Cueille le jour présent, sans te soucier du lendemain
Horace

Première partie
Prendre un enfant par la main
CHAPITRE 1
– On peut aller se baigner chez Liz, maman ? S’il te plaît, il fait tellement chaud ! Et quand papa dort, on s’ennuie, avec Lila.
– Je sais, ma chérie. Mais je veux pas que vous y alliez seules, tu le sais, depuis le temps ! Dès que Kais aura fini sa sieste, on y va, OK ? répond Samia.
Hafsa hausse les épaules et s’éloigne en soupirant. Elle n’a pas le choix. Sa mère est si gentille et drôle que toutes ses copines l’adorent, mais on ne discute pas ses ordres. Elle n’essaie même pas de parlementer et s’allonge de tout son long sur le sol afin de goûter la fraîcheur du carrelage. Contrairement aux maisons de Liz et Guillaume, ou bien d’Audrey et Charlotte, maintenues fraîches en été grâce à la climatisation, la leur reste chaude comme un four allumé, surtout en plein après-midi, comme en ce moment. Ses parents se disputent souvent à ce propos. Son père râle parce qu’il fait trop chaud et que cela lui donne mal à la tête, alors il s’enferme dans leur chambre et allume la clim à fond pour faire une sieste. Quand il émerge plusieurs heures après, sa mère l’éteint en pestant parce qu’on est « comme dans un frigo ».
Hafsa s’est habituée à entendre ses parents crier, même la nuit, parfois. À vrai dire, il lui semble ne jamais les avoir connus autrement, à tel point que les sautes d’humeur de son père lui sont devenues familières, tout comme les « coups de gueule » de sa mère, comme dit Liz. Elle a appris, avec le temps, à repérer ces moments où la tension monte à la maison, lorsque le regard de son père s’assombrit et qu’il devient désagréable sans raison avec eux tous.
Sa mère ne se laisse pas faire, et Hafsa préfère mille fois l’entendre crier que pleurer. Elle l’a surprise un soir en train de sangloter toute seule dans la cuisine, sans faire de bruit. C’était la première fois que ça arrivait, alors Hafsa s’est mise à pleurer aussi. Elle a beau avoir fêté ses dix ans cette année et se sentir très à l’aise avec les grands, sa sensibilité à fleur de peau lui joue souvent des tours.
Son petit corps mince et doré étalé par terre a déjà réchauffé le sol. Elle ouvre grand les mains pour retrouver la sensation de froid initiale en plaquant ses doigts contre la dalle lisse, mais elle ne rencontre que des espaces tièdes, alors elle passe du dos au ventre en roulant sur elle-même jusqu’à ce que la voix de sa mère l’interrompe.
– Hafsa ! Arrête un peu, t’es pas une serpillère !
– Oui, maman.
Elle se relève alors et sautille jusqu’à la chambre qu’elle partage avec sa sœur Lila depuis l’arrivée de Kais, six mois auparavant. Cette obligation nouvelle de devoir renoncer à son espace privé dans la maison a été le seul bémol au bonheur d’avoir un petit frère, et elle est assez grande pour ne pas en vouloir à Kais, même si le sacrifice a été plus difficile à consentir qu’elle le pensait au départ. Les débuts de cette cohabitation forcée ont été excitants, bien sûr, surtout pour Lila. À sept ans à peine, celle-ci a vu comme un privilège extraordinaire le fait d’accéder aux secrets de cette grande sœur qu’elle admire et adore observer en catimini. Hafsa n’est pas dupe, quand elle invite ses copains à la maison, elle sait que Lila fait semblant d’être absorbée dans un jeu ou un dessin quelconque pour se faire oublier, alors qu’elle écoute tout et s’imprègne de son univers comme si Hafsa en détenait une clé magique.
« Les grands » sont pour Lila une entité à la fois mystérieuse et désirable, parfois inquiétante, frustrante lorsqu’ils se parlent à voix basse ou prononcent des mots qu’elle ne comprend pas, mais elle s’en fiche, elle continue de rester collée à eux jusqu’à ce qu’Hafsa la renvoie dans les jupes de leur mère. Elle préfère rire à leurs blagues obscures et tout faire, tout, même les choses les moins amusantes, pour ne pas se sentir exclue de ce groupe qu’elle adore et déteste à la fois. Elle ne sait pas encore nommer ce qu’elle ressent, mais ce mélange doux-amer de dévotion, d’envie et de frustration lui intime l’ordre de les suivre au maximum, quoi qu’il arrive.
Noé, Malo et Hafsa : le trio s’est formé si vite, si naturellement, leurs vies se sont si bien imbriquées les unes aux autres qu’aucun d’entre eux n’a de souvenirs sans ses deux alter ego. Dès qu’ils ont eu l’autonomie nécessaire pour sortir de chez eux, ils ont créé des raccourcis, des chemins qu’ils pensaient secrets entre leurs trois maisons, Malo ayant le privilège de vivre dans deux d’entre elles. Leurs chambres sont toutes équipées d’un matelas supplémentaire sur lequel ils se serrent à deux, parfois même à trois quand ils ont besoin de réconfort, ou lorsque Malo invente des histoires effrayantes qui leur glacent l’échine, dans le noir de la nuit profonde qu’ils défient du haut de leurs dix ans. Onze maintenant, pour les garçons, et ils en profitent pour jouer les protecteurs avec Hafsa, même si c’est souvent elle qui mène la danse.
Quand Adel est de bonne humeur, il taquine Samia à propos du caractère affirmé de leur fille aînée. « Elle a pris tes beaux yeux noirs, mais aussi les éclairs qu’ils lancent quand tu n’es pas contente ! Regarde-moi ça, comme elle mène tout son petit monde à la baguette ! »
De fait, depuis leur plus jeune âge, Hafsa embarque ceux qu’elle considère comme ses frères dans des aventures improbables, des jeux de rôle où elle tient de manière récurrente celui de la chef, sans que personne y trouve à redire. Noé reste celui qui la contredit le plus, son tempérament bouillonnant s’accommodant mal des exigences parfois farfelues d’Hafsa, mais le doux Malo obtempère la plupart du temps sans broncher. Pourtant, c’est souvent lui qui influence les décisions du groupe, grâce à un sens de l’observation aigu et une maturité qui en imposent sans qu’il ait besoin de parler fort pour se faire entendre, contrairement à Noé.
Quelle heure est-il ? La chaleur est réellement étouffante. Hafsa erre dans la maison aux volets clos en maillot de bain, attendant désespérément le réveil de son petit frère. Elle tend l’oreille, il lui semble percevoir des bruits d’eau étouffés dehors, des « plouf ! » lointains, des éclats de voix qu’elle connaît par cœur. Sa frustration s’intensifie.
– Maman ! Malo et Noé y sont déjà, je peux y aller ? S’il te plaît !
– Moi aussi ! Moi aussi !
Hafsa se retient pour ne pas repousser en arrière Lila, dont les suppliques risquent de contrarier leur mère.
– Bon, OK pour toi, mais Lila, tu restes ici.
– Yes ! Merci, maman.
Elle se sauve avant que sa mère ne change d’avis devant la moue boudeuse de Lila, et se félicite d’être la plus grande. Pour rien au monde elle ne voudrait d’une autre place, d’une autre vie que la sienne.
Elle saisit au vol sa serviette et court retrouver ses amis, dont elle entend distinctement les rires, maintenant qu’elle est sortie de la maison.
Le trottoir est brûlant sous ses tongs en plastique, et elle court jusqu’à apercevoir un carré bleu ciel à travers la haie de lauriers-roses qu’elle connaît par cœur, celle dans laquelle ils ont créé un espace juste assez grand pour s’y faufiler tous les trois. Leur premier secret.
CHAPITRE 2
Samia observe s’éloigner la silhouette gracile de sa fille aînée à travers les volets mi-clos. La maison de Liz est si proche de la leur, à vol d’oiseau, qu’elle peut en apercevoir le toit d’ici. Lila chouine derrière elle, mécontente. Sa voix plaintive exaspère Samia, qui se retient de ne pas la renvoyer dans sa chambre. Ses deux filles ont des tempéraments si différents ! Presque autant qu’Inaya et elle, quand elles étaient petites. L’une mène, l’autre suit, et cela n’a rien à voir avec leur écart d’âge. Elle se radoucit. Lila l’attendrit autant qu’elle l’agace.
– Allez, ma chérie, va mettre ton maillot, ça passera plus vite. On y va dès que Kais se réveille.
– Et le goûter ?
– On l’emmène.
Rassurée, Lila court vers sa chambre. Ses petites fesses dodues se dandinent tandis qu’elle gravit l’escalier à toute vitesse. Samia s’inquiète de la voir si ronde, mais comment pourrait-elle l’empêcher de manger alors qu’elle-même est si gourmande ? Il lui faudra encore refaire sa garde-robe à la rentrée, elle a beau aimer les fringues, si ça continue elle pourra ouvrir un magasin à force de changer de taille tous les ans.
Il faut dire aussi que cette grossesse surprise à l’arrivée de la quarantaine n’a rien arrangé. Elle aime ses enfants plus que sa vie, mais jamais elle n’aurait décidé d’en avoir un troisième de son propre chef. Les rêves de famille nombreuse d’Adel ont tourné court depuis longtemps, depuis la naissance d’Hafsa, à vrai dire, et surtout depuis ce maudit accident qui a failli lui coûter la vie. Ils ont décidé de concevoir Lila presque parce qu’ils s’y sentaient obligés, pour respecter leurs promesses fondatrices, et puis, c’était triste, aussi, de laisser grandir Hafsa toute seule. Mais le suivant, ça non, pour rien au monde ils ne l’auraient choisi.
Heureusement pour eux tous, Kais est un vrai soleil. Un petit garçon si facile à élever qu’il se ferait presque oublier. Presque seulement, parce que Samia n’a plus l’énergie de ses vingt ans, ni même de ses trente, et qu’avoir un bébé à l’aube de ses quarante n’est pas simple, surtout quand il s’agit d’une surprise. Absorbée par les contrariétés de sa vie de couple, Samia ne s’est même pas rendu compte qu’elle était enceinte. C’est Lila, un jour, qui lui a fait remarquer en riant que son ventre était « tout doux, comme un oreiller » et cela l’a immédiatement renvoyée à la sensation qu’elle éprouvait en câlinant sa propre mère enceinte, quand elle était enfant. Elle aussi comparait son ventre à un oreiller, camouflé sous la djellaba. À partir de là, elle s’est montrée plus attentive aux discrets signaux que lui envoyait son corps, jusqu’à se retrouver, par un soir d’été aussi chaud que celui-ci, en train de faire un test de grossesse et d’éprouver un vertige en le découvrant positif. Elle qui était si connectée à ses sensations quand elle attendait ses filles, comment avait-elle pu passer à travers à ce point ? Adel avait bien réagi, sur le coup. Mais il était devenu si imprévisible, avec le temps, qu’elle n’était même pas parvenue à s’en réjouir.
Adel. L’homme de sa vie, son bonheur et sa douleur. Celui qu’elle a rencontré voilà maintenant plus de dix ans et dont elle est tombée folle amoureuse, celui qui lui a fait croire à une vie meilleure en lui redonnant confiance en ses capacités à aimer et à se faire aimer, sa terre d’attache, son ancre, son roc, celui-là n’est plus. Plus vraiment. Il est là par intermittence, comme pour lui rappeler qu’elle n’a pas rêvé les années douces ni la beauté de leur rencontre. Il est là quand il a passé une bonne nuit et la réveille tendrement avant que Kais ne réclame sa tétée du matin, il est là quand ses filles parviennent à l’entraîner dans une ronde quelconque et qu’il se prend au jeu, il est là quand il écoute, l’œil attentif, les histoires tristes qu’elle ramène parfois de l’association dont elle est toujours la présidente, et que ça déborde, tout ce malheur, alors il faut bien qu’elle en parle.
Mais, la plupart du temps, il n’est pas là. Tel le fantôme de celui qu’il a été, il surjoue le rôle d’un mari et d’un père aimant, mais cela sonne faux. Il ne s’est jamais vraiment remis de cet accident de voiture qui l’a privé momentanément de sa mémoire. Lorsqu’elle lui est revenue, Samia a cru avoir retrouvé son mari, « le vrai ». Ils ont mis sur le compte de la convalescence et de leur déménagement – sans parler de l’arrivée de leur fille – la fatigue extrême qui l’avait terrassé après son séjour à l’hôpital. La fatigue, mais aussi les sautes d’humeur.
C’est au cours de l’été suivant la naissance d’Hafsa que Samia s’est inquiétée. Adel, dont le tempérament était toujours stable, en comparaison du sien qui faisait souvent le yoyo, s’est mis à déprimer du jour au lendemain sans raison particulière, parfois même à pleurer sans qu’il sache dire pourquoi. Mais, le pire, c’était ses accès de rage incontrôlés. Il rentrait dans une colère noire, le plus souvent dirigée contre Samia, car il n’allait pas s’en prendre à un bébé, et il devenait alors un autre, cet homme inconnu et effrayant auquel elle ne parvient toujours pas à s’habituer.
Avec les années, elle a appris à désamorcer ces crises, à les anticiper, parfois même à faire comme si de rien n’était. Elle sait maintenant que la personnalité de son mari a été affectée par le traumatisme crânien qu’il a subi et qu’il fait partie des victimes de handicaps invisibles, ceux qui ne se voient pas, mais qui pénalisent lourdement le quotidien et celui de leurs proches, par ricochet. Qu’il s’agisse de troubles mnésiques résiduels, de la concentration, de l’attention, ou de changements comportementaux, ces perturbations affectent tant Adel qu’il a maintes fois changé de travail au cours des dix dernières années.
Alors que la constance de son mari la rassurait, Samia a aussi dû s’habituer à cette insécurité latente. Le monde professionnel étant ce qu’il est, les manquements d’Adel ne lui sont guère pardonnés, quand ce n’est pas lui qui décide de tout quitter sur un coup de tête. Il suffit parfois d’un rien, d’une remarque qu’il juge un peu vexante, de la tête d’un collègue qui ne lui revient pas, tous les prétextes sont bons pour démissionner et se retrouver du jour au lendemain sans aucune promesse d’embauche. Leur crédit étant relativement élevé, ces périodes de chômage sont éprouvantes. Samia a même dû accepter une fois l’aide financière de Liz pour éviter d’envisager la vente de cette maison qu’elle chérit, tant pour son confort que pour l’environnement amical exceptionnel du quartier des Mirabelles.
Tout n’a pas été simple, cependant, depuis l’emménagement des trois familles. Il a fallu construire patiemment cet univers dans lequel chacun a dû trouver sa place, tout en composant avec ses propres désirs. Mais l’amitié sans faille qui unit leurs enfants aujourd’hui n’est-elle pas le reflet de cette harmonie entre les plus grands ?
– Maman ! Kais est réveillé !
– Oui, mon cœur, j’ai entendu.
– Et papa, il dort encore ?
– Oui.
– On y va tous les trois, alors ?
Samia acquiesce, le cœur lourd. Les sorties sans Adel sont maintenant devenues la norme. Elle a beau donner le change, et remercier le ciel chaque jour de lui avoir offert de si beaux enfants, sa vie de famille n’est décidément pas celle qu’elle espérait.
CHAPITRE 3
Samia a parcouru à peine vingt mètres au soleil et elle transpire déjà à grosses gouttes. Ses cuisses frottent l’une contre l’autre sous son paréo, tandis que sa poitrine menace de jaillir à tout moment de son haut de maillot de bain, pourtant pas si échancré que ça. Maintenant que Kais est diversifié, il faut vraiment qu’elle perde du poids. Sans parler de sa santé et de son confort physique, elle qui n’a jamais été complexée à ce sujet, se sent à présent mal à l’aise lorsqu’elle porte une tenue moulante ou très décolletée.
Les compliments d’Adel sur son physique opulent lui manquent. À leurs débuts, il ne se privait pas d’encenser ses formes généreuses, de les palper, de se moquer de ses envies de régime. Il l’aimait telle qu’elle était et voulait avant tout qu’elle se sente bien. Aujourd’hui, elle se demande s’il la voit encore, si elle ne s’est pas fondue dans le décor, comme si elle disparaissait sous une djellaba invisible. Elle se sentirait presque comme Inaya après sa cinquième et dernière grossesse : grosse et négligée, terrifiée à l’idée d’avoir encore un autre enfant. Sa sœur au moins a bien assimilé la leçon. Le stérilet qu’elle a accepté lui a permis de profiter enfin de sa vie de femme et d’envisager sereinement l’avenir au lieu de rester prisonnière d’une maternité envahissante qui était en train de la tuer à petit feu. Ses enfants sont grands, désormais. Le petit dernier, Younès, n’a que onze ans, mais ses deux aînés travaillent déjà, Dina est au lycée et Nora au collège. Inaya en profite pour passer toujours plus de temps à l’association Cœurs de Femmes, ce qui lui permet de se sentir utile autrement qu’en cuisinant le couscous familial, et Samia se réjouit d’avoir renoué des liens aussi forts avec sa petite sœur chérie.
– Hello ! Bienvenue à Aqualand, s’amuse Liz en la voyant arriver.
En voilà une, en revanche, qui, avec les années, a remisé tous ses complexes au vestiaire. Après avoir longtemps caché ses jambes blanches de sauterelle, comme elle les appelle, Liz n’hésite plus à s’exhiber en bikini, comme aujourd’hui. Nonobstant son handicap, Samia ne peut s’empêcher de lui envier ses lignes parfaites, son corps menu et gracile de jeune fille. Le temps passe sur elle sans l’alourdir, sans lui imposer la moindre avanie. En même temps, elle en a eu assez comme ça, reconnaît-elle par souci d’honnêteté.
Liz et Guillaume ont fait construire une piscine l’année ayant suivi celle de leur emménagement. Au départ, il s’agissait surtout d’offrir à Malo un espace de rééducation ludique, et puis leur parcelle étant la plus grande du quartier, il aurait été dommage de ne pas en profiter. Mais, rapidement, la piscine privée est devenue le point de ralliement tacite des jeunes parents en mal de distraction pour leur progéniture, et l’habitude est restée, se confortant même d’année en année. De sorte qu’en été, et même dès le mois de mai, pas un jour ne passe sans qu’ils se retrouvent à papoter au bord de l’eau, le matin ou le soir selon les emplois du temps des uns et des autres, ou même en plein après-midi pendant les vacances, comme aujourd’hui.
– Ça cogne, hein ? souffle Samia, tout en sortant Kais de sa poussette. Je l’ai laissé en couche, du coup. Une p’tite trempette lui ferait du bien, d’ailleurs, hein, mon chouchou ?
– Ah non ! crie aussitôt Hafsa. S’il refait caca dans l’eau, moi, je me baigne plus !
– Moi non plus ! piaille en écho Lila.
Les garçons ricanent.
– Oh, ça va, c’est arrivé juste une fois, vous allez pas en faire un fromage, non plus ?
Joignant le geste à la parole, Samia défait la couche de son fils et descend les marches une à une en frissonnant de plaisir au contact de l’eau fraîche. Kais éclate de rire et se met à pédaler comme s’il allait s’élancer dans le grand bain tout seul.
– T’aurais dû l’inscrire aux bébés nageurs, sourit Liz.
– Je sais, mais à moins d’être Shiva, j’vois pas comment j’aurais pu gérer ça en plus de tout le reste, cet hiver…
– T’en fais pas, ma caille, vu comme il est à l’aise dans l’eau, ça ne lui a pas manqué.
Comme pour lui donner raison, Kais se met à donner de vigoureux coups de reins dans les bras de sa mère et les éclabousse tant qu’il en a lui-même le souffle coupé.
– Hé, on se calme, l’asticot ! proteste Samia. Tu m’as trempé les cheveux, déjà que c’était pas brillant ! J’vais encore friser comme un mouton !
Liz rit sous cape. Samia et ses cheveux, l’éternel problème depuis qu’elle la connaît… Son amie en a malheureusement bien d’autres, plus graves que quelques frisottis capillaires, mais elle se garde bien de les lui rappeler.
– Qui veut des glaces ?
La grosse voix de Guillaume les fait sursauter.
– Ça va pas de crier comme ça, tu m’as fait peur ! proteste Liz.
Sa voix couvre à peine le concert joyeux qui accueille cette proposition tombant à point nommé pour le goûter.
– Moi ! Moi !
– Moi aussi !
– Allez, sortez de là et venez choisir votre parfum, bande de rats musqués !
– « Ramiské » toi-même, proteste Lila.
– Pff, tu sais même pas ce que ce c’est, se moque Hafsa.
– Et toi, tu sais ? intervient Malo, l’œil malicieux.
Il éclabousse Samia au passage, juste pour le plaisir de l’entendre râler.
– Sale gosse ! File avant que je t’attrape !
Puis il revient à la charge avec Hafsa, qui hausse les épaules en dépiautant un cornet de glace vanille-chocolat. Les meilleurs.
– C’est un rat qui sent pas bon ?
– Perdu ! C’est bien un rongeur, mais qui ressemble à un castor. Oh non ! T’as pris la dernière…
– Eh ouais ! Fallait être plus rapide, mon pote.
Malo ne se vexe pas. À l’instar de Samia avec Liz, Hafsa est la seule qui peut se permettre ce genre de réflexions sans qu’il en soit blessé. Elle le connaît par cœur et n’hésite jamais non plus à prendre sa défense contre des plus grands ou plus forts qu’eux dans la cour de récréation.
Contrairement à sa mère qui prend toujours des pincettes pour lui parler de ses problèmes, Hafsa lui pose de vraies questions et n’a pas peur de ses réponses. Elle ne se voile pas la face. Ils ne feront jamais la course, c’est comme ça.
La démarche dégingandée de Malo lui a valu de telles moqueries depuis qu’il est à l’école qu’il appréhende fortement l’entrée au collège, dans quelques semaines. Et Hafsa ne sera plus là pour le défendre. Noé fait moins attention à ce genre de choses ; avec son caractère de dur à cuire, il a tendance à penser que tout le monde est comme lui, et se met plutôt rarement à la place des autres.
En tout cas, il n’y a aucun risque qu’on les prenne pour deux frères, malgré leurs liens qui y ressemblent. Physiquement, déjà, Noé fait au moins une tête de plus que lui. Déjà très sportif, il a besoin de bouger en permanence et ronge son frein en classe, alors que Malo n’aime rien tant que rester tranquille à lire, dessiner ou rêvasser. Il accumule chaque jour une telle somme de connaissances qu’il se demande s’il pourra s’en servir un jour. Peu importe, il n’arrive pas à s’en empêcher. Parfois, il a l’impression d’avoir faim d’apprentissages comme la petite Lila a faim de glaces ou de pâtisseries.
Son père et Liz le comprennent. Liz, surtout. Il s’est toujours senti très proche d’elle, parfois même plus que de sa mère. Mais leur relation est si différente qu’il ne peut pas vraiment comparer, en fait. Le lien avec sa mère est complexe, puissant, presque charnel. Il lui en veut de le maintenir dans un statut de petit garçon fragile, mais lui en est en même temps reconnaissant. Sans savoir trop pourquoi, il craint toujours de lui faire de la peine. Tandis qu’avec Liz, il peut se permettre de vrais questionnements, des interrogations qui inquièteraient sa mère si elle était au courant.
Et puis, Liz sait. Lui ne marche pas comme tout le monde, mais elle ne marche pas du tout. Il l’a toujours connue en fauteuil, donc l’idée même qu’elle ait pu un jour être debout lui paraît saugrenue au point qu’il ne peut même pas l’envisager. Il sait qu’elle a eu un grave accident douze ans plus tôt, l’année précédant sa naissance, et que son père et elle se sont mis en couple juste après. L’âge aidant, il aimerait bien en savoir plus sur sa propre conception. Il n’est pas bête, il a compris que Liz et son père étaient déjà ensemble quand il est né et, contrairement à ce que sa mère semble penser, il sait parfaitement comment on fait les bébés.
Si ses parents éludent régulièrement ses questions, il sait que Liz, elle, lui répondra. C’est rassurant de savoir qu’il peut compter sur elle. Malgré son handicap, elle lui semble bien plus forte que la plupart des adultes qui l’entourent. Et ce qu’il aime par-dessus tout, c’est la façon sérieuse et tendre avec laquelle elle le considère. D’aussi loin qu’il se souvienne, il a toujours entendu Liz lui parler comme s’il était plus grand, lui signifiant par là qu’elle comprenait et respectait sa sensibilité et son intelligence. Son père lui a un jour confié qu’elle fait ça depuis qu’il est bébé, et qu’à l’époque, déjà, ça le fascinait. « Tu te tordais le cou pour attirer son attention. » « Et ça marchait ? » « Oh que oui ! Tu l’as mise dans ta poche en un rien de temps. Elle qui n’aimait pas les bébés… »
Parfois, ils se disputent, Hafsa et lui, pour savoir lequel d’entre eux a réellement converti Liz aux enfants. Samia et Guillaume eux-mêmes se contredisent sur le sujet. Quant à la principale intéressée, elle se contente de sourire et d’ignorer la question, même si, au fond de son cœur, traîne un attendrissement persistant pour une démarche claudicante et des yeux bruns inquisiteurs.
Elle aime tous ces gamins comme s’ils étaient les siens, mais Malo reste Malo.
* En tant que Partenaire Amazon, je réalise un bénéfice sur les achats remplissant les conditions requises.
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.