« Pardonner n’efface pas la faute,
mais libère de la haine. »
Hannah Arendt

Prologue
4 juillet 2019
C’est le troisième jour de son procès. Le dernier. Dans une dizaine d’heures, les jurés vont décider de sa vie et, peut-être, la condamner à une lourde peine de prison. Ils attendent tous les six dans une petite pièce connexe à la salle d’audience, où ils sirotent un café insipide en essayant de masquer leur désarroi. Citoyens lambdas choisis par hasard, ils se sentent à la fois soulagés de voir se profiler l’issue de ce procès auquel ils ont été contraints de participer, et écrasés par leur soudaine responsabilité. Ils ont tous mal dormi.
La journée de la veille s’est achevée tard, à 22 h 30, sur les mots à peine audibles de l’accusée. Le président les a encouragés à se détendre, à penser à autre chose, et à ne pas délibérer seuls dans leur coin avant de s’endormir. Facile à dire. Pour eux qui ne sont habitués ni aux termes juridiques ni au retentissement d’un procès aux assises, encore moins à devoir juger gravement l’un de leurs semblables, l’instant est solennel. D’une manière ou d’une autre, ils se sentent tous profondément bousculés par cette aventure humaine à la fois choquante et intense. Même s’ils sont impatients de reprendre le cours de leur vie, aucun d’entre eux n’oubliera cette immersion soudaine au cœur de la nuit.
Dans quelques minutes, elle devra faire face à la cour et revenir sur le jour du drame. Un moment crucial, qu’elle a longuement préparé avec son avocat lors de ses visites en prison. Assise sur un banc de bois inconfortable, elle patiente jusqu’au moment où les portes s’ouvriront à nouveau, peut-être pour la dernière fois. Depuis le début du procès, elle se sent dans un état second, comme si toute cette mise en scène concernait quelqu’un d’autre. Elle ne parvient pas tout à fait à réaliser qu’il s’agit d’elle, de sa vie entière qui risque de basculer définitivement, même si elle a déjà amorcé le processus.
Son avocat lui donne les dernières consignes, comme à un boxeur qui se prépare à monter sur le ring. « Aujourd’hui, on va parler des faits, donc il faut vraiment essayer de vous remettre au cœur de ce que vous avez vécu. Reconvoquez les images, les sensations… Réaffirmez que vous n’avez jamais eu l’intention de faire du mal à Leo. Ne vous laissez pas impressionner par les protestations en face, dites les choses telles que vous les avez vécues, telles qu’elles sont. Ni plus ni moins. D’accord ? » Elle acquiesce, peu convaincue. « Il va falloir y arriver, c’est votre peau que vous devez sauver », assène l’avocat afin de la faire réagir.
Il repart en empruntant le petit escalier par où il est arrivé. Ses chaussures claquent sur les marches tandis que sa robe noire bordée de blanc disparaît. Elle se retrouve à nouveau seule, enfermée. Le prélude de son état futur ? Une longue solitude à huis clos ? Une sonnerie retentit. C’est le moment d’y aller. Elle se lève au ralenti pour grimper à son tour les quelques marches la séparant encore du reste du monde, avec une impression terrible de monter à l’échafaud. Elle rejoint son box vitré au moment où le président annonce d’une voix solennelle la reprise de l’audience. « Vous pouvez vous asseoir », précise-t-il dans son micro à l’attention des personnes présentes.
Il s’adresse ensuite directement à elle en lui demandant de décrire le climat du matin de cette journée du 8 mars 2017. Son avocat l’encourage, mais elle a du mal à répondre à cette question. Elle bafouille, prononce quelques mots sans queue ni tête avant de parvenir à former une phrase correcte. Elle se sent si impressionnée qu’elle en perd ses moyens, une fois de plus. Le président lui laisse le temps de reprendre ses esprits et l’écoute patiemment avant d’orienter son interrogatoire en fonction de ce qu’elle déclare. Elle transpire, se dandine dans ses ballerines vernies qui lui font mal aux pieds.
Elle est au supplice.
Comment parvenir à expliquer ce qu’elle ne comprend pas elle-même ?
Le procureur insiste sur des points cruciaux, tentant de la déstabiliser. Après avoir demandé au président la confirmation de la fin des débats, son avocat enjoint aux jurés de se prononcer sur une question supplémentaire pendant leurs délibérés, en lien direct avec sa position particulière. Elle frémit. Y seront-ils sensibles ? C’est à double tranchant. Cela peut jouer en sa faveur comme en sa défaveur. Elle ne peut s’empêcher de lancer un regard discret vers les jurés, dont elle distingue bien les visages depuis son box central. La plupart d’entre eux ont les yeux baissés, un stylo à la main et une expression neutre ou réservée, ne laissant aucune place à l’interprétation, à l’exception du fait qu’ils paieraient probablement cher pour ne pas être là. Eux, au moins, pourront retrouver leur famille, leur liberté dès ce soir. Tout cela n’aura finalement été qu’une parenthèse pénible, mais nécessaire, de leur vie de citoyen. Même s’ils auront sûrement un peu de mal à dormir durant quelque temps, ils renoueront sans peine le fil paisible de leur existence. Alors qu’elle…
Le président prononce une suspension d’audience avant les plaidoiries. Elle en profite pour aller aux toilettes pendant que son avocat se recentre avant de présenter une ultime fois ses arguments devant la cour. L’épilogue du procès est proche, c’est la dernière ligne droite avant le verdict. Au bout d’un quart d’heure à peine, les débats reprennent.
Accoudé contre le pupitre central, le bâtonnier se lance dans une diatribe si virulente à son encontre qu’elle en a la nausée. Se peut-il réellement qu’elle soit perçue de cette façon ? Une menteuse, une manipulatrice violente et dangereuse ? Elle est sonnée, choquée par ses propos. Son avocat l’avait prévenue qu’il lui porterait l’estocade finale, mais elle ne s’attendait pas à ce déferlement de haine. Il insiste sur l’acte volontaire pour caractériser son intention, « même quelques secondes suffisent » selon lui pour qualifier le crime. Un silence suit ses déclarations, comme si l’assistance prenait conscience à ce moment-là seulement de l’ampleur de sa responsabilité. De sa culpabilité. Elle comprend alors que tout est fini.
Ils ont gagné.
L’avocat général prend la parole à son tour. Il est plus mesuré dans ses propos, moins dramatique, mais il rappelle également aux jurés que, malgré sa position difficile au moment des faits, elle avait d’autres solutions à sa disposition, d’autres moyens de se préserver du pire. Comme si elle avait « choisi » elle-même de se mettre dans cette situation… Il jette un regard circulaire dans la salle d’audience avant de conclure.
– Je requiers dix ans de réclusion criminelle.
– Merci, monsieur l’avocat général, répond le président. L’audience est suspendue.
De retour dans leur petite pièce où flottent des relents de café refroidi, les jurés déambulent, perplexes. Ils ont écouté les débats avec ferveur, ils ont frémi sous les attaques du procureur, ils ont tremblé lors des réquisitions, ils se sont parfois indignés, penchant tantôt pour l’accusée, tantôt contre elle, et ils se sentent maintenant terriblement désarçonnés. Deux d’entre eux préfèrent s’éloigner, afin de ne pas se laisser distraire ou influencer, tandis que les autres se rassemblent en tentant de se rassurer mutuellement. « Je sais plus quoi penser, j’ai carrément changé d’opinion », se plaint une jeune femme. « C’est pour ça qu’il ne faut pas prendre une décision trop tôt, on doit tout entendre d’abord, tout écouter », lui répond son interlocuteur tout en remontant ses manches de chemise. « Oui, il faut qu’on reste bien concentrés, jusqu’à la fin », renchérit un autre juré aux tempes grisonnantes.
Ils prennent à cœur leur mission et commencent à débattre sur le sens de tout cela, au point que le président en robe rouge, à leurs côtés lors de cette pause nécessaire, entreprend de les réconforter. « Vous changerez encore d’avis, c’est normal. Vous cheminerez en fonction de ce que vous entendrez, et votre décision finale sera le reflet de ce qui aura le plus résonné en vous. Faites-vous confiance. » Tel un berger dirigeant son troupeau, il tente de les canaliser sur le chemin de la vérité.
Mais quelle vérité ? Au travers de quel prisme sera-t-elle finalement jugée ? Tout cela leur semble si subjectif qu’ils en ont le tournis. Sont-ils vraiment qualifiés pour prendre une décision aussi grave ? Les trente minutes d’informations pratiques et déontologiques qu’ils ont reçues juste avant l’ouverture du procès ne suffisent pas à leur donner une légitimité acceptable. La plupart d’entre eux se sentent toujours comme de vulgaires imposteurs face à ce procès écrasant. Pourtant, leur regard neuf permet une distanciation que ne savent parfois plus prendre les professionnels aguerris. À ce titre, tout comme au nom du hasard qui les a désignés, et malgré leur manque d’expérience, ils garantissent une impartialité indispensable au sein de l’arène juridique.
L’ultime session reprend. Cette fois-ci, son avocat prend la parole en premier. Comme le veut l’usage, c’est la défense qui termine les plaidoiries. Elle respire un peu mieux. Après toutes ces choses affreuses qu’elle a entendues à son sujet aujourd’hui, cela lui fait du bien d’être décrite sous un autre jour. La conclusion approche.
– Mesdames et messieurs les jurés, compte tenu du contexte dans lequel tout cela est arrivé, je vous invite à rendre un verdict qui soit empreint de respect et d’humanité. Agissez en votre âme et conscience, mais faites en sorte de ne pas avoir à en rougir. Merci.
Le président lui demande si elle a quelque chose à ajouter pour sa défense. Elle secoue la tête. Que pourrait-elle dire de plus ? Il lui semble que tout est joué depuis si longtemps qu’elle a maintenant hâte que la cour rende son arrêt, quel qu’il soit.
– Je déclare les débats terminés. Mesdames et messieurs les jurés, nous allons nous rendre dans la salle des délibérations. Nous n’en sortirons qu’après avoir pris notre décision.
Les trois magistrats ayant présidé l’audience et les six jurés partent alors s’enfermer dans le secret du huis clos. Chacun dispose d’une voix et doit voter coupable ou non-coupable selon son intime conviction. Le scrutin à bulletin secret sera renouvelé autant de fois que nécessaire jusqu’à obtenir une majorité de six voix. Ensuite, ils voteront la durée de la peine.
Au bout de trois heures d’attente, son avocat vient la voir au dépôt, autrement dit une petite cellule sous le tribunal destinée aux accusés durant leur procès. Les murs gris et nus, le banc sommaire en ciment accentuent cette impression de se trouver dans un lieu de passage, de transit. Une antichambre de l’enfer, pour ceux qui y sont envoyés. Est-ce que cela sera son cas ?
Son avocat lui annonce que le résultat des délibérés est imminent.
– À notre niveau, tout s’est passé correctement. Mais vous savez comme moi qu’il s’agit d’un vote, et d’un jury populaire, donc, jusqu’au dernier moment, on ne sait pas comment les gens peuvent réagir.
Elle acquiesce, mutique. Son avocat quitte la cellule tandis qu’une surveillante referme la porte derrière lui. Le bruit des clés claque dans la serrure métallique. Elle se retrouve à nouveau seule dans cet espace exigu et austère, tout au bout d’un long couloir jauni par le temps.
Nouvelle sonnerie annonçant la reprise du procès. Elle remonte le petit escalier, les yeux fixés sur ses ballerines noires, et retrouve la salle d’audience haute de plafond qu’elle connaît maintenant par cœur. Il lui semble que l’ambiance y est plus pesante encore que tout à l’heure, comme si l’air était saturé de cette pression qui règne sur l’instant fatidique précédant l’annonce du verdict.
– L’audience est reprise, indique le président au micro. Vous pouvez vous asseoir.
Il énonce ensuite les chefs d’accusation et la décision des jurés correspondante pour chacun d’entre eux. Elle retient son souffle, mais le brouillard mental dans lequel elle se trouve à cause du stress l’empêche de bien se concentrer. Elle retrouve ses esprits au moment de l’énoncé final.
– En conséquence, la cour et le jury condamnent l’accusée à une peine de huit ans d’emprisonnement. Vous disposez d’un délai de dix jours pour faire appel. L’audience criminelle est levée.
Un murmure suit la déclaration du président. Les policiers en faction se dispersent, les magistrats quittent la salle. Son avocat se retourne vers elle et la trouve pâle et hagarde. Réalise-t-elle enfin ce qui lui arrive ? Est-elle en train de faire un malaise ? Il la rejoint rapidement. Elle tremble si fort qu’elle ne parvient pas à parler.
– Ça va aller, répète-t-il. On déposera une demande d’aménagement de peine dès que possible, dans moins d’un an… D’accord ? Il faut tenir bon jusque-là.
Elle s’écroule alors en sanglotant, libérant d’un seul coup la tension accablante de ces trois derniers jours.
Tenir bon… Comment y parviendra-t-elle, alors que son monde s’effondre pour la seconde fois ?
Profondément choquée, elle s’enferme dans un mutisme dont elle ne sortira pas avant plusieurs mois.
Première partie
Au cœur de la nuit,
nous plongerons
Lina Marchand
Jeudi 17 janvier 2019
Je crois bien que je pourrais faire ça toute ma vie : regarder mon fils jouer dans sa chambre. Sa chambre. Son lit. Tout cet espace qu’il avait déserté depuis presque deux ans, et qu’il réinvestit petit à petit sous nos yeux émerveillés. La toute première fois qu’il est revenu chez nous, c’était il y a un mois, juste avant Noël. On pouvait pas rêver de plus beau cadeau, franchement, à part peut-être son retour définitif et l’absence de mouchard autour de nous. Cela dit, celle qui nous supervise maintenant est vraiment cool. Depuis que le juge a revu nos droits de visite à la hausse, l’attitude des gens de l’ASE n’a plus rien à voir avec avant. Ils étaient gentils, mais sur la défensive, méfiants, on sentait qu’ils nous épiaient l’air de rien en permanence.
Là, Nathalie, censée nous surveiller de près, est en train de boire un café dans la cuisine en passant ses coups de fil perso pendant qu’on joue avec Leo dans sa chambre. Tout le monde sait qu’on est innocents, maintenant. La chute accidentelle « cachée » n’est qu’un malheureux concours de circonstances qui a mis les flics et les médecins sur une mauvaise piste dès le départ, vu que les symptômes étaient presque les mêmes que ceux du secouement. Je comprends qu’ils aient été embrouillés, même si une petite partie de moi refuse encore d’admettre que Leo ait été maltraité.
En tout cas, tout ça aura au moins eu le mérite de remettre les pendules à l’heure entre Damien et moi : on est amoureux comme au premier jour, et si heureux que je me pince en me réveillant le matin pour vérifier que je suis pas encore en train de rêver. Mon bébé d’amour va bientôt revenir à la maison…
Je me suis assise par terre pour être à sa hauteur. Je le laisse explorer son environnement, redécouvrir ses jouets, ses livres, se réapproprier cette chambre qu’il a occupée pour la dernière fois quand il avait huit mois, et qu’il s’apprête à réintégrer maintenant, à l’âge de… deux ans et demi. Autant dire, toute sa vie, ou presque.
Grâce à sa super technique de déplacement sur les fesses, il va où il veut en un temps record. Il est curieux, drôle, vif… J’en reviens pas qu’il soit déjà ce petit garçon adorable ! Sa première réaction en entrant dans sa chambre m’a fait trop plaisir : il s’est dirigé direct vers un petit coffre fermé où il a trouvé un gros camion de pompiers qu’il avait adoré la dernière fois, ça veut dire qu’il se souvient des lieux, ça y est ! Il va comprendre petit à petit que c’est chez lui, ici. Au fond, c’est bien qu’on y aille en douceur, au moins il sera moins perturbé au moment de quitter sa famille d’accueil. Je ressens un truc vachement ambigu à l’égard de cette femme qui a pris soin de mon fils pendant tout ce temps. D’un côté, je lui suis hyper reconnaissante, parce que Leo semble équilibré, joyeux, en bonne santé… et d’un autre côté, je lui en veux à mort, comme si elle avait essayé de me voler l’amour de mon fils. C’est con, je sais. C’est pas elle la responsable de tout ça. Mais je peux pas m’en empêcher, c’est viscéral. De toute manière, il est bien trop tôt pour savoir quelles répercussions tout ça aura sur nous, sur Leo, sur notre famille, mais je suis pas naïve. Même si l’heure est à l’euphorie des retrouvailles, un jour ou l’autre, il va falloir payer la facture. Damien m’engueule quand je parle comme ça, il me trouve pessimiste. J’y peux rien. Ça m’a tellement traumatisée, d’être séparée de mon bébé. Je sais pas si je m’en remettrai vraiment un jour.
– Maman, lis !
Leo me tend d’autorité un petit livre sur les pompiers, son préféré, peut-être parce que c’est celui que je lui ai le plus lu, j’avoue… Il adore quand j’imite la sirène du camion rouge, il récupère alors le sien et appuie sur le gyrophare pour la déclencher aussi. On se marre bien, tous les deux. J’aime tellement quand il cale son petit dos contre mon ventre, en confiance totale. L’air de rien, je renifle ses cheveux comme une mère louve, je m’emplis de lui, de son petit corps tout chaud contre le mien, de son odeur d’amande, de sa main potelée qui pointe les images avec impatience.
Depuis deux ou trois mois, son langage a explosé. On s’éclate à lui apprendre de nouveaux mots. Il fait plein de petites phrases, on est super contents qu’il ait aucun souci à ce niveau-là. Pour le reste, j’avoue qu’on s’est tellement habitués à son hémiparésie que je la vois même plus, la plupart du temps. C’est quand je croise des gamins de son âge en train de courir que je prends conscience de ses problèmes. On a rencontré son kiné, il est top. Il nous a promis que Leo marcherait avant ses trois ans. On devra le faire travailler tous les jours pour ça, mais c’est le résultat qui compte.
Avant que j’arrive à la fin du livre, celle où les pompiers rendent son petit chat à une vieille dame après avoir éteint un gros incendie, il le ferme d’un coup sec en imitant mon intonation de voix quand je lui lis ce passage.
– Petit chat, miaou ! Sauvé ! Bravo les pompiers !
J’éclate de rire, Damien aussi.
– Il a une super mémoire, s’émerveille-t-il. T’es trop fort, mon fils !
– Il est en train de devenir un gaucher de compétition.
– Grave ! Comme son père !
Damien est gaucher « de naissance », alors que Leo l’est par obligation, vu que son côté droit ne lui obéit pas comme il faudrait, mais ça fait rien, son père est persuadé que c’est héréditaire et je vais pas le contredire là-dessus, si ça lui fait plaisir. Il m’a même dit que ça tombait bien que l’hémiparésie de Leo soit à droite ! Ou comment positiver ce qui nous arrive… Cela dit, il a raison, après tout ce qu’on a vécu, on a plutôt intérêt à voir le verre à moitié plein, maintenant…
J’ai passé tellement d’heures dans cette chambre vide, à imaginer mon fils dans son lit, sur son tapis d’éveil, en train de jouer, de rire, de pleurer… que ça me paraît encore surréaliste de le voir aller et venir et manipuler ses jeux et ses livres comme si de rien n’était.
Il est là. Il est vraiment là, entre nos murs, pour de vrai. J’ai viré le matelas sur lequel je dormais quand on était en froid, avec Damien. Il ne sert plus à rien, et puis j’ai plus besoin de venir pleurer devant le lit vide de Leo, puisqu’il y passera bientôt toutes ses nuits.
C’est presque une question de jours, maintenant. J’espère qu’ils vont pas trop nous faire attendre, même si nos avocats nous ont prévenus que ça risquait d’être un peu long. « Le juge des enfants ne peut pas statuer tant que l’ordonnance de règlement n’est pas rendue. » On l’aura entendue, cette phrase ! « Et il attend quoi, le juge Martinez, pour la rendre, sa putain d’ordonnance ? » Ça, c’était Damien. « Mme Kovacs n’a toujours rien avoué. Il veut sûrement verrouiller son dossier avant de clore l’enquête définitivement. »
Au fond de moi, j’espère encore un revirement, une explication autre que celle, pourtant évidente, donnée par la police : Leo a convulsé avec elle parce qu’elle venait de le secouer, tout simplement. Elle aurait menti en le trouvant mal dès son arrivée chez elle, c’était juste un prétexte pour pas se faire accuser. La chute n’y était sûrement pour rien. Comme disent les docs, ça a juste aggravé le processus et embrouillé les experts, comme une ironie du sort. J’essaie de pas trop y penser, parce que ça me donne envie de vomir à chaque fois.
– Ça va, bébé ? me demande Damien.
– Oui. Comment ça pourrait ne pas aller ?
– Je sais pas. T’as l’air toute pensive.
– T’inquiète. Tout va bien.
Au même moment, Leo se redresse en attrapant la barrière de son lit, comme s’il voulait grimper dessus. On le regarde, fascinés. C’est la première qu’on le voit se mettre debout tout seul. J’ai les yeux qui s’embuent. À l’aide de sa main gauche, la plus forte, donc, il agrippe le montant en bois blanc, replie sa jambe gauche sous lui et se hisse presque d’un seul coup grâce à son côté sain. On n’en revient pas.
Notre fils est debout ! Il se tourne vers nous et éclate de rire. J’essuie mes larmes.
Je suis tellement fière de toi, mon bébé d’amour.
Mirela Kovacs
Lundi 21 janvier 2019
Je me suis réveillée avant tout le monde, ce matin. Encore plus tôt que d’habitude. Les ronflements de Nadia font vibrer l’air de la petite cellule que nous partageons. Elle grogne à chaque fois que je gigote sur mon matelas plastifié, mais j’ai un mal fou à tenir en place, et si je me lève maintenant, je vais à coup sûr réveiller mes codétenues. Cela ne changera pas grand-chose pour Océane, que rien ne semble pouvoir atteindre, mais Nadia sera d’une humeur massacrante. Déjà qu’en temps normal, ce n’est pas brillant…
Je n’y peux rien, il s’agit d’un jour si important pour moi ! Cela fait un mois et demi que je n’ai pas vu mon fils, mon Laszlo chéri… Le juge vient enfin de donner son autorisation pour une visite au parloir. Le feu vert a été long à obtenir, car il faut normalement un accord écrit de l’autre parent non incarcéré, et comme j’élève mon fils toute seule… Bref, je finissais par croire que cela n’arriverait jamais.
C’est Selma qui a été autorisée à l’accompagner. Pourrais-je un jour les remercier, elle et Youssef, de tout ce qu’ils auront fait pour nous ? Je culpabilise de faire venir mon fils dans un endroit aussi sordide, mais, pour lui comme pour moi, je pense que la séparation n’a déjà que trop duré. Je me rassure en me disant qu’il a quinze ans et la maturité nécessaire pour faire face à tout cela. Est-ce que l’on s’en remettra un jour ?
Grâce à maître Audran, je vais pouvoir retrouver Laszlo dans un Salon Familial, bien plus adapté aux enfants que le parloir sinistre dans lequel je vois mon avocat. Nadia m’a confirmé que ce lieu était « plutôt sympa » par rapport aux autres espaces de la maison d’arrêt. Elle-même y reçoit sa fille de huit ans une heure par semaine depuis le début de sa détention. Je lui ai demandé si la petite n’était pas trop perturbée par l’arrestation de sa mère, elle m’a répondu : « De toute façon, on n’a pas le choix. » Certes. Je ne sais pas si c’est une manière de se protéger, mais j’ignore comment elle fait pour rester si calme face à l’adversité.
Elle a même personnalisé la cellule avec des photos de sa fille, de son compagnon et de son chien, comme si c’était sa nouvelle maison, de sorte qu’Océane et moi avons l’impression d’être « invitées » chez elle, alors pourtant qu’il s’agit d’un espace commun, même si cela ne devrait pas être le cas. Je ne pourrai jamais agir ainsi, accepter de vivre entre quatre murs pendant des mois ou des années pour quelque chose que je n’ai pas fait. C’est inconcevable.
Maître Audran me répète que rien n’est joué, mais je vois bien que même lui n’y croit plus. Depuis que Damien Marchand a révélé avoir fait tomber Leo de sa table à langer la nuit qui a précédé le drame, mon avocat a enfin compris que je n’étais pas une menteuse. Nous aurions eu l’air malins si je l’avais écouté ! Qu’en aurait conclu le juge Martinez, alors ? Que je tentais de camoufler un geste de maltraitance derrière un accident ? Déjà qu’il voit en moi une criminelle en puissance cherchant à fuir la France à la première occasion… S’il savait !
Je me rends compte que j’espère un miracle, maintenant, et que c’est ce qui me fait tenir debout, tout comme la perspective de retrouver mon fils. Je profite de la première ronde de la surveillante, qui vient de faire claquer sèchement notre œilleton, réveillant Nadia par la même occasion, pour me lever aussitôt. Après un bref passage aux toilettes, j’entreprends de me débarbouiller le visage et de me coiffer. Je me laverai les cheveux au moment de la douche. Je veux être la plus présentable possible pour rencontrer Laszlo.
– Putain, ils nous font chier, grogne Nadia en se retournant vers le mur. Comme si les journées étaient pas déjà assez longues…
Océane descend de son lit à sa façon habituelle, silencieuse et discrète. On dirait un chat. Ou une ombre. Un fantôme de la jeune femme qu’elle aurait dû être. Moi aussi, certains jours, j’ai l’impression d’être transparente, inexistante, comme si ma vie ne valait plus rien. Il faut une sacrée force de caractère pour rester digne dans ce quotidien où l’on vous dépouille de tout, même de votre humanité.
– Petit déjeuner ! crie une surveillante dans le couloir.
Nadia se précipite pour récupérer son café par la trappe. Océane lui fait signe qu’elle peut boire aussi le sien. Elle y renonce une fois sur deux, et je ne parviens pas à savoir s’il s’agit d’une mesure d’intimidation de la part de Nadia ou bien si Océane n’en veut réellement pas. La vie est si dure, en prison. Personne ne se fait de cadeau, c’est le moins que l’on puisse dire. Certaines détenues craignent même pour leur survie, au point qu’elles restent enfermées dans leur cellule toute la journée afin de ne pas avoir d’ennuis. Pour l’instant, je n’ai reçu aucune menace directe, mis à part quelques bousculades dans l’escalier lors de la promenade, et je veille à ne pas rester isolée pour ne pas devenir une proie trop facile.
J’ai l’impression que certaines femmes reproduisent en prison le modèle de leur cité, quand d’autres se regroupent par communautés : Africaines, Antillaises, Corses, femmes du voyage… J’ai repéré quelques détenues qui semblent venir des pays de l’Est, mais je n’ai encore trouvé personne parlant le hongrois couramment. C’est bien dommage.
La journée s’écoule si lentement que c’en est une torture. Nadia se moque de mon impatience. J’ai rendez-vous avec Laszlo et Selma à 16 h, ce qui permet à mon fils de ne pas rater une journée de lycée. À partir de 15 h 30, je commence à trépigner.
– Allez, vas-y, grogne Nadia. Tu me rends dingue à tourner en rond comme ça.
Ni une ni deux, je me dirige vers la section réservée aux familles. Je n’irai pas jusqu’à dire que je sens bon, car je n’ai pas d’eau de toilette, ici, mais au moins mes cheveux sont propres. Une surveillante m’accompagne jusqu’au portique sous lequel je passe afin de vérifier que je ne transporte aucun objet interdit, tandis qu’une autre promène un détecteur de métaux le long de mon corps avant de me laisser accéder au Salon Familial.
Les locaux sont joliment décorés, je ne m’attendais pas du tout à ça. Cela me réconforte un peu, surtout pour Laszlo. Au fur et à mesure que je découvre le parquet blond, les murs roses et verts, les estampes de papillons sur les murs et la lumière diffuse d’une lampe moins agressive que les néons grésillants de nos couloirs, ma poitrine se serre. Tout cela me rappelle tellement mon ancien univers ! Le grand tapis coloré que je déroulais avant que les enfants arrivent, les jeux, les livres en tissu, les mobiles, tout cet univers tendre et enveloppant destiné à rassurer les bébés… C’est d’un tel contraste avec les murs oppressants, vieux et sales des lieux dans lesquels je vis depuis de trop longues semaines !
Je tente de me laisser imprégner par cette douceur régressive pour profiter au maximum de l’heure à venir. Il est 16 h pile. Mon cœur accélère. Et si, pour une raison ou une autre, Laszlo ne pouvait pas venir ? Ou ne voulait plus me voir ? Et si Selma avait eu un empêchement de dernière minute ?
Il est là. Mon grand garçon au regard sombre vient d’entrer dans cette pièce dont le décor enfantin me paraît soudain hors sujet. Laszlo n’est plus un bébé, et à voir sa mine si sérieuse et sa haute stature, je me demande même s’il est encore un enfant. Serais-tu déjà devenu un homme, mon fils ? À quel moment la bascule s’est-elle opérée ? Quand les premiers soupçons se sont abattus sur ta mère, ou bien le jour où elle a été emmenée en garde à vue sous tes yeux ?
Les traits de son visage s’effondrent lorsqu’il s’approche de moi. Nous pleurons ensemble, serrés l’un contre l’autre. Je marmonne en hongrois sans pouvoir m’arrêter.
– Pardon, mon Laszlo, je t’aime tellement, je voudrais que tout ça ne soit jamais arrivé… Pardon, pardon…
– Maman arrête, c’est pas de ta faute… Moi aussi, je t’aime. Tu me manques.
Selma se tient en retrait à quelques pas derrière nous. Elle aussi a dû obtenir un « permis de visite » pour pouvoir m’amener Laszlo. Je lui fais signe d’approcher pour pouvoir la prendre dans mes bras. Ma reconnaissance à son égard est immense.
– Merci, Selma, merci… Je sais pas comment remercier vous, avec Youssef…
– Là, là, ma belle, ça va aller… On te laissera pas tomber, d’accord ?
– Comment… comment ça va, chez vous ?
Leur appartement n’est guère plus grand que le mien, donc je me doute que la présence au long cours de Laszlo chez eux complique grandement leur quotidien.
– Ça va très bien, ne t’inquiète pas pour ça. Ton fils dort dans la chambre d’Adam, comme d’habitude, y a pas de souci. Je vous laisse vous retrouver un peu tous les deux, d’accord ? Je vais m’asseoir là-bas, en attendant.
Je la remercie d’une étreinte appuyée. Nous avons tant besoin, Laszlo et moi, de ces retrouvailles en tête-à-tête ! Je m’étonne de la lueur de colère qui brille dans les yeux de mon fils. Je ne le connaissais pas ainsi. Passée l’émotion de notre premier face-à-face, il retrouve le visage dur, fermé qu’il avait en entrant dans la pièce. Sa révolte couve. Youssef et Selma sauront-ils le canaliser ? Ils ont beau être attachés à lui, il n’est pas leur fils, et ils ont encore deux autres enfants à gérer en plus d’Adam.
– Parle-moi, macim… Mon petit ours… Dis-moi ce que tu as sur le cœur. Tu as le droit de m’en vouloir.
– Maman ! C’est pas de ta faute, tout ça ! C’est injuste, je déteste cet endroit !
Que dirais-tu si tu voyais mes vraies conditions de vie, mon pauvre amour…
– Leurs règles à la con, les fouilles avant d’entrer… Ils nous traitent comme de la merde, alors que t’as rien fait ! J’peux même pas dire que t’es en prison, au lycée, personne comprendrait ! Y a que Adam qui est au courant. Comme on avait déjà l’habitude d’arriver en cours ensemble avant, ça passe, mais… c’est lourd, franchement. Ce connard de juge…
– Laszlo !
– Pardon, maman, mais j’ai envie de tout casser !
Mon fils n’avait jamais juré de la sorte en ma présence. Il serre les poings comme s’il voulait frapper quelqu’un. Sa bouche se plisse en un rictus amer sur ses mâchoires serrées, et je devine une telle hargne, un tel feu au creux de sa poitrine que je me contente de poser une main sur son bras pour l’apaiser. Je sais que mes mots ne serviront à rien. Je préfère qu’il parle, qu’il vide ce qu’il a sur le cœur.
– Tu reviens quand, anya ?
Ce petit « maman » hongrois, si tendre… Ne pas flancher… Tenir bon, encore pour quelques minutes…
– Je ne sais pas. Je suis désolée. Ma détention a été renouvelée pour deux mois supplémentaires…
– Et après ? Il se passera quoi, après ?
– J’espère… j’espère sortir d’ici, bien sûr.
– Anyuci… maman, promets-moi d’apprendre vraiment le français, s’il te plaît. Tu peux pas te défendre en baragouinant un mot sur deux ! Je t’en veux pour ça !
Des larmes de colère perlent au coin de ses yeux. Je suis bouleversée.
– Je te promets, Laszlo. Tu as ma parole. Je ferai ça pour toi.
– Non, maman. Fais-le pour toi. S’il te plaît.
Il est l’heure de se dire au revoir. Déjà. À peine la porte refermée sur mon fils et Selma, je compte les heures jusqu’à lundi prochain. Je ne vais vivre que pour ça, désormais, pour cette parenthèse blessée avec Laszlo, qui me fait sentir à quel point mon rôle de mère, central dans ma vie, est mis à mal par cette infortune.
Louise Brac
Mercredi 30 janvier 2019
Élodie n’a pas l’air bien, ces temps-ci. En interrogatoire, elle est encore plus hargneuse que d’habitude, et, en dehors du boulot, ses plaisanteries lourdingues me manqueraient presque. Coco aussi a remarqué que quelque chose clochait, mais elle s’est fait renvoyer dans les cordes, tout comme moi. Pourtant, s’il y en a une dans la brigade capable de vous tirer les vers du nez, c’est bien elle.
Élo a géré pas mal d’affaires difficiles, ces derniers temps. Je me promets de garder un œil sur elle, comme elle l’a fait pour moi l’année dernière lorsqu’elle craignait de me voir franchir la ligne rouge avec le dossier Marchand. Maintenant que ma relation avec Alex devient solide et que nous avons « officialisé » vis-à-vis de sa fille, elle a relâché sa vigilance. C’est elle, désormais, qui se retrouve dans le clan des célibataires au long cours. Néanmoins, contrairement à moi, elle reste une indécrottable romantique malgré ses nombreuses désillusions.
La dernière en date m’a bien fait rire, d’ailleurs. Élodie est adepte des applis de rencontres, et je ne lui jette pas la pierre, car il fut un temps où je recrutais mes « compagnons » d’un soir de cette manière… Mais, autant elle peut se montrer dure dans le travail, autant sa naïveté me confond dans le domaine amoureux. C’est une belle femme, et je suis certaine que ses yeux de biche et ses longs cheveux noirs en ont déjà impressionné plus d’un. Pourtant, hasard ou non, il semblerait qu’elle soit abonnée aux mauvais choix. Entre celui qui lui donne rendez-vous dans le restaurant tenu par ses parents, de sorte qu’elle rencontre sa « belle-famille » dès le premier soir, celui qui l’invite à une méditation tantrique, celui qui s’avère être le sosie de son ex qu’elle essaie d’oublier, sans parler des innombrables profils dont la photo ne correspond en rien avec la réalité… Il semblerait que le sort s’acharne, et son dernier rencart ne fait pas exception à la règle.
Après une agréable soirée dans un bar branché, Cyril l’a invitée à boire un dernier verre chez lui, et peut-être plus, si affinités. L’avantage de notre métier, c’est que l’on sait se défendre en cas de souci. Ils se sont installés sur son canapé pour regarder un film, et le chat de Cyril est aussitôt venu se loger entre eux deux, comme pour lui montrer la frontière à ne pas dépasser. Malgré son allergie aux poils en tous genres, Élodie a toléré de bonne grâce cette intrusion. C’est lors du générique de fin que les choses se sont gâtées. Un bruit étrange a fait sursauter Élodie, juste au moment où elle envisageait de rapprocher sa tête de l’épaule de Cyril.
Le chat venait de vomir dans son sac à main…
Cela n’aurait pu être qu’un malheureux départ entre eux, si au lieu de s’excuser platement, il n’avait pas soupiré : « Ah… Il fait ça quand il se sent mal à l’aise avec quelqu’un. Je suis désolé, ça ne va pas coller entre nous ».
Quand Élodie m’a raconté l’anecdote, j’étais partagée entre fou rire et empathie. « Le pire, c’est qu’il me plaisait vraiment, ce con ! » a-t-elle conclu sur un ton désabusé.
Depuis cet épisode, elle ne sort plus. Ou alors, elle garde ses expériences pour elle. Quoi qu’il en soit, j’ai fait promettre à Alex de recruter quelques célibataires dans son entourage, ne serait-ce que pour lui changer les idées, et lui rendre la monnaie de sa pièce… Après tout, c’est bien elle qui m’avait présenté Alex, à l’époque, par l’intermédiaire de ses cousins.
– Louise, je viens d’avoir le parquet au téléphone au sujet du petit Marchand. Le substitut estime que les éléments sont désormais suffisants pour le renvoi devant la cour. Il faut conclure.
Serge a surgi tel un diable dans mon bureau. Pour une fois que j’étais en train de rêvasser devant la fenêtre, me voilà prise en flagrant délit de laisser-aller. C’est si rare, chez moi, qu’il s’imagine sûrement que j’étais en train de réfléchir à l’une de nos enquêtes en cours… Il est vrai que celle-ci continue de me préoccuper, et cette nouvelle m’affecte.
– Mais pourquoi ? J’ai clairement fait savoir que j’avais besoin d’un peu plus de temps, il était d’accord !
– Pour lui, il s’agissait juste de boucler les annexes, pas de repartir sur une nouvelle enquête… Je crois que vous vous êtes mal compris.
Je hausse les épaules. La mauvaise foi du juge m’exaspère.
– Il a surtout hâte de conclure pour s’en débarrasser.
– Je sais que tu n’es pas convaincue, mais fais attention Louise. Il est susceptible, le bougre. Et je ne pourrai pas te couvrir indéfiniment.
Cette dernière remarque m’atteint. Est-ce que je vais vraiment trop loin, comme semblent le penser mes collègues ? La réponse de Serge sera décisive à la question que je vais lui poser. Depuis le début, j’ai l’impression que mon intuition m’emmène ailleurs, dans ce dossier, mais je ne suis pas infaillible. À quoi bon me battre contre des moulins si personne n’y croit à part moi ?
– Mon commandant, si vous pensez que je fais fausse route, je ne vais pas m’obstiner. Je vous remercie pour la confiance que vous m’accordez depuis toutes ces années, mais…
– Justement. Je te fais confiance, Louise. Il faut simplement que tout ça ne dure pas trop longtemps. Je peux faire patienter le parquet le temps que tu rassembles de quoi demander une vraie commission rogatoire en bonne et due forme, mais fais-le discrètement. Et je ne veux rien savoir.
Je hoche la tête. Il sort de mon bureau aussi brusquement qu’il est entré, l’air bourru et mécontent. J’adore mon chef. Sous ses airs d’ours mal léché, c’est un vrai gentil. Dans la brigade, on l’appelle « papa Serge » entre nous, c’est dire comment on le perçoit.
Pour lui qui, en temps ordinaire, est très à cheval sur les procédures, fermer les yeux de la sorte sur une marge officieuse est inédit. Je mesure la fleur qu’il me fait. J’ai intérêt à me montrer à la hauteur, et surtout à trouver rapidement de quoi nourrir mon instinct qui, contre toute attente, continue de me dicter que Mirela Kovacs n’est pas la seule responsable de tout cela. Le long interrogatoire que je lui ai fait passer au tout début de sa garde à vue m’a convaincue de sa bonne foi, en tout cas sur les éléments qui la concernent directement. Les enquêtes auprès des parents d’enfants qu’elle garde ou a gardés par le passé ont toutes confirmé qu’elle était une professionnelle très appréciée, consciencieuse et bienveillante. Aucun incident n’a jamais été relevé, au contraire même, plusieurs mères ont souligné le fait qu’elle s’occupait de leur bébé comme s’il s’agissait du sien. Son tempérament doux et réservé va dans le sens d’un profil adapté pour s’occuper de tout-petits.
Un profil vulnérable face à un mari violent, aussi ? C’est ce que j’aimerais m’attacher à démontrer. Si seulement on n’avait pas trouvé cette somme d’argent en liquide cachée dans ses affaires… C’est vraiment ce qui a décidé le juge à la mettre en détention provisoire. Et comme il n’a personne d’autre en ligne de mire, elle y restera jusqu’à son procès.
Affaire classée, ou presque…
Comme à mes débuts dans la police, une indignation farouche se soulève en moi. On ne peut pas priver un être humain de liberté des années durant par pis-aller, « faute de mieux ». Mirela Kovacs m’a révélé certains éléments essentiels de son passé, mais je sens aussi qu’elle ne m’a pas tout dit, peut-être pour préserver son fils, ou par peur des représailles. Sándor Becker n’est pas un enfant de chœur, et j’ai du mal à croire qu’il lui ait réellement donné sans contrepartie tout cet argent. Elle m’a confirmé qu’il avait tenté de l’étrangler, sans me dire où ni quand ni pourquoi. Essayait-elle de résister à son emprise, l’a-t-il menacée de mort ?
Même si je fais fausse route, je dois m’assurer que Mirela Kovacs n’est pas doublement victime, dans cette affaire : de préjugés, mais aussi d’un homme violent qui risquerait de s’en prendre à sa famille. Dieu seul sait ce que les mères sont capables d’endurer pour leurs enfants…
C’est donc par là que je vais creuser en premier. Vu l’injonction que vient de me donner Serge, le temps presse, maintenant, pour ébranler les convictions du juge. Je décide de m’y consacrer au maximum jusqu’à ce que je puisse prouver ce que j’avance. Dans le cas contraire, alors seulement je déclarerai forfait, et Mirela Kovacs ira répondre de ses actes devant la cour d’assises.
Je m’en fais le serment.
Centre pénitentiaire des Baumettes-Nord
Au cœur de la nuit, à ce moment, peut-être, où le silence se fait le plus dense, même ici, elle garde les yeux grands ouverts dans la pénombre. Elle n’a pas réussi à s’endormir, pas après tout ce qui s’est passé aujourd’hui.
Alors que, depuis des mois, elle vit au ralenti, cela lui fait l’effet d’un grand coup d’accélérateur dans son existence. Et un shoot d’inquiétude, aussi. Beaucoup d’inquiétude. Les changements portent en eux une part d’inconnu, et l’humain préfère toujours ce qu’il connaît, au point qu’il s’y accroche parfois contre toute logique.
Jusqu’ici, à la division D, elle était « La Muette ». Celle qui ne parlait pas, ou si peu qu’on s’était habitué à son silence, à ses mimiques expressives lorsqu’elle souhaitait obtenir quelque chose. À ses amitiés très sélectives, aussi, comme celle qu’elle entretient avec Rita et que beaucoup lui envient. Rita est une telle personnalité que son influence s’étend même au-delà des cellules. Les surveillantes la craignent, à défaut de la respecter. Elles savent qu’elle a le pouvoir de monter les autres contre elles, alors elles tâchent de ménager sa susceptibilité.
Elle n’est pas dupe, elle sait que la plupart des détenues qui essaient de s’attirer ses faveurs le font avant tout pour gagner l’amitié de Rita. L’amitié, ou autre chose. Elle sait aussi, maintenant, que Sékou et elles entretiennent des liens amoureux. Ça lui est égal. Elle aime bien Sékou et ses grandes mains brunes et agiles. Elle a pris l’habitude, désormais, de se laisser coiffer, et elle insiste pour lui donner des babioles en échange de ses services. Une tablette de chocolat, un petit flacon de gel douche à la pêche, un bâton de rouge à lèvres, une cigarette… Tout se négocie, ici, tout s’achète.
Seuls ses liens avec Betty et Rita semblent passer à travers le système de rapports de force et de chantage qui régit la plupart des échanges entre les détenues. C’est la loi du plus fort. De la plus forte. De celle qui aura les meilleurs appuis, le plus grand groupe « à sa botte », le plus d’argent, le plus de combines…
C’est pour ça qu’elle a pris un gros risque, ce soir, en se mettant à parler. Un risque énorme, même. Celui de voir se transformer en enfer un lieu qui devenait tout juste vivable, ces derniers temps. À son arrivée, le chef d’établissement lui avait formellement déconseillé de révéler aux autres le motif de sa condamnation. Elle l’a écouté. Jusqu’à aujourd’hui.
Rita et Betty ont eu deux réactions différentes, qui l’ont surprise. Elle pensait que cela aurait produit l’effet inverse, mais, contre toute attente, c’est Betty qui s’est montrée la plus sévère envers elle. « Comment tu as pu ne pas te sentir coupable pendant tout ce temps ? », lui a-t-elle asséné durement après ses révélations. La culpabilité est un sujet qui lui tient à cœur, elle le sait. Betty lui a souvent expliqué qu’accepter son geste, l’analyser pour le comprendre et ne jamais recommencer lui permettait de donner un sens à son emprisonnement, de ne pas devenir folle.
Betty a quitté sa cellule sans même la regarder, comme si sa déception l’empêchait d’échanger avec elle plus longtemps. Ce moment a été terrible, pour elle. Elle s’est sentie fragile, si vulnérable, comme lorsqu’elle se trouvait dans ce box vitré face aux propos impitoyables de l’accusation. Elle a ressenti à nouveau ce sentiment de désarroi, de désespoir intense qui l’avait envahie à l’énoncé du verdict, et elle s’est dit que cela se reproduirait encore, que, durant toute sa vie elle revivrait indéfiniment ce moment, dès lors que les gens « sauront ». Betty compte pour elle. Se sentir dégringoler dans son estime l’affecte bien plus qu’elle ne l’aurait pensé. Cela rouvre une blessure à vif, qui commençait tout juste à cicatriser.
« T’inquiète pas, ma poule. Elle est sous le coup de l’émotion. Elle va revenir. » « Et toi ? », a-t-elle rétorqué à Rita. « Moi, je pars pas, couillonne. Tu vois bien que je suis encore là. »
Rita a alors laissé libre cours à son indignation. Pour elle, elle était une victime, évidemment ! Elle n’aurait jamais dû écoper d’une aussi longue peine, elle payait pour les autres !
Elle a souri. On devrait la surnommer « Rita la Rebelle », plutôt que « La Hyène ». Toujours prête à contester l’ordre établi, à défendre les causes qui lui tiennent à cœur, et surtout celles des femmes qui, tout comme elle, ont subi, à un moment donné de leur vie, une quelconque forme d’oppression, d’assujettissement à plus fort qu’elles…
Cette réaction franche et spontanée, même si elle n’était pas dénuée d’une certaine partialité, l’a émue au point qu’elle a pris Rita dans ses bras. Celle-ci a ri, gênée. Pour une fois !
Oui, mais. Betty. Betty, qui à elle seule, représente tous les autres. Elle n’a pas de souci à se faire, même si « Radio Couloir » se met en route, ce n’est pas ça, le problème. Tant qu’elle reste sous la protection de Rita, il ne lui arrivera rien. Rien de grave, en tout cas.
Non, le vrai problème, c’est qu’en se retranchant ainsi derrière son amie pour éviter de faire face à la réalité, elle opte pour la facilité. Cette réalité que Betty, à l’inverse, n’a pas peur d’affronter.
N’est-ce pas elle, au fond, qui a raison ?
Ne doit-elle pas se confronter une fois pour toutes à ses démons pour s’en débarrasser, ou tout au moins, apprendre à vivre avec ?
C’est bien beau d’avoir obtenu une remise de peine de quatre ans, encore faut-il la mériter. On en revient toujours là.
Quand va-t-elle enfin assumer tout ce qui lui arrive ?
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