
CHAPITRE 1
Le couloir est si sombre que Julia n’en distingue pas le fond. Elle a peur du noir, mais c’est à elle de rassurer les enfants, et bien souvent leurs parents.
Il est quatre heures du matin, le pire moment de la nuit, celui où la fatigue arrive, terrassante. Et le risque d’erreur, aussi, bien naturel, et pourtant inexcusable. Julia sait qu’elle est responsable de ses actes, et ceux qu’elle accomplit peuvent être définitifs si elle baisse la garde. Sa vigilance est en train de faiblir, elle le sent. Ses moindres gestes deviennent lourds, ralentis, comme si elle nageait au fond de la mer. Quelle drôle d’idée, elle qui n’est pas sportive pour deux sous.
Un hurlement la fait sursauter, juste à côté d’elle. Enfin, c’est l’impression qu’elle a, les murs sont tellement fins. Elle soupire. C’est reparti, on n’arrivera jamais à le calmer, ce môme ! Depuis une semaine qu’il est là, pas une seule nuit sans qu’il ne se réveille, tordu sur sa douleur.
Julia ouvre la porte, trouve le petit garçon en pleurs assis sur son lit, la tête courbée vers le bas, en position fœtale. Sa mère ne se réveille même plus, assommée de fatigue dans sa couchette, elle n’a pas relevé la tête.
– Octave, je suis là. Ça va aller, calme-toi.
Pas de réponse, il continue de hurler. Julia a l’habitude, c’est sa troisième nuit d’affilée, et presque toujours à la même heure, il se passe de longues minutes avant qu’Octave ne ressente sa présence. Julia lui prend la main, doucement. Elle caresse la peau tendre de l’enfant, tente de lui imprimer un va-et-vient rassurant, maternant.
Sa mère émerge enfin, les yeux fermés. Elle bafouille quelques mots inintelligibles et s’allonge à côté d’Octave, tout contre lui. Le petit garçon se calme.
Julia sort de la chambre, poursuivie par les gémissements continus de l’enfant, et se rend en salle de soins pour préparer la seringue de morphine qui calmera ses douleurs. Ne pas se tromper, surtout. Une erreur de virgule et c’est la fin. Elle en frissonne d’angoisse à cette idée. Ses yeux vont et viennent de la prescription à la petite feuille sur laquelle elle vérifie ses calculs. Une fois, deux fois. C’est bon. Enfin, elle espère. Elle casse la petite ampoule rapidement, en aspire le contenu, dilue le tout. Ses gestes sont rapides, précis. Ils ont la force de l’habitude et d’un automatisme acquis avec les années de pratique. Même si rien n’est sûr, jamais.
Les yeux de Julia s’habituent à la pénombre, de nouveau, lorsqu’elle rentre dans la chambre d’Octave. Un faible éclairage émanant du scope lumineux lui permet de brancher la perfusion, un peu à tâtons, mais à force elle sait faire, même dans le noir. Se faire la plus discrète possible, comme une petite souris bienveillante. Octave gémit encore, mais plus doucement. Il sait que le soulagement est proche, et que, bientôt il va se rendormir dans les bras de sa mère, dont le souffle régulier signe qu’elle a de nouveau sombré. Julia distingue à peine ses petits yeux brillants dans le noir, elle le rassure encore, sourit, et sort de la chambre.
Sa vue se brouille de fatigue. Plus que quelques heures avant la délivrance, la relève du matin. Retrouver son lit, sa douce couette chaude, quand tous les autres partent travailler. Ce rythme inversé lui convient, même s’il n’est pas forcément idéal pour concevoir un bébé. Elle le sait maintenant, le médecin lui a dit qu’il préfèrerait qu’elle travaille de jour pour finir son protocole de fécondation in vitro. Plus qu’une seule chance. Elle va bientôt fêter ses quarante-trois ans, l’âge maximum fixé par la loi. Au-delà, c’est la péremption, bonne à jeter ! Bonne à rien, pas même foutue de faire un bébé. Elle n’aura plus qu’à s’occuper de ceux des autres.
Julia adore son métier. Infirmière puéricultrice, c’est son identité, son ADN. Et sa douleur aussi, maintenant. Surtout maintenant. Ne pas envier les innombrables mamans qui défilent dans son service, ses multiples collègues qui sont tombées enceintes les unes après les autres, comme des poules pondeuses, sans effort, quelle injustice. Et ces poussettes dans la rue, ces ventres ronds partout qui fleurissent au printemps chaque année quand les manteaux s’ouvrent, ces publicités insupportables de bébés aussi lisses et parfaits que leurs mères, cette société qui impose au ventre des femmes de donner la vie, à n’importe quel prix !
Avec les années, la douce et tendre Julia s’est durcie à l’intérieur. Préparer le renoncement, faire le deuil d’un corps transformé par cette maternité triomphante qu’elle ne supporte plus de croiser. Faire bonne figure, toujours, se retenir d’insulter ces jeunes mères qui pleurent dans ses bras la nuit, parce qu’elles sont fatiguées, parce que leur enfant est malade. Leur enfant ! Elles l’ont eu, elles, de quoi se plaignent-elles ?
Pour ne pas exploser, Julia retourne parfois sa violence contre elle-même. Elle mange alors à n’en plus finir, se remplit le ventre de nourriture à défaut d’un bébé, à se le faire exploser, à en vomir. Ça non plus, elle ne le dit pas au médecin. Elle cache, camoufle, dissimule. Elle a honte. Son mari ne s’en rend pas compte. Il ne ressent pas le manque dans sa chair, lui, il ne se réveille pas la nuit le cœur cognant dans ses tempes, torpillé d’une angoisse sans nom à l’idée qu’il est déjà trop tard, que c’est fini ! Le rêve de sa vie. Comment faire ? Elle hurle en silence à l’intérieur d’elle-même, et pourtant elle sourit. À son mari, à son médecin, à ses collègues, qui tous l’admirent pour sa douceur et sa patience. Julia se fera bien une raison. Comment pourrait-il en être autrement ?
CHAPITRE 2
C’est sa voix ! C’est lui. Le cœur de Clémence accélère légèrement son tempo. Ses mains tremblent un peu, elle manque de se piquer en préparant une dilution. Il parle fort, et sa voix percute en elle des sensations divines, là où le manque et l’absence n’avaient laissé que des cendres. Elle est accro, dépendante. Elle espère qu’il va la regarder, lui parler, lui sourire avec les yeux.
Elle jette un coup d’œil rapide sur le miroir au-dessus du lavabo, rajuste une mèche de cheveux, esquisse une petite moue avec ses lèvres. Son regard inquiet traque les défauts, même s’il y en a peu.
La nature a été généreuse avec Clémence, elle lui a donné un visage parfait. Un ovale régulier, un nez droit, un petit menton bien marqué, des lèvres roses et rebondies.
Et surtout, un regard qui ne laisse personne indifférent. Troublant par sa clarté bleutée, sa luminosité percutante. Un petit patient lui a dit un jour qu’elle avait exactement les mêmes yeux que son husky. Elle l’a bien pris, elle a l’habitude de déranger les gens avec ses yeux. Certains n’arrivent pas à la regarder en face, d’autres au contraire, la dévisagent, fascinés. Elle les fixe alors aussi jusqu’à ce qu’ils arrêtent. Sauf avec Mathieu, elle n’y est pas arrivée. Elle a baissé ce regard laser devant lui, ses joues ont rosi, ses sens l’ont lâchée. Elle n’a pas compris tout de suite. D’habitude c’est elle qui mène le jeu ! Dans la vie aussi, elle est comme ça, un peu dominatrice, avec sa famille, ses amis, ses collègues. Qui s’y frotte s’y pique. Avec le sourire.
C’est bientôt l’heure du staff médical, elle a appris par cœur l’histoire de la maladie de ses patients, leur prise en charge, leurs problèmes du jour. Elle veut lui en mettre plein la vue, elle veut l’impressionner par ses compétences et son intelligence. Elle veut qu’il la choisisse pour d’autres raisons que ses yeux de husky et son petit cul bien roulé.
Clémence en a assez d’enchaîner les relations sans lendemain, toujours sur le même mode. Rencontre, passion, désillusion, rupture. Six mois en moyenne, jamais plus. La trentaine approche, et elle traque ses premières rides avec une inquiétude qui amuse ses collègues. Elle commence à être plus âgée que les internes, sa cible favorite ! Quelle horreur. Alors, elle s’étourdit, vit comme une éternelle étudiante, de soirée en soirée, de rencontre en rencontre. Et en déceptions. Son visage reste lisse, sa peau ferme, ses jambes fuselées. Elle cherche le compliment, se rassure dans l’œil admiratif des jeunes mâles qui passent à sa portée, et dans celui, plein de regret, des plus âgés. Elle séduit, charme, entourloupe. Elle ne sait pas comment fonctionner autrement.
Mathieu arrive derrière elle, la main baladeuse. Elle le laisse faire, glousse bêtement.
– Comment va mon infirmière préférée ce matin ?
Il jette un œil discret derrière lui, personne. Il en profite pour l’embrasser dans le cou rapidement, lui caresse les fesses. Elle ne proteste pas, c’est presque trop facile.
C’est la plus jolie fille de l’équipe, de l’étage même, voire peut-être de toute la pédiatrie. Il attend avec impatience le moment où il pourra l’emmener en salle de garde. Pour l’instant, il se contente de faire monter la température entre eux, il sent qu’elle est presque mûre.
Bastien pense qu’il abuse, il est trop sentimental le pauvre ! Depuis qu’il est senior, Mathieu adore s’imposer comme le mâle dominant dans ces équipes ultras féminisées. Il aime sa femme, pourtant, à sa manière. C’est la mère de ses gamins, elle est médecin aussi, ils sont complémentaires. Mais il ne peut s’empêcher d’avoir l’œil qui frise dès que Clémence est dans les parages. Avant elle, c’était Marine, une jolie interne pas farouche. Puis Mathilde, la pharmacienne. Et Stéphanie, Julie, Emma… Il soupire. Elles sont tellement mignonnes, toutes ces petites infirmières. Et puis c’est facile à l’hôpital, il y a des recoins partout, des lits, et les boutons pression des blouses sautent si facilement.
Clémence prend la parole. Neuf paires d’yeux la regardent attentivement. Elle déroule avec assurance la présentation de ses patients.
– Octave, cinq ans, est ici pour des complications postopératoires suite à sa pose de pacemaker il y a douze jours. Pleuro pneumopathie partiellement drainée, pour laquelle une antibiothérapie est en cours. Le rotavirus est aussi confirmé, il a des vomissements en jets depuis deux jours, et cette nuit de nouveau ses douleurs abdominales paroxystiques, traitées par morphine IV. Sa mère reste avec lui en continu, mais elle commence à s’épuiser.
Mathieu l’observe. Il aime son petit air concentré, sa bouche gourmande, ses longs cils baissés. Et ses yeux, alors là, ses yeux… Il n’en a jamais vu de pareils. Rien que pour ça, il faut qu’il couche avec elle. Il n’écoute rien de ce qu’elle raconte. Il a juste envie d’embrasser ses paupières closes. Quand elle tourne la tête vers lui, il comprend qu’elle lui a posé une question. Merde. Il se tourne vers Bastien.
– Qu’est-ce que tu en penses ?
L’interne réfléchit quelques secondes.
– Je pense qu’on pourrait faire une écho abdo et un bilan infectieux ?
Mathieu acquiesce, en observant Clémence qui de nouveau, baisse les yeux. Regarde-moi ! Je veux voir cette couleur azur improbable, je veux percevoir ton trouble, c’est si excitant ! Ça fait deux mois qu’ils jouent au chat et à la souris tous les deux, Mathieu aimerait bien qu’elle y mette un peu plus du sien. Surtout que la nouvelle secrétaire de l’accueil commence à lui faire aussi les yeux doux. Il a aperçu ses seins quand elle s’est penchée sur le fax hier matin, et cette vision l’a… ému.
Le staff est fini, il n’a rien écouté. Les gardes de vingt-quatre heures, ce n’est pas bon pour la concentration. Les infirmières trop jolies, non plus. Bastien assure, heureusement. C’est le meilleur interne qu’il a eu depuis longtemps. Il lui fera son compte-rendu tout à l’heure.
Clémence est aux anges. Mathieu ne l’a pas quittée des yeux durant tout le staff, il avait l’air de boire ses paroles et ne l’a pas interrompue une seule fois, alors qu’habituellement il ne s’en prive pas.
C’est l’un des médecins les plus compétents de sa spécialité, et s’il sent la moindre hésitation, erreur ou défaillance, il torpille sur place le malheureux qui s’est trompé. Il est à la fois craint et respecté. Les familles l’adorent pour son côté chaleureux, humain. Les équipes redoutent un peu plus ses visites surprises, son œil d’aigle dans les chambres où rien ne lui échappe. C’est à la fois stressant et rassurant.
Clémence vient d’arriver en cardiopédiatrie, alors elle ne connaît pas encore sa réputation de séducteur. Il faut dire qu’il agit la plupart du temps en sous-marin. Il repère, discret, celle qu’il convoite, et ne s’adresse à elle en mode charme que lorsqu’ils sont seuls. Draguer ouvertement, c’est tellement commun, vulgaire. Et inutile surtout. Une femme aime se sentir distinguée entre toutes les autres, être l’unique. Pour que ça marche, il faut la jouer fine. Pour le reste, il peut compter sur son physique avantageux. Le charme patiné de la quarantaine lui va bien, il le sait. Et puis cette assurance qu’il affiche en toutes circonstances, le mot juste, le sourire rare, mais toujours au bon moment, depuis le temps il maîtrise bien tout ça. Il est rodé.
Et surtout, il ne promet jamais rien. Si la fille s’attache un peu trop, il fuit. Il est clair dès le départ, personne ne peut lui reprocher ça. Une fois seulement, il a failli se faire avoir par une petite conne, qui avait menacé de prévenir sa femme. Il a été obligé de lui mettre la pression, lui faire croire qu’elle allait perdre son poste, pour qu’enfin elle lui foute la paix.
Avec Clémence, il pense qu’il n’y a pas trop de risques, elle a l’air dure. C’est pour ça qu’il ne comprend pas ses petits airs effarouchés depuis quelque temps. Une main aux fesses, quelques baisers volés trop rapides au coin d’un couloir, il n’a pas encore obtenu grand-chose. Une fois seulement, il a réussi à glisser quelques doigts sous sa blouse, et sa peau nue l’a fait frissonner des pieds à la tête. Une texture inoubliable. Son parfum le trouble aussi. Tout à l’heure, quand il l’a embrassée dans le cou en salle de soins, il l’aurait bien plaquée contre la paillasse, elle et ses petits seins insolents. Il se surprend à rêver d’elle, de plus en plus souvent. Il ne faudrait pas que ça devienne obsessionnel cette histoire !
– Mathieu, j’ai reçu les résultats du labo.
La petite secrétaire bat des cils en lui tendant la feuille. Son décolleté s’ouvre largement sur ses seins généreux. Encore une fois, il devine ses dessous, un petit nœud de dentelle écrue. Elle le fait exprès ou quoi ? La vue plongeante qu’elle lui offre, légèrement penchée en avant, le distrait un instant. Il la regarde bien dans les yeux en attrapant la feuille, puis lui sourit en la remerciant. Elle rougit avant de tourner les talons. Mathieu est satisfait.
CHAPITRE 3
Paul entend les clés tourner dans la serrure, puis le pas discret de Julia. Elle va prendre une douche directement, comme toujours quand elle termine son poste.
Il s’étire dans le lit, paresseux. L’arrivée de sa femme signifie son éjection de l’oreiller, il le sait. Il lui laisse la place encore chaude, juste le temps de lui demander si elle a passé une bonne nuit, si ça n’a pas été trop difficile.
Il ne sait pas comment elle fait pour adorer ce métier. Lui qui est instituteur, il a l’habitude des enfants, il sait quelles sont leurs ressources. Mais les voir mourir ! Souffrir, lutter contre la maladie… les piquer, les contenir, les faire pleurer pour leur donner leurs traitements… Julia lui dit au contraire que ce sont eux les plus forts, ses petits héros du quotidien. Qu’elle reçoit des leçons de vie tous les jours, même après vingt ans de métier. Parfois elle s’attache, quand un petit patient chronique reste de longs mois dans son service, quand les parents démissionnent. Paul le sait parce qu’elle en parle alors, en citant leur prénom, avec une lumière triste et joyeuse à la fois dans les yeux.
Il connaît bien les démons de sa femme. Il sait sa douleur de ne pas être mère, il culpabilise aussi. Ses spermatozoïdes sont paresseux, a dit le médecin voilà plusieurs années déjà. Une façon polie de lui dire qu’il n’assure pas un kopeck. Ajoutez à cela l’endométriose de Julia, et vous obtenez un couple stérile qui s’épuise chaque mois depuis plus de dix ans dans ce désir fou de procréation. Parfois Paul s’interroge. Si ça ne tenait qu’à lui, ça fait bien longtemps qu’ils auraient arrêté tout ça. Il ne comprend pas cet acharnement, il ne comprend pas non plus comment Julia tient encore debout avec les doses de cheval d’hormones qu’elle reçoit dans le ventre depuis tout ce temps. Son tour de taille s’est tellement épaissi qu’elle ne porte plus que des tuniques informes, et, depuis quelques mois, son humeur change aussi.
Elle ne veut pas adopter. Elle veut porter un enfant dans son ventre. Elle veut se sentir pleine de cette maternité qui ne vient pas, jusqu’à l’obsession. Paul a remarqué ses comportements un peu étranges par rapport à la nourriture. Sa boulimie soudaine qu’elle essaie de cacher. Il espère que ça passera, il a hâte maintenant d’en finir avec tout ça. Il en a marre de vivre avec un utérus ambulant, il veut retrouver sa femme. Ils en parlent peu, Paul est pudique sur ses ressentis. La douleur muette de Julia est tellement assourdissante qu’il trouverait déplacé d’évoquer la sienne. Ils partagent seulement le côté pratique, les dates, les rendez-vous, les résultats d’examens, un peu comme une gestion d’entreprise. Mais ils sont au bord de la faillite.
Julia le retient dans le lit, ah oui c’est vrai, elle est en période d’ovulation, et elle espère encore un miracle, une grossesse spontanée, comme on le lit parfois dans les témoignages de magazines. On n’espérait plus, on avait fait le deuil, et ce bébé est arrivé ! C’est magique !
Paul n’a pas le cœur de lui refuser cet espoir, alors même s’il n’en a pas envie, il lui fait l’amour mécaniquement, en pensant à autre chose. Il se demande s’ils auront encore des rapports, après. Quand Julia aura enfin accepté et compris qu’elle ne serait jamais mère. Paul n’a aucun doute, ça ne marchera pas. Depuis le temps ! Il soutient pour le principe les illusions de sa femme et le commerce des médecins, parce que oui, à ce stade-là c’est un commerce, il en est persuadé.
Son désir de paternité à lui s’est manifesté tardivement, quand on lui a dit que son spermogramme n’était pas très performant. Il s’est senti atteint dans sa virilité. Tout d’un coup, il lui fallait un fils ! Il fallait que le ventre de sa femme s’arrondisse pour que le monde entier comprenne qu’il était capable de procréer.
Et puis l’engrenage infernal s’est mis en route, et son désir s’est effiloché, comme celui qu’il avait de sa femme. À force de programmer leurs rapports sexuels, ceux-ci lui sont apparus comme une corvée, un devoir qu’il fallait remplir pour qu’enfin la graine pousse et s’accroche. Foutu calendrier ! Et toujours cette expression misérable sur le visage de sa femme quand ils apprennent que non, ils ne seront pas parents dans neuf mois. Pas encore. Jamais sans doute, mais il le garde pour lui.
Il aurait pu tromper Julia, toutes ces années, il en a eu maintes fois l’occasion. Il est plutôt joli garçon, et mis à part ses tempes qui se dégarnissent un peu, il vieillit bien. Les mères esseulées de certains de ses élèves lui tendent parfois une perche, discrètement. Ou plus grossièrement, et ça le fait sourire. Mais il n’a jamais donné suite. La prise de risques, la fatigue d’une double vie, tout ça, ce n’est pas pour lui. Il aime bien son petit confort, sa vie tranquille avec Julia, calée sur son planning compliqué d’infirmière.
Et puis il aime sa femme, aussi. Sincèrement. Ils sont tombés fous amoureux l’un de l’autre quand ils étaient encore au lycée, encore vierges tous les deux. Il se dit qu’ils ne doivent pas être nombreux aujourd’hui, les hommes d’une seule femme ! Mais il n’a jamais été très porté sur le sexe. Il est plutôt passif, et les relations tranquilles qu’il a avec Julia lui conviennent. Il a bien caressé quelques jeunes filles avant elle, mais il s’était plus ému de leurs réactions que des siennes. Julia représente son idéal féminin, à la fois jolie, douce et rassurante. Maternelle. Toutes ces petites décisions insupportables du quotidien, comme il aime qu’elle prenne tout cela en charge ! Qu’elle s’occupe de lui, lui rappelle ses rendez-vous chez le médecin, ses copies à corriger. Qu’elle lui prépare son repas avant de partir travailler, décide de leurs prochaines vacances, de la couleur de leur canapé, de la marque de ses caleçons.
Au fond, ça l’aurait peut-être un peu dérangé de devoir partager toute cette attention, tout cet amour avec un bébé, un petit être qui aurait tout entier monopolisé Julia. Elle reste à lui comme ça. Égoïstement, il en vient même à souhaiter sincèrement que la prochaine FIV ne marche pas, et puis il se trouve un peu vieux, maintenant, pour un premier enfant. Julia aussi se fatigue. Son visage, son corps sont alourdis par les années, comme affaissés. Elle se laisse aller aussi, physiquement, depuis qu’elle a pris du poids. Pour la première fois, il remarque les racines grises de ses cheveux, parce qu’elle n’a pas eu envie d’aller chez le coiffeur. Il se dit en toute lucidité que s’ils avaient un bébé maintenant, dans dix ans, on les prendrait sûrement tous les deux pour ses grands-parents.
Il a fini, enfin. Pas d’orgasme, alors il précise à Julia que c’est bon. Elle se tourne sur le côté et s’endort aussitôt. Ses épaules rondes se soulèvent doucement, en rythme avec sa respiration. Paul la recouvre tendrement avec la couette, puis se lève en essayant de ne pas faire de bruit.
En buvant son café, il pense à ses élèves. Cette classe de CM1 est vraiment attachante. Comme une loterie, chaque année, il se demande ce que les enfants lui réservent, et cette fois-ci, il a tiré le gros lot. Une alchimie un peu magique s’est installée dès le début de l’année entre eux et lui. Parfois il lui faut plusieurs semaines, voire plusieurs mois avant d’instaurer une cohésion, un vrai groupe, une confiance réciproque. Mais cette fois-ci, les enfants ont tout de suite ri à ses blagues, respecté ses demandes, compris ses leçons. Le rêve de tout instituteur.
Seul un enfant ne rentre pas dans le moule, mais Paul aime aussi cette résistance, c’est un peu son défi de l’année. Gabin le teste en permanence, le provoque. Sa vivacité d’esprit est en total contraste avec ses résultats scolaires, bien en dessous de ce que Paul attend de lui. Il doit rencontrer sa mère ce soir, après la classe. On verra bien.
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