« Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible »
Albert Camus

1
Le Grand Boulevard, 5 mars 1971
Aujourd’hui, tout sera différent. Xavier l’a ressenti dès les premières lueurs de l’aube, quand il est monté dans sa voiture pour rejoindre son bureau. Malgré le givre qu’il a dû gratter sur son pare-brise avant de partir, il a flairé comme un renouveau dans l’air, une vibration printanière précoce qui annonçait forcément un changement positif. Est-ce de l’autopersuasion ? Peu importe. Il ne reviendra pas sur la décision qu’il a prise hier soir dans son lit, alors qu’il ne parvenait pas à s’endormir. D’ailleurs, il a profité de l’absence d’Apolline au petit déjeuner ce matin pour en faire part à Thérèse. Voilà plusieurs semaines maintenant qu’Apolline ne prend plus la peine de partager avec lui ce moment autrefois sacré de la journée, devenu « trop tendu » selon ses propres termes, pour qu’elle y prenne du plaisir. Cela fait partie des nombreux désaccords qui les opposent depuis quelques mois, et sur lesquels il est bien obligé de céder pour que la vie ne devienne pas infernale entre eux.
Alors, plutôt que de s’arc-bouter sur ses positions en attendant qu’Apolline craque, il choisit de prendre le contre-pied de ses réactions habituelles. Elle s’obstine à vouloir travailler ? Fort bien, il ne la contrariera plus sur ce point. En apparence, tout au moins. Apolline est une tendre, une femme qui a besoin d’être rassurée, dorlotée, câlinée. Elle n’aime ni les cris ni la violence, encore moins les conflits dans lesquels ils s’enlisent depuis l’année dernière. Lors de cette parenthèse bénie de son début de grossesse, juste avant cette malencontreuse fausse couche, elle lui avait même confié qu’elle se sentait soulagée d’avoir retrouvé « son gentil mari » de leurs débuts. Or, Xavier ne demande pas mieux que de remettre ses pas dans ceux de cet homme-là ! Lui aussi aimait le couple qu’ils formaient alors, quand Apolline se laissait sagement guider dans ce nouveau monde qu’elle découvrait, et surtout sans vouloir le remettre en question tous les quatre matins, comme elle le fait aujourd’hui.
Aussi, après des semaines passées à se tourner le dos la nuit et à bouder la journée, il s’est demandé hier soir ce qu’aurait fait en pareil cas le jeune Xavier de 1955, l’année de leur mariage. Son alliance en or brille sur son annulaire gauche. Il la porte à ses lèvres sans quitter la route des yeux. L’engagement qu’ils ont pris l’un envers l’autre ce jour-là est sacré, ils n’ont pas le droit de le remettre en cause pour des raisons aussi triviales qu’une simple divergence d’opinions ! Puisqu’Apolline tient tant que cela à travailler, peut-être pourront-ils trouver un accord lui permettant d’avoir des responsabilités en dehors de son foyer tout en restant disponible pour les siens ? Cela fait un mois qu’elle a repris son emploi au centre de planification à temps plein, et non seulement elle y travaille tous les jours de la semaine du matin au soir, mais, en plus, elle semble encore plus distraite et lointaine qu’avant, comme si elle restait par la pensée avec toutes ces femmes qu’elle accompagne, soi-disant pour soulager leur détresse.
Pourquoi diable refuse-t-elle à ce point d’intégrer cette communauté dans laquelle lui-même se sent comme un poisson dans l’eau ? Elle pourrait même y combler son besoin de se dévouer aux autres, tout en soutenant son mari, donc sa propre famille ! Xavier est membre du Patronat chrétien et veille de près aux bonnes œuvres de ses usines, notamment à travers les cités ouvrières et le financement d’écoles privées. Si seulement Apolline acceptait de s’y intéresser, elle comprendrait qu’elle peut à la fois s’occuper hors de sa maison et venir en aide aux plus nécessiteux sans compromettre pour autant l’harmonie au sein de leur foyer.
C’est ce qu’il tentera de lui expliquer, ce soir, quand elle rentrera du travail, en espérant que la surprise qu’il a prévue fonctionne. Puisqu’elle ne semble plus réceptive à ses injonctions, encore moins à ses reproches, il a décidé d’adopter la manière douce. Thérèse a donc pour consigne de déposer Cécile chez ses grands-parents après le goûter, de concocter un délicieux dîner aux chandelles pour Apolline et lui, et de filer pour la soirée afin de lui permettre de rester « en amoureux » avec sa femme, qu’il est bien décidé à reconquérir par tous les moyens. Il profitera d’un rendez-vous à Lille pour aller lui acheter un bijou quelconque, et ainsi, elle comprendra qu’il veut faire la paix sans l’obliger à abdiquer, puisque c’est lui qui vient lui demander pardon.
Xavier éprouve le besoin fondamental de retrouver la confiance et l’admiration de sa femme, oui, il n’a pas honte de l’admettre : cette adoration silencieuse de leurs débuts lui manque cruellement. Il se rend compte, alors qu’elle lui fait maintenant défaut, à quel point elle lui était nécessaire et lui donnait confiance en lui. Il a toujours cru que c’était lui le pilier de leur couple, de leur famille, mais, au cœur de la tempête, il réalise que, sans Apolline, plus rien ne tient. C’est donc autant pour éviter un effondrement que pour tenter une ultime fois de parvenir à ses fins qu’il accepte exceptionnellement de mettre sa fierté de côté afin de reconquérir sa femme.
Thérèse ne s’y est pas trompée. Quand il l’a mise dans la confidence, elle lui a souri comme lorsqu’il avait quatorze ans et qu’il lui annonçait avoir invité la plus jolie fille du collège à sortir avec lui. « C’est une très bonne idée, monsieur Xavier. Je vais préparer ses plats préférés. »
Et maintenant, le voilà à transpirer sur son volant au petit matin en imaginant cette soirée de retrouvailles qu’il espère mémorable. Le Grand Boulevard lui paraît interminable. Les villas silencieuses défilent derrière leurs grilles noires, monotones et austères, tandis qu’un tramway bondé traverse les derniers rubans de brume dans la lueur laiteuse de l’aube. Cette route qu’il emprunte tous les matins sans y prêter attention l’insupporte. Il voudrait déjà être à ce soir, surprendre l’expression ravie et soulagée d’Apolline quand elle découvrira la nappe blanche, les bougies, les roses, son cadeau… Elle comprendra sans même qu’ils aient besoin de se parler. Peut-être retrouveront-ils enfin une vie intime satisfaisante ? Ils n’ont plus refait l’amour depuis sa fausse couche. Cela lui manque. « C’est contre-indiqué pour l’instant. Le médecin préfère que j’attende d’être bien remise avant la reprise de rapports intimes. » C’est ainsi qu’Apolline l’avait pudiquement repoussé lorsqu’il l’avait approchée en fin de nuit, comme il en avait l’habitude depuis le début de leur mariage. Et ensuite, ils s’étaient tant disputés qu’il ne lui avait même plus reposé la question alors que, manifestement, elle était rétablie.
Elle souffre autant que moi de ce froid entre nous. Elle a simplement du mal à le reconnaître. Je suis sûr qu’elle appréciera l’effort que je m’apprête à faire. C’est la femme de ma vie, la mère de ma fille. On va se retrouver. Il n’y a pas d’autre issue possible.
2
Lille, 5 mars 1971
– Apolline, vous vous souvenez de cette maman débordée dans le quartier de Wazemmes, l’année dernière ? Vous aviez fait une visite à domicile parce que son nouveau-né ne prenait pas assez de poids.
– Oui, bien sûr ! J’y suis même retournée deux fois. Son bébé doit avoir huit ou neuf mois, maintenant. Il a bien rattrapé son retard. La dernière fois que je l’ai pesé, il était carrément au-dessus des courbes.
– La maman est revenue me voir le mois dernier. Elle avait peur d’être enceinte.
– Oh, mon Dieu ! Un retour de couches, vous pensez ?
– Oui, probablement. On avait rendez-vous ce matin, mais elle n’est pas venue.
– Peut-être qu’elle a eu ses règles ?
– Hm… Je ne suis pas tranquille. Elle n’allait déjà pas très bien…
– Oui, c’est vrai. Elle fait partie de celles que j’aimerais recevoir à ma permanence. Vous voulez que je passe la voir ?
– Ça ne vous dérange pas ?
– Bien sûr que non. Je termine ma paperasse, et j’y vais.
Le docteur Delmas la remercie d’un sourire. Voilà pourquoi il aime tant travailler avec Apolline. Quel bonheur de l’avoir retrouvée ! Tout comme lui, elle considère sa mission comme un accompagnement global de leurs patientes, à la fois médical, préventif, social et psychologique. Une femme ne se résume ni à son utérus ni à ses problèmes d’argent : les dynamiques qui les amènent ici sont plus complexes que cela, et Apolline en a bien conscience. Toutes ces dimensions sont étroitement imbriquées les unes dans les autres, au point d’influencer leurs décisions les plus intimes et souvent de conditionner leur vie entière.
Tout en finissant de classer les notes du médecin dans les dossiers, Apolline tente de retrouver celui de Monique Delattre. Elle revoit son visage usé, sa lassitude persistante malgré la croissance de plus en plus rassurante de son bébé. Comment va-t-elle pouvoir assumer une autre grossesse, si rapprochée de la précédente ? Le cœur d’Apolline se serre. C’est inhumain. Elle se remémore sa résignation face aux assauts de son mari qu’elle ne parvenait pas à décourager, sa résistance devant les moyens anticonceptionnels et sa peur « d’attraper un cancer avec ces machins chimiques »… Hélas, les Françaises manquent encore cruellement d’informations à ce sujet, et les plannings familiaux sont si mal vus ! Quand on voit la réaction de sa propre famille… À quoi sert une loi si personne ne veut l’appliquer ?
Ah, voilà le dossier de madame Delattre. Apolline le glisse dans son sac, puis enfile son manteau beige par-dessus sa blouse d’infirmière. Elle a bien fait de mettre des bottes, il fait encore si froid en ce début mars qu’elle frissonne à l’idée de sortir. Mais le docteur Delmas a l’air de tenir à cette visite, et il s’inquiète rarement à mauvais escient. Allez ! C’est justement ce genre d’imprévu qui fait le sel de ses journées.
Cette fois-ci, aucun enfant ne traîne dans la rue, ils doivent être à l’école. Apolline grimpe en courant les trois marches menant à la porte d’entrée de la petite maison en briques rouges de Bernard et Monique Delattre. Elle est encore plus triste que dans son souvenir, ou alors est-ce le temps gris et froid qui accentue cette impression ? Apolline toque deux fois sur le battant en bois. Pas de réponse. Elle patiente quelques minutes, puis toque à nouveau et colle son oreille contre la porte. Il lui semble percevoir un bruit étouffé à l’intérieur, mais elle n’en est pas certaine. Peut-être que Monique Delattre est partie faire son marché ? Avec toutes ces bouches à nourrir, elle doit sûrement faire des courses tous les jours. Que faire ? Elle n’est tout de même pas venue pour rien… Le pressentiment du docteur Delmas est-il bon ? A-t-il raison de s’inquiéter ? Après avoir toqué une troisième fois sans succès, Apolline redescend doucement les marches en scrutant la rue alentour, quand un cliquetis fait bouger la poignée. Enfin ! Elle est donc là. Tout en se préparant à justifier sa venue, Apolline découvre alors la petite Zaza derrière la porte.
– Bonjour ! Tu te souviens de moi ? Je suis déjà venue voir ta maman et ton petit frère. Je peux entrer ?
La fillette recule sans un mot, tout en laissant le battant entrouvert. La maison est dans un état de désordre indescriptible.
– Tu es toute seule ? s’inquiète Apolline.
La petite Zaza secoue la tête.
– Maman est dans sa chambre. Elle est malade.
– Tu peux lui dire que la dame du centre voudrait la voir ?
La petite s’éclipse, puis revient aussitôt.
– Elle fait dodo.
– Ah. Dans ce cas, je ne vais pas la déranger. Et ton petit frère, qui s’occupe de lui ?
– La voisine.
Inquiète à l’idée de laisser cette enfant de quatre ou cinq ans livrée à elle-même, Apolline ne parvient pas à se décider à partir. Elle se dandine d’un pied sur l’autre tout en continuant d’observer cet intérieur qu’elle a du mal à reconnaître. Où sont les bonnes odeurs de cuisine et les placards bien rangés ? Elle voit d’ici que la poubelle déborde, de vieux restes de nourriture collés aux assiettes sales dans l’évier attendent en vain d’être nettoyés, des miettes jonchent la table et le sol… Depuis combien de temps Monique Delattre est-elle « malade » ?
L’aspect négligé de sa fille achève de convaincre Apolline. Il n’est jamais facile de savoir où placer le curseur entre assistance et intrusion, mais, compte tenu de ses précédentes visites, elle décide finalement de rester pour proposer son soutien. Après tout, ce n’est pas comme si elle ne connaissait pas cette maman. Si elle a besoin de soins, il est de sa responsabilité de lui venir en aide.
Apolline se dirige à pas prudents vers la chambre. Une odeur nauséabonde lui fait froncer les sourcils. Ce n’est pas normal. Ça me fait penser à l’hôpital, quand je soignais des escarres ou des plaies infectées, songe-t-elle avec appréhension. Elle se rapproche alors du lit, et découvre la jeune femme couchée en chien de fusil, les yeux fermés sur un visage exsangue. Son teint gris et sa respiration courte et sifflante alertent aussitôt Apolline. Elle lui secoue l’épaule.
– Madame Delattre ! Monique ! Vous m’entendez ? C’est Apolline, l’infirmière du centre… Il faut vous réveiller, expliquez-moi ce qui vous arrive…
Monique Delattre gémit avant de marmonner quelques paroles incompréhensibles. Apolline pose une main sur son front. Il est brûlant.
– Vous avez de la fièvre. Il vous faut un médecin de toute urgence. C’est le docteur Delmas qui aurait dû venir…
Apolline soupire. Pensant accomplir une démarche sociale avant tout, elle est venue sans trousse de soins et ne sait comment soulager sa patiente. Elle se précipite dans la petite salle de bains pour humidifier un gant d’eau froide, qu’elle lui passe doucement sur le visage. La jeune mère revient à elle. Elle fixe ses yeux brillants sur Apolline, qui en profite pour la questionner.
– Qu’est-ce qu’il vous arrive ? Essayez au moins de me dire depuis combien de temps vous êtes dans cet état…
– Quelques… jours.
– Où avez-vous mal ?
Monique Delattre détourne son regard vers la fenêtre sans un mot. Apolline insiste.
– Je ne pourrai pas vous aider si vous ne me dites rien. Vous avez confiance en moi ?
Elle hoche la tête.
– Alors, dites-moi. Vous aviez rendez-vous avec le docteur Delmas, aujourd’hui. Il s’inquiétait pour vous, c’est pour ça que je suis là.
Le souffle de la jeune femme se fait encore plus court, comme si elle cherchait l’air. Les derniers patients qu’Apolline a vus dans cet état étaient ceux qu’elle soignait à l’hôpital pour des détresses respiratoires aigües. Elle n’a pas le temps d’attendre que Monique Delattre se confie. Il s’agit d’une urgence vitale.
– Je vais emprunter votre téléphone. Vous avez besoin d’une ambulance.
– N…non ! Attendez… Je ne veux pas aller… en prison…
À ces mots, Apolline se fige. Elle comprend alors immédiatement la situation.
3
Xavier vérifie une dernière fois la température du four. Thérèse lui a expliqué comment maintenir au chaud les endives au jambon qu’elle a concoctées, avec beaucoup de gruyère bien gratiné, « comme madame Apolline les aime ». L’odeur qui s’en échappe lui met l’eau à la bouche. Il avait prévu des petits fours et du champagne en apéritif, mais, vu l’heure qui avance, ils passeront à table directement si ça continue. Son ventre gargouille de mécontentement. Elle est en retard, évidemment. Une fois de plus.
Allons, ce n’est pas le moment de saborder ses bonnes résolutions. Il s’est promis de ne pas s’énerver. Ce sont leurs engueulades qui enveniment tout entre eux, il le sait. Puisqu’Apolline lui reproche sans cesse de ne pas être à son écoute, ce soir il veut mettre un point d’honneur à se montrer exemplaire. Un opulent bouquet de roses rouges trône au centre de la table et, pour la peine, Thérèse a sorti le service de Limoges réservé aux grandes occasions : les assiettes bordées d’un fin liseré d’or brillent sous le lustre, les verres en cristal taillé étincellent et les couverts en argent tintent doucement lorsqu’il redresse une serviette pour que tout soit parfait. Il ouvre une bouteille de son meilleur Bordeaux, et, comme le cartel sonne huit heures, sort les avocats aux crevettes du nouveau réfrigérateur bleu ciel et blanc qui règne tel un fier paquebot dans leur cuisine. Sa mère a beau lui avoir transmis les codes discrets de la grande bourgeoisie, Xavier aime par-dessus tous les signes visibles d’une modernité triomphante. Ce n’est pas Thérèse qui s’en plaint : elle est la première à bénéficier de tous ces nouveaux appareils électroménagers qui promettent de « libérer la femme » grâce à leurs robots révolutionnaires, à leurs fours modernes ou à leurs Cocottes-minute assourdissantes.
Son acquisition la plus intéressante reste cependant à venir : il a promis à Cécile une télévision en couleurs avant l’été. Il hésite encore entre un modèle Philips ou Radiola, qu’il pourra exposer dans un meuble à portes coulissantes au milieu de son salon, comme chez les Saint-Léger. Gonzague arrêtera peut-être de fanfaronner quand il découvrira qu’il n’a plus le téléviseur dernier cri du quartier… Et cela plaira aussi à Apolline, qui ne rate pas une émission des Dossiers de l’écran ou Aujourd’hui Madame, tandis que lui s’endort devant en attendant le film. Une tête d’affiche comme Belmondo, Delon ou Lino Ventura, c’est la garantie d’une soirée réussie après une dure journée de travail.
Xavier soupire. S’il suffisait d’un écran pour résoudre tous leurs problèmes, ça se saurait… Malgré le nombre incalculable de gens qui lui cirent les bottes toute la semaine, il continue de se sentir fébrile. On dirait que je l’invite à un premier rencart, ironise-t-il. Je dois me calmer. Il faut dire que son retard n’arrange rien. Habituellement, Apolline rentre vers sept heures du soir, parfois plus tôt. Elle a dû aller faire quelques courses. Ça tombe mal. Il se retient de se poster sur le pas de la porte pour surveiller l’arrivée de sa 4L, puis renonce. Autant ne pas lui mettre la pression.
Il vérifie pour la dixième fois que les endives ne sont pas en train de se dessécher lorsque la lourde porte d’entrée claque enfin. Il guette la phrase rituelle d’Apolline : « Je suis là ! » prononcée d’une voix claire pour que Cécile l’entende depuis sa chambre, mais rien ne vient. C’est bien elle, au moins ? Vaguement inquiet, il referme le four et gagne le vestibule.
Apolline est là, de dos, en train de retirer son manteau. Elle se tourne vers lui d’un air las, et il s’alarme de son visage défait.
– Tout va bien ? demande-t-il sur un ton anxieux.
– J’ai eu une journée… très difficile. Je crois que je vais me passer de dîner, je suis désolée. Vous n’avez qu’à manger en tête-à-tête, avec Cécile.
Sans un regard pour la belle nappe blanche, les bougies en train de fondre et les roses à la beauté insolente, Apolline se dirige vers l’escalier comme si elle portait toute la misère du monde sur ses épaules. La morsure de la déception fait réagir Xavier.
– Attends !
Elle se fige, une main sur la rampe.
– Attends, répète-t-il plus doucement. S’il te plaît.
Le ton de sa voix, presque suppliant, surprend Apolline.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– Cécile est chez ma mère, et j’ai donné sa soirée à Thérèse. On n’est que tous les deux. Viens.
Apolline le suit à contrecœur. Elle avait tant besoin de se retrouver seule, de réfléchir à cette journée terrible… Elle s’arrête sur le pas de la porte de la salle à manger, interdite.
– C’est pour toi, murmure Xavier à son oreille. Pour nous.
Le romantisme de l’instant contraste tant avec son propre chaos intérieur qu’elle ne sait comment réagir. Pourquoi fait-il cela, justement maintenant ? Elle contemple tour à tour les roses, la bouteille de vin, le coffret orné d’un nœud élégant sous sa serviette, qui contient à n’en pas douter un bijou hors de prix… Une bossa nova feutrée s’échappe des enceintes de la chaîne hi-fi. Il a tout prévu. Tout, sauf ce qu’elle vient de vivre.
Xavier se plante devant elle, guettant sa réaction comme un enfant qui cherche une récompense. Il tire sa chaise pour l’inviter à s’asseoir. Ses gestes sont doux, son regard patient. Où est l’homme brusque et taciturne de ces derniers mois ? Que signifie tout cela ? Apolline lui sourit gauchement. Comment rattraper en une seule soirée toutes ces paroles mauvaises qu’ils ont eu l’un envers l’autre ? Est-ce seulement possible ? Xavier dépose dans son assiette un demi-avocat farci. Voilà qu’il fait le service, maintenant ! On aura tout vu. Elle en éprouve une pointe d’attendrissement, le trouve touchant dans ses efforts pour lui plaire. Il semble sincèrement vouloir arranger les choses entre eux.
– Alors, déclare-t-il en la regardant tendrement, tu sembles avoir eu une bien dure journée. Raconte-moi tout.
– Je ne sais pas si c’est une bonne idée, soupire-t-elle.
– Chérie, tu te souviens quand je t’ai rencontrée ? Tu pleurais tous les jours à tes débuts à l’hôpital, et je me faisais un plaisir de te consoler…
Elle sourit. Il a raison. À l’époque, elle ne savait absolument pas comment se préserver du chagrin qui l’empoignait quand elle devait fermer les yeux d’un mourant ou accompagner une famille éplorée. Elle ramenait tout avec elle, et Xavier séchait ses larmes en la faisant rire ou en la câlinant. Tout de même, ils ont passé de sacrés bons moments, tous les deux… Comment se fait-il que tout ait changé à ce point ?
– Ça sent bon.
– Endives au jambon gratinées. Elles sont restées un moment dans le four, mais je crois qu’elles sont à point.
Xavier aurait sans doute préféré un menu plus raffiné, mais il s’est souvenu qu’elle adorait ce plat simple et réconfortant. Un autre bon point pour lui.
– C’est gentil d’y avoir pensé.
– Avec plaisir. Cette soirée est pour toi, Apolline. Je veux que tu te sentes bien.
Touchée, Apolline laisse tomber sa réserve habituelle. Elle se sent trop heurtée par les événements du jour pour rester plus longtemps sur la défensive. Puisqu’il lui offre une trêve salutaire, autant en profiter.
– J’ai vécu un drame terrible aujourd’hui.
Xavier suspend sa fourchette en l’air, conscient de la valeur de ses confidences. Il veut se montrer à la hauteur, surtout ne pas la brusquer.
– Que s’est-il passé ?
– J’effectuais une visite à domicile chez une maman que je connaissais. Elle n’était pas venue à son rendez-vous avec le médecin, nous étions inquiets. Quand je suis arrivée, c’est sa petite fille de quatre ans qui m’a accueillie, elle m’a dit que sa maman était malade. Je l’ai trouvée en train d’agoniser dans son lit, en détresse respiratoire aigüe.
– Mon Dieu, tu as appelé les secours ?
– Oui, bien sûr. Ils sont arrivés assez rapidement et l’ont emmenée à l’hôpital le plus proche…
– Bon, tout s’est bien terminé, alors ? Tu en as été quitte pour une belle frayeur…
– Le professeur qui l’a soignée a appelé le docteur Delmas dans la soirée pour l’informer que sa patiente était décédée, chuchote Apolline. Elle laisse quatre enfants derrière elle… Elle n’avait que vingt-huit ans.
– C’est terrible. Je suis vraiment désolé. Est-ce qu’elle était atteinte d’une grave maladie ? On ne meurt pas aussi jeune…
– Sa maladie a été de tomber enceinte sans le vouloir, Xavier. Elle a tenté de faire passer l’enfant, et elle en est morte.
La bossa nova égrène quelques notes indécentes dans le silence qui suit les mots d’Apolline. Xavier porte un verre de vin à ses lèvres pour se donner une contenance, mais il ne parvient pas à se retenir de dire ce qu’il pense réellement de tout cela.
– C’est extrêmement triste, mais certaines décisions finissent toujours par se payer. Elle a fait le mauvais choix.
4
Apolline cache ses mains sous la table. Elle essaie d’en maîtriser le tremblement en serrant les poings, mais rien n’y fait. La réponse de Xavier lui fait l’effet d’un souffle violent sur un incendie naissant. Elle connaît pourtant sa position au sujet de l’avortement, la même que celle de toutes les familles bien-pensantes de Mouvaux, sans parler de l’abbé d’Hespel, qui passe voir madame Van der Meersch tous les dimanches. Mais là, il ne s’agit pas d’un thème lointain sur lequel ils sont en désaccord : elle lui annonce en toute confiance être bouleversée par la mort d’une jeune femme qu’elle connaissait, et il réagit aussi froidement que si elle lui présentait un tableau de statistiques. Au lieu du réconfort attendu, elle se retrouve encore plus démunie qu’en arrivant.
Espérant encore qu’il s’agisse d’une maladresse de la part de Xavier, elle le reprend d’une voix douce.
– Tu ne peux pas parler ainsi. Une femme est morte. Une mère qui laisse quatre orphelins derrière elle, dont un bébé qui ne se souviendra même pas de son visage. Ça arrive tous les jours en France, et personne n’en parle ! Ces avortements clandestins sont un fléau !
– Oui, je suis bien d’accord. Un fléau qu’il faut endiguer et punir sévèrement pour éviter que de tels drames se reproduisent.
– Non ! Est-ce que tu sais pourquoi ma patiente n’a pas survécu à son infection ? Parce qu’elle avait peur d’aller en prison ! Elle est restée terrée chez elle au lieu d’aller voir son médecin, elle n’a même pas osé se faire soigner ! C’est scandaleux, je suis révoltée qu’on traite ces femmes comme des criminelles !
Apolline sent ses joues s’échauffer. Elle pose ses poings sur la table et penche son buste en avant comme si elle allait au combat. Ce problème des grossesses non désirées est au cœur de son activité, au cœur de la place des femmes dans la société : ne sont-elles donc que « des lapines qui mettent bas sans conscience de ce qu’elles font », pour reprendre l’expression d’une femme invitée à un débat télévisé lors de son émission favorite ?
Xavier, de son côté, tente de se persuader qu’elle est trop épuisée et choquée émotionnellement pour être rationnelle. Bien sûr que la mort de cette femme est dramatique, mais pourquoi s’obstiner à refuser ce que le ciel lui donne ? Ce n’est pas pour rien si toutes les religions interdisent l’avortement. Xavier ne comprend pas la position d’Apolline : en tant que soignante, elle devrait pourtant être la première à respecter la vie sous toutes ses formes ! Le rôle d’un médecin est de soigner, pas de tuer ! Quant à choisir entre un fœtus qui pourra vivre et un qui ne le pourra pas sous prétexte de risque de malformation, c’est tout simplement une forme d’eugénisme, ni plus ni moins. Qui sait si, dans quelques années, on ne parviendra pas à guérir les infirmités de ces enfants qu’une prétendue liberté permettrait de tuer ?
C’est ce qu’il tente d’expliquer à Apolline, mais il voit bien que son visage se ferme de plus en plus. Quel gâchis ! Il s’était fait une telle joie de cette soirée, qui encore une fois tourne au fiasco à cause de ce foutu travail d’infirmière ! Allons, tout n’est peut-être pas encore perdu. Il suffit de changer habilement de sujet, et leurs esprits se calmeront.
– Ces endives sont délicieuses. Notre Thérèse est un sacré cordon-bleu. J’espère qu’elle restera en forme le plus longtemps possible…
Apolline reste silencieuse devant son assiette pleine, qui commence déjà à refroidir. Elle semble réfléchir. Face à son mutisme, un doute finit par traverser l’esprit de Xavier. Se pourrait-il que son émotion cache autre chose ? Après tout, mis à part ce qu’elle consent à lui raconter, et Dieu sait qu’en temps normal, il ne s’y intéresse guère, il ignore tout de son activité au Planning familial, puisqu’il faut appeler les choses ainsi.
– Dis-moi, j’espère que le médecin avec qui tu travailles ne se met pas hors-la-loi ?
Cette question semble réveiller Apolline. Elle le défie du regard.
– Non. Mais si c’était le cas, et si cela permettait de sauver la vie des femmes, je le soutiendrais.
Xavier retient à grand-peine la houle qui monte dans sa poitrine. Il a beau s’être juré de rester calme, sa promesse lui semble de plus en plus difficile à tenir.
– Tu ne penses pas ce que tu dis. Tu es croyante, pratiquante, je connais tes valeurs… La vie des enfants est sacrée, Apolline ! Si la loi a inscrit l’avortement au Code pénal, c’est qu’il y a une raison !
– Mais je ne te parle pas d’enfant, je te parle d’un embryon de quelques millimètres qui vient parfois ruiner une vie entière ! Ma patiente avait déjà quatre enfants, et elle n’était pas encore remise de sa grossesse précédente. Comment crois-tu qu’elle a accueilli cette nouvelle ? Et les jeunes filles qui tombent enceintes hors mariage, tu sais comment la société les traite ? Comme des parias qui doivent disparaître ou dissimuler ce qui leur arrive ! Leur vie est foutue !
– Aussi, quel besoin ont-elles de se compromettre avant le mariage ? Qu’elles restent tranquilles, et il ne leur arrivera rien.
– Et les hommes, alors ? Ils ne sont pas responsables, peut-être ? Pourtant, on ne leur interdit rien, à eux ! Mais qui supporte les conséquences de leurs actes ? C’est profondément injuste. Alors, quand tu me parles de punition…
– C’est un mot comme un autre, inutile de t’emballer.
L’agacement de Xavier croît en même temps que son incompréhension. Apolline est mariée et, a priori, à l’abri de ce genre de risque. Pourquoi prend-elle tout cela autant à cœur ?
– Tu sais, murmure-t-il en lui prenant la main par-dessus la table, j’ai pensé à quelque chose. Je voulais t’en parler ce soir.
Les doigts d’Apolline restent immobiles et froids sous les siens, mais il ne se décourage pas. Après tout, vu la tournure que prend cette soirée, il n’a plus grand-chose à perdre.
– Voilà, j’ai bien réfléchi, et je peux comprendre que tu t’ennuies lorsque tu restes à la maison. Tu as toujours été active, et puis Cécile grandit. Je sais que tu as besoin de travailler.
Une lueur d’espoir traverse les prunelles d’Apolline.
– C’est pour cette raison que je te propose de rejoindre le comité de bienfaisance de la société Van der Meersch. Tu pourrais prendre la direction des œuvres sociales… Il reste pas mal de choses à faire du côté des bourses ou des collectes de vêtements. Avec ton expérience, tu serais parfaite pour superviser les visites à domicile. Qu’est-ce que tu en penses ? J’en ai parlé à mon chef du personnel, il serait ravi à l’idée de t’accueillir. En plus, ça te permettrait de mieux comprendre mes problématiques, on pourrait se soutenir au quotidien…
Apolline retire brusquement sa main de celle de Xavier. Ses yeux lancent des éclairs.
– Mais tu ne comprends rien ! Je m’en fiche de tes œuvres sociales ! Tu crois vraiment que distribuer des colis et organiser des loteries peut remplacer mon travail ? C’est ça, la vision que tu as de mon métier ? Oui, c’est vrai, je ne gagne pas beaucoup d’argent, mais je peux te dire que je sais pourquoi je me lève le matin ! Même si on n’arrive pas toujours à éviter ce genre de drames, on intervient au cœur du problème ! On aide ces femmes d’une manière ou d’une autre, et il ne s’agit pas que de pilule ou d’avortement, je te rassure !
– Si vous les aidiez vraiment, elles ne seraient pas aux abois quand il s’agit d’élever un enfant ! Ne te méprends pas, moi aussi, je suis pour soutenir les mères de famille dans le besoin, c’est même le meilleur moyen de leur enlever ces idées destructrices que vous propagez, toi et ton Planning familial à la noix !
– Ah oui ? Et comment tu ferais, toi qui es si fort ?
– Je prendrais des mesures sociales, justement. Je leur donnerais un salaire, une assurance maladie, toutes ces choses qui les sécuriseraient et leur permettraient de rester à la maison en étant fières de leur foyer !
– C’est ta vision profonde des choses, ça, hein, Xavier ? chuchote Apolline en plissant les yeux. Au fond, tu ne m’as jamais pardonné de faire ce choix-là.
– Mais de quoi tu parles ? Ça fait des années que je t’offre cette sécurité sur un plateau, et toi, tu n’en veux pas ! Tu fais la fine bouche pendant que des mères se demandent tous les matins comment nourrir leurs gosses ! Tu n’es qu’une ingrate ! Voilà ce que tu es !
Xavier se lève, furieux. Il jette sa serviette sur la table et souffle sèchement sur les bougies, dont la fumée noire s’élève un instant dans les airs comme un mauvais présage.
Apolline repousse le coffret contenant son cadeau. Elle ne l’ouvrira pas. Cette soirée est à l’image des profonds malentendus qui les opposent, et elle ne se laissera plus compromettre.
Après avoir débarrassé la table et fait la vaisselle, elle reste un instant indécise au pied de l’escalier. Puis, au lieu de rejoindre Xavier dans leur chambre, elle bifurque vers celle qu’ils réservaient à leur futur bébé.
Ce sera la sienne, désormais.
5
Mouvaux, 18 mars 1971
– Et un, et deux ! Et les orteils, là ! Pousse ton pied en dehors !
La voix sérieuse de mademoiselle Odette ponctue en rythme les exercices à la barre. Elle pointe son bâton sur les pieds d’une jeune élève juste devant Cécile pour lui faire rectifier sa posture. Les accords du vieux piano droit accompagnent les battements de jambes réguliers, tandis que les fillettes en justaucorps et collants blancs s’accrochent à la barre fixée au mur, au grand dam de leur professeure.
– Je vois beaucoup trop de doigts crispés, aujourd’hui ! On pose la main sur la barre, mesdemoiselles, on ne s’y suspend pas. Très bien, Cécile.
Même si les encouragements de mademoiselle Odette attisent les jalousies dans ce petit cours privé de danse classique de province, Cécile les boit comme du petit lait. Elle se donne tant de mal pour parvenir à ce résultat ! Ses nombreux entraînements à la maison finissent par payer : depuis que mademoiselle Odette lui a confié qu’elle pouvait viser l’Opéra, Cécile redouble d’efforts pour lui plaire, et cela semble fonctionner. Pas un cours ne se passe sans qu’elle la prenne à part pour lui faire travailler un grand jeté, un saut, une glissade, un fouetté quelconque… Cela fait plusieurs fois qu’elle demande à voir ses parents, mais ils ont l’air tellement fâchés en ce moment. Cécile a beaucoup de mal à comprendre ce qui se passe entre eux. Elle sait juste que maman dort toutes les nuits dans la chambre bleue et qu’ils se disputent souvent à cause de son travail. Alors, dès qu’elle le peut, elle se réfugie auprès de Thérèse dans la cuisine, mais ce n’est pas elle que mademoiselle Odette souhaite voir. Maman avait pourtant promis qu’elle viendrait lui parler… Elle rentre de plus en plus tard de son travail, parfois même elle part directement se coucher sans prendre son dîner. Ces soirs-là, Cécile aussi a le ventre noué, d’autant plus que papa ne semble même pas s’apercevoir de sa présence. Il répond à côté quand elle s’adresse à lui, et se montre impatient si elle insiste. Alors, lui demander de venir voir mademoiselle Odette pour parler de l’Opéra… Non, seule maman pourrait comprendre, mais on dirait bien qu’elle a oublié sa promesse.
Si seulement ses parents redevenaient les personnes qu’ils étaient encore il n’y a pas si longtemps ! Il n’y a que chez grand-père et grand-mère qu’ils font comme si de rien n’était. Grand-mère Eugénie fait si peur quand elle se fâche ! Ils craignent sûrement de se faire gronder, même si, dimanche dernier, maman a crié qu’elle s’en fichait et que c’était la dernière fois qu’elle mettait les pieds « chez cette vieille peau aigrie ». Papa n’était pas content.
Certains soirs, lorsqu’elle les entend se disputer à voix basse à travers la porte, Cécile repense à ce qu’elle avait demandé à maman quand elle était partie plusieurs jours de la maison. « Est-ce que vous allez divorcer ? » Au lieu de s’entendre dire qu’il s’agissait d’histoires de grands, Cécile aurait préféré recevoir une vraie réponse, même si ce n’était pas celle qu’elle espérait. Thérèse non plus ne répond pas à ses questions. Elle se contente de hausser les épaules en lui conseillant de ne pas y penser.
Comment fait-on pour ne pas penser à quelque chose qu’on a sous les yeux tous les jours ? Quelque chose au sein duquel on vit ? Cécile n’en sait rien. Elle voit les mâchoires crispées de son père, elle entend ses réflexions sur le comportement de sa mère. Elle voit aussi tout ce qu’ils ne disent pas, et qui est peut-être encore pire : les évitements, les silences, les corps qui se détournent en se croisant dans un couloir, les soupirs, les yeux levés au ciel… Toutes ces subtilités qu’ils pensent invisibles, mais qui, pour ses sens aiguisés d’enfant hypersensible, sont aussi bien captées que leurs disputes grossières.
– Concentre-toi, Cécile !
La voix de mademoiselle Odette la ramène à l’instant présent, à cette parenthèse bénie dans la grisaille de sa semaine. Son cours de danse. Le seul endroit où elle se sent pleinement exister, où elle s’autorise enfin à être elle-même. C’est son moment de gloire, comme l’été dernier chez tonton Gaspard, quand ses cousins la regardaient danser avec des étoiles dans les yeux. Elle aime tant provoquer cette émotion chez les autres ! Et elle ne connaît aucun autre moyen pour exprimer ce qu’elle a dans la tête et le cœur. Elle n’aime pas parler, encore moins crier. Mais danser… Son corps sait instinctivement comment faire. Elle ne se l’explique pas. Elle ressent juste qu’ainsi elle est à sa place dans le monde, et qu’elle ne pourra jamais rien faire de mieux que cela.
Mademoiselle Odette la couve du regard. Elle tape dans ses mains pour accélérer la transition de son cours.
– Allez, allez ! Cécile, tu passes devant, au milieu. Les autres, vous regardez bien comment elle tient ses arabesques, et vous essayez de faire pareil.
Certaines filles lui lancent un regard noir, d’autres tentent de l’amadouer d’un sourire. Les chaussons roses sont bien alignés ; les mains en corolle, les mentons hauts, les chignons fièrement relevés. Cécile se concentre. Elle sent le poids de tous ces yeux braqués dans son dos, mais cela ne la dérange pas. Elle a répété en secret cet adage difficile pendant toute la matinée, à la maison. Lorsque les premières notes du morceau retentissent, elle se sent légère, aérienne. Ses mouvements sont fluides, gracieux. Le sourire radieux de mademoiselle Odette la porte jusqu’au dernier entrechat. Elle a effectué un exercice parfait, et elle le sait. Elle n’en tire aucune vantardise. Elle ressent simplement la satisfaction d’avoir accompli ce pour quoi elle se sent faite. Une évidence.
Une fois le cours terminé, elle se précipite dans les vestiaires pour se rhabiller avant la cohue. Cécile n’aime guère les odeurs de transpiration des autres filles, les cheveux lâchés, les gloussements, les moqueries. Elle comprend mal tous ces codes, et la redescente est brutale. Loin du parquet ciré, des grands miroirs et des effluves de colophane, elle a l’impression de perdre sa couronne, de redevenir un canard après avoir été un cygne. Son aura de « première danseuse » et de chouchoute de mademoiselle Odette ne dure guère. Dans la rue, on la bouscule un peu, on ricane, on lui demande si elle a un amoureux… Personne ne comprend vraiment cette fillette austère, toujours tirée à quatre épingles, qui semble prendre la vie terriblement au sérieux. Alors, Cécile se dépêche de rentrer chez elle, ou de rendre visite à ses grands-parents selon ce qui était convenu. Grand-mère Eugénie insiste pour qu’elle lui montre ses progrès au piano, et, depuis que mademoiselle Odette lui a dit que cela développerait son oreille musicale et l’aiderait dans sa formation de danseuse, Cécile s’investit plus volontiers dans ces cours imposés.
Même si mamie Jeanne lui manque beaucoup, elle aime bien Grand-mère Eugénie. Cela l’attriste que maman ne voie pas tous ces moments où elle se montre si prévenante avec elle, si attentionnée. C’est vrai qu’elle est sévère, et pas toujours très gentille avec maman, mais, la plupart du temps, les réflexions qu’elle fait à Cécile ne la dérangent pas plus que ça. Si elle ne l’obligeait pas constamment à finir son assiette, surtout quand elle lui sert de la langue de bœuf, cette viande horrible qui lui donne envie de vomir, Cécile aimerait bien passer plus de temps avec elle. Contrairement à ses parents, Grand-mère Eugénie lui accorde une véritable attention, et cela la rassure.
Elle se sent moins perdue.
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