins d’années chargées, et se force à décorer sa classe tout en se gardant bien de poser la moindre guirlande dans son appartement. Tout juste tolère-t-elle le repas de Noël chez sa grand-mère, qui devient malheureusement trop âgée pour perpétuer cette tradition qu’elle délègue désormais à la mère de Julie. Si seulement elle pouvait trouver une excuse valable pour y échapper ! Mais à moins d’une gastro foudroyante, pas moyen de s’y soustraire, et elle lui a déjà fait le coup l’année dernière. Cette fois-ci, il faudra bien s’y coller et supporter les réflexions inquiètes de sa mère à propos de son éternel célibat et de l’horloge qui tourne, ma chérie, fais attention.
Peut-être que toutes mes désillusions viennent de là, songe amèrement Julie en se recroquevillant sous l’abri de bus, vaguement réconfortée par la chaleur de l’inconnu contre lequel elle se blottit malgré elle.
N’avoir jamais cru au père Noël, c’est avoir toujours pensé que je ne méritais pas de cadeaux.
Pourquoi la vie m’en ferait-elle ?
Thomas
C’est bien ma veine, cette nana qui se colle à moi pour trois gouttes de pluie, pfff…. En plus elle me fait envie avec ses marrons chauds, j’ai tellement faim ! L’entraînement était vraiment trop dur ce soir, je crois que je vais arrêter. Tant pis pour les potes, ils comprendront.
Et puis je suis en retard sur tout, ma thèse qui n’avance pas, les cadeaux pour mes neveux, je n’ai rien acheté, plus qu’une semaine avant Noël, c’est la misère !
Thomas soupire et donne un léger coup d’épaule vers l’importune, il déteste que des étrangers entrent dans ce qu’il appelle sa bulle de sécurité. Trop de promiscuité, ce n’est pas pour lui. La vie en colocation durant ses premières années de fac a été un cauchemar, dès qu’il a été plus à l’aise financièrement, il s’est sauvé de cet enfer en prenant un petit studio pour lui seul, il s’est retrouvé certes à l’étroit dans un endroit moche et sale, mais peinard ! Le bonheur.
Il a vécu quelques mois avec une fille, ou plutôt la fille en question a squatté chez lui jusqu’à ce qu’il trouve le courage de la mettre dehors, il n’en pouvait plus de cette présence imposée chaque jour renouvelée. Sous prétexte qu’ils avaient couché ensemble un soir de fête, elle s’est installée du jour au lendemain dans son minuscule studio, arguant qu’elle ne voulait plus vivre chez ses parents et qu’il s’agissait pour elle d’une transition idéale. Il n’a pas su dire non, ne sachant trop s’il était en train de tomber amoureux de cette jeune fille fantasque ou bien s’il la trouvait folle, tout simplement. Elle s’est imposée dans sa vie, profitant de son manque d’assurance et de leurs amis communs pour leur construire de toute pièce une petite vie de couple établi, depuis le marché du samedi matin jusqu’aux soirées télé main dans la main, sachant qu’à vingt-quatre ans, il avait plus envie de choisir entre une bière et un mojito qu’entre un appareil à gaufre et un grille-pain. Bref, ils n’étaient absolument pas sur la même longueur d’onde.
Depuis cette histoire, Thomas accumule les relations sans lendemain et prend surtout bien garde à ne jamais ramener chez lui sa conquête du jour. Il passe aussi de longues semaines, parfois plusieurs mois, sans sortir avec qui que ce soit, et ne s’en trouve pas plus mal.
Ses amis trentenaires commencent à se marier et à devenir parents pour la première fois, il les observe avec curiosité, mais ne se sent aucunement concerné par la chose. Il en a juste un peu marre des plans que lui concoctent sans cesse ses potes pour le caser avec une de leurs « merveilleuses » copines, avec lesquelles il ne se trouve jamais aucun point commun ni affinité particulière, de sorte que le dîner ou la soirée prévue se termine en fiasco gênant pour tout le monde.
Lui ce qu’il aime, c’est l’histoire médiévale, le hand-ball, la tartiflette, les marrons grillés, donc, les bergers australiens, une bière blanche bien fraîche, et le soir de Noël.
Il a beau avoir grandi, la magie perdure. Ses yeux s’allument lorsqu’il croise un père Noël de pacotille en faisant ses courses, ou qu’il hume avec émotion l’odeur d’un sapin soigneusement choisi lorsqu’il le déploie, à la même place chaque année, au centre de son minuscule studio. Il télécharge alors une playlist de Noël, qu’il se passe en boucle dès le premier décembre, et se fait un plaisir de décorer son foyer.
Oui, il n’a pas honte de l’assumer, il fait partie de ces gens qui trépignent d’impatience lorsque novembre tire à sa fin et que pointent dans les vitrines les toutes premières décorations de Noël. Il ignore les rabat-joies qui grognent contre l’aspect mercantile de la fête, et orne son balcon d’une guirlande lumineuse bleue qui se repère à des kilomètres à la ronde. La vieille d’en dessous se plaint chaque année que ça l’empêche de dormir, elle n’a qu’à fermer ses persiennes !
C’est pour ça qu’il se sent particulièrement contrarié de n’avoir pas encore trouvé de cadeaux pour ses proches ; il est hors de question de bâcler cette sacro-sainte activité, mais son directeur de thèse lui a mis une telle pression qu’il a été forcé de presque tout abandonner pour terminer les modifications exigées.
Bon, il ne va pas se mentir, si cette thèse sur les chevaliers du XIIe siècle traîne en longueur, c’est avant tout parce qu’il s’autorise depuis plusieurs années à procrastiner sa rédaction. Dès lors qu’il a gagné quelques sous en devenant chargé de travaux dirigés à la fac, il a levé le pied sur le reste, profitant un peu de ses jeunes années. Mais voilà, tout se paye, et la facture est en train d’arriver.
Il faut se rendre à l’évidence, à un âge où ses amis tracent leur route, lui n’a rien construit de solide, ni dans sa vie privée ni dans sa vie professionnelle. Il erre comme un funambule, sans attaches, ni Dieu, ni maître, comme il aime à le rappeler. Sa sœur lui serine que le temps passe vite et qu’il ferait bien de s’y mettre, il a envie de lui répondre qu’avec sa marmaille infernale, le cheveu en bataille et l’œil fatigué, elle ne le fait pas rêver, mais il s’abstient. Caroline l’agace et l’attendrit à la fois, tout comme sa mère. Ce sont les seules femmes de sa vie.
Et les choses semblent bien parties pour qu’elles le restent.
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